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fantastique

  • MANGEUR D'OMBRES – Conte – 5

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Mangeur d'Ombres (fin)

     

    Depuis combien de temps danse-t-il ?... dix minutes ? une heure ? cinq heures ?... Le soleil à présent est parvenu au plus haut point du ciel. La femme dont les forces sont tout à fait revenues contemple sans broncher, appuyée contre l’arbre, son ennemi qui se délite. Dans l’air devenu chaud et léger, la masse brumeuse du danseur se dilate, puis s’effiloche doucement. Des touffes de fils noirs entremêlés se défont en charpie, avant de s’élever en godillant et se disperser dans l’espace. Quand un souffle de vent inattendu passe sur ses cheveux, la femme lève la tête. Le feuillage au-dessus d’elle est agité de frissons. L’agitation délicate se propage bientôt aux ramures environnantes. Et voici qu’un insecte surgi de nulle part vient se cogner contre l’écorce ; curieux devant cet obstacle, il l’interroge en zigzaguant avec un petit bourdonnement électrique. Un autre le rejoint et leurs vols s’entrelacent. La femme écoute avec bonheur la vibration ténue des ailes minuscules, le bruissement des feuilles… Un mouvement imperceptible du côté du Mangeur d’Ombres l’amène à reporter son attention sur lui… dont il ne subsiste plus qu’un peloton de fibres, gris et translucide, pas plus gros qu’une balle de tennis. Il virevolte en suspension au-dessus d’un bouquet de fougères. Un trait flamboyant, acéré comme un dard de sarbacane, le transperce tout à coup de part en part. C’est un rayon du soleil qui, en plongeant vers des fourrés encore isolés dans une zone obscure, l’a accroché au passage. Le monstre, à cet instant réduit à la taille d’une bulle de savon, éclate d’un coup et se dissout dans la lumière...

     

    Attente…

    La femme attend...

    Bientôt un froissement dans des buissons. Elle tourne la tête dans cette direction. Des branches s’écartent. D’un autre côté : des craquements secs de bois brisés. Et là-bas encore… Des hommes, la plupart torse nu, vêtus d’un simple pantalon blanc, émergent avec lenteur de l’épaisseur de la végétation. Ils avancent entre les arbres d’un pas mal assuré. Ils ont encore le visage flou et l’œil vague de ceux qui ont dormi trop longtemps. Ils restent silencieux parce que leur langue est engourdie, mais ils commencent à se regarder les uns les autres. Ils lisent les traits de leurs visages dessinés d’ombre et de lumière… Plus au loin, des bosquets s’ouvrent encore devant l’apparition de nouveaux marins… Partout dans la forêt...

    La femme attend.

    Patience ! il ne va plus tarder… Il va venir… Le dernier. Il sera peut-être le dernier comme à son ordinaire… Cette idée la fait sourire. Elle ne se pose pas de question. Elle est tranquille. Son amour infini est tranquille.

     

  • MANGEUR D'OMBRES – Conte – 3

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Mangeur d'Ombres (suite)

     

    Plusieurs semaines ont passé. À quelques milliers de milles du point de départ, ordre est soudain donné de stopper les machines. À sept ou huit encablures du bateau se profile sur les eaux la silhouette noire d’une terre que les marins se nomment à voix basse. Certains se mettent à grommeler d’un air mauvais – qu’est-ce qu’on fout à traînasser dans ce coin qui pue la mort ?... Le capitaine rembarre aussi sec les râleurs et il ne règne plus sur le pont qu’un silence hostile… À la tombée de la nuit, tous les hommes de quart ont été regroupés à bâbord afin d’effectuer quelques manœuvres délicates. Pendant ce temps, à tribord un canot réussit à se glisser sans bruit jusqu’à la mer. D’une main rapide, la femme matelot dénoue les amarres et, saisissant vaillamment les avirons, se met à souquer en direction de l’île. Épuisée, elle parvient au rivage ; il lui reste à peine assez de force pour haler son embarcation sur la plage avant de s’écrouler dans le sable. Il faut qu’elle récupère avant de repartir. Tant qu’elle demeure à l’écart des arbres, elle ne risque rien encore... La voici enfin touchant au but de son voyage… Le cœur lui bat fort dans la poitrine. En soulevant un peu la tête, elle regarde le rideau sombre dessiné là-bas par la frondaison de la forêt… Là-bas, l’ogre odieux respire… Là-bas, bientôt, au petit matin, le combat définitif…

     

    Aux premiers rayons du soleil, la femme se redresse d’un coup et se met à courir tête baissée vers la lisière. Elle se sent talonnée par la peur… Oui… une peur atroce qui a pointé pendant la nuit et gagne maintenant en intensité avec la montée de la lumière. Aussi presse-t-elle très fort le pas, afin de ne pas entendre les pulsations de son sang affolé tambourinant contre ses tempes. Parvenue au pied des premiers arbres, ses genoux fléchissent... Voici qu’elle hésite et tremble. La panique en profite pour prendre la parole – Aura-t-elle la force ?... Comment, folle, a-t-elle pu croire…?... Oui, oui… folle ! folle ! folle !...

     Le Mangeur d’Ombres est tombé sur elle ! À cause de cet infime moment de recul, le monstre rapide a pu la recouvrir toute entière. La femme horrifiée se sent enveloppée dans une matière visqueuse qui déjà aspire l’énergie vitale sur sa peau. Saisie de rage, elle se débat. Désespérément, elle mord, agrippe avec ses mains, plonge dans une chair molle, insaisissable, qui se désagrège en brouillard épais entre ses dents, entre ses doigts. Elle est submergée. Elle est vaincue… Alors dans un ultime effort, elle appelle dans sa mémoire l’image de lui… lui, abandonné depuis de longs mois sur cette île… lui dans un état de misère épouvantable !... Un sursaut de révolte et d’amour… elle parvient à renouer ses pensées… Le nom !... Le nom que le vieil homme lui a confié… Avec peine, elle articule : Hoïchi… Adama… Kami… d’une voix faible d’abord, puis une seconde fois, plus fermement à la limite du cri : HOÏCHI ADAMA KAMI, HOMME BON !

    Le prédateur est secoué violemment comme si une décharge électrique venait de le traverser. Il relâche son étreinte… La femme prononce distinctement une fois encore : Hoïchi Adama Kami, homme bon… homme fou d’amour… Un spasme soulève le corps immatériel du monstre ; il s’écarte d’elle et un nuage de vapeur noire se détache de lui, un vomissement. Silhouette oblongue dressée sur le sol, il se tient debout oscillant au gré d’un souffle imperceptible ; on dirait un boxeur sonné vacillant au bord du ring. La vapeur noire régurgitée vole doucement vers la femme, flotte un moment autour d’elle avant de se déposer sur son front. Prise de vertiges, elle doit s’adosser contre un arbre… Le petit nuage d’ombres glisse le long de son corps et quelques forces lui reviennent, mais ses pensées restent encore empêtrées dans les filaments cotonneux du cerveau. Elle se bat avec elle-même parce que le temps presse… pour l’instant le Mangeur d’Ombres est désarçonné, mais il va se reprendre si elle ne profite pas bientôt de son avantage. Elle tend un bras devant elle pour pointer son adversaire du doigt. Un mouvement insolite s’empare alors du Mangeur d’Ombres comme s’il subissait une emprise magnétique… son apparence se métamorphose ; à une vitesse folle, des formes humaines se succèdent, images de femmes, d’hommes, jeunes filles, vieillards, et cætera, individu bestial, être fruste, maître opulent, pauvre gueux, et cætera… Peu à peu la course des transformations s’assagit, ralentit jusqu’à s’arrêter sur le dernier avatar, l’image hologramme d’un homme maigre, hirsute, dépenaillé.

    Comme si elle le reconnaissait enfin, la femme, de son index tendu, le cloue à distance et le nomme :

    – Hoïchi… Hoïchi Adama…

    (à suivre)

  • MANGEUR D'OMBRES – Conte – 2

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Mangeur d'Ombres (suite)

     

     

    Cinq semaines de voyage avant de rejoindre le port d’attache.

    Sur le quai, il y a une femme qui suit les manœuvres d'accostage avec une intense attention. Quand la passerelle vient enfin s’appuyer sur les pavés de l’embarcadère, elle se poste au bas. Les marins se pressent sur le pont, impatients de débarquer ; pourtant aucun visage n’exprime la joie du retour et tous demeurent étrangement mornes et silencieux. La femme, très émue, cherche des yeux celui qu’elle attend depuis de longs mois. Voici que les hommes descendus à terre commencent à se disperser et elle ne le voit toujours pas… Une appréhension... Allant de l’un à l’autre, elle interroge – Où est-il ? Que fait-il ? Est-ce qu’il va descendre ? Pourquoi est-il retenu à bord ?... Ils tournent le menton plusieurs fois, de gauche à droite. Haussent les épaules pour signifier : sont au courant de rien. Leurs regards sont obliques. Se souviennent de rien. Ils n’ont qu’une idée en tête : s’éloigner de ce quai, s’éloigner de ce bateau... Elle se fait de plus en plus pressante, crie presque, court sur leurs talons, s’accroche aux basques des vareuses… Enfin elle agrippe le bras d’un matelot qui a bien voulu s’arrêter – c’est celui qui, revenu de l’île, a été déclaré fou. Lui est prêt à parler, à raconter tout ce qu’il sait, tout ce qu’il a vu… Oui… oui, son mari était sur l’île aussi. Il est resté là-bas… Mort – certainement mort à l’heure qu’il est…

    Elle est tombée à genoux sur le sol, le corps cassé en deux et les bras noués sur son ventre, en proie à une douleur si atroce qu’elle pourrait croire que ses entrailles se sont déchirées. Pourtant pas de larme, pas de cri… Elle demeure prostrée un court moment, jusqu’à ce que, dans le profond de son oreille, une voix se mette à souffler tout bas ; un chuchotement qui lui ordonne de se relever, de refuser toute vérité étrangère ; elle ne doit croire qu’elle-même – qu’elle-même et personne d’autre…

     

    Elle s’en va tout de suite trouver un vieil homme qu’on prétend versé dans les sciences et les pratiques anciennes. C’est une tête chauve, avec une figure plus fripée qu’une umeboshi séchée. Il habite une masure en dehors de la ville, dans une solitude absolue, les gens du pays le tenant à l’écart parce que des prêtres ont jeté l’anathème sur lui à cause de son entêtement à professer des opinions interdites. Cependant quelques-uns qui ont eu recours à ses services affirment que c’est un homme généreux, qui a des connaissances réelles et beaucoup de pouvoir… La femme raconte toute son histoire ; elle dit enfin que son mari perdu sur l’île vit encore, qu’elle le sait et qu’elle réclame de l’aide parce qu’elle doit partir.

    – J’ai besoin de dormir, répond le vieillard. Reviens demain.

    Sans attendre, il se couche sur un tapis jeté dans un angle de la chambre et sombre dans le sommeil.

    Le jour suivant, lorsqu’elle passe le seuil de sa maison, il annonce d’un ton enjoué :

    – J’ai vu le Mangeur d’Ombres et je sais ce qu’il est… Prends ce papier plié – je t’ai écrit son nom… Retiens-le bien parce qu’il te sera absolument nécessaire. Va maintenant, tu as tout ce qu’il te faut.

    Sourcils froncés, elle tergiverse, ouvre la bouche, prête à exiger plus…

    – Va, je te dis. Tu n’as besoin de rien d’autre… Le moment venu, tu sauras bien ce que tu as à faire… Tu le sais déjà… Allez, file !

     

    À présent, la femme descend jusqu’au port. Elle pénètre dans les bureaux des compagnies maritimes, s’enquérant des bateaux en partance vers l’est, précisément sur cette ligne qui passe au large de l’île. Jour après jour, elle va revenir à la charge, fatiguant les dockers qui, exaspérés, finissent par la rejeter en l’insultant, harcelant les marins qui s’apprêtent à embarquer. Quelquefois on se moque d’elle avec des mots obscènes. Le temps passe, mais elle tient bon. Enfin, un matin, on lui signale un navire accosté de la veille, qui doit repartir bientôt, et dont le plan de route prévoit apparemment de croiser dans les parages de la terre maudite. On lui désigne le capitaine qu’elle aborde aussitôt avec aplomb. Mais l’officier au long cours ne veut rien entendre : pas question d’accepter une femme à bord ! L’idée d’une telle transgression des principes suffit à l’offusquer. Règlement, règlement ! il est tout raidi, tout amidonné dans son code maritime. Depuis qu’elle s’est armée pour le combat, la femme est clairvoyante : tandis que l’homme probe se fabrique une moue sévère, elle s’amuse à deviner, sous la carapace de son uniforme, sa chair de mâle troublée malgré lui par le désir. Elle en concevrait peut-être du mépris ou de la pitié si elle avait du temps à perdre ; pour l’heure, elle n’a d’autre pensée que briser les obstacles et elle se fait aguichante comme une prostituée du port :

    – Je m’habillerai en homme. J’aurai la figure d’un mousse si je coupe mes cheveux… Et regarde comme mes hanches sont étroites… presque celles d’un garçon. Toi seul sauras qui je suis… Je travaillerai le jour. Et tu peux me faire confiance, j’abattrai ma part de travail comme les autres… La nuit, je te rejoindrai dans ta cabine… Tu ne vas pas refuser un si beau marché…

    L’autre se fige dans son attitude de refus ; elle ouvre alors sa robe du haut jusqu’au nombril, découvrant ses petits seins dorés comme le miel, couronnés d’aréoles abricot :

    – Vois !… Touche !... N’est-ce pas que je suis bien faite ?…

    Elle saisit d’autorité la main de l’homme pour l’inciter à frôler sa peau. L’autre se laisse faire, caressant la poitrine puis descendant vers la rondeur du ventre. Il est entraîné dans l’échancrure du tissu jusqu’à la soie du pubis.

    – Imagine : je serai à toi entièrement. Tu me prendras comme tu aimes… autant de fois qu’il faudra pour te rendre heureux. Tu m’enculeras, si tu veux. Tu te permettras tout ce qui te fera plaisir. Absolument tout… Je ne refuserai aucune des fantaisies qui te passeront par la tête… Un rêve, non ?... La seule chose que tu me devras en récompense sera de me laisser débarquer quelque part où je te dirai.

    Et comme le capitaine vacille en son for intérieur, afin de liquider ses dernières défenses, elle empoigne la proéminence de sa braguette, à pleine main ; elle soupèse les testicules, elle masse avec insistance le sexe gonflé sous le tissu.

    – Je lècherai tes couilles… ton cul… dit-elle encore. Je prendrai ta queue dans ma bouche. Je te sucerai comme je sais faire. Tu vas délirer de plaisir…

    Des frétillements électriques affolent le bas-ventre de l’homme. Une vague de chaleur gonfle ses reins… Il s’apprête à l’insulter. Putain ! veut-il lui cracher ; mais d’une voix qu’il reconnaît à peine, il dit :

    – Rase-toi le crâne… Reviens ici à la tombée de la nuit… Marinière et pantalons blancs… Bande quand même ta poitrine…

    Il tourne le dos, tout honteux.

    Le lendemain aux environs de midi, la femme, tête lisse, en tenue de matelot, se tient debout à la poupe du navire et voit le quai portuaire qui se détache et recule à l’infini.

     

    (à suivre)

     

  • MANGEUR D'OMBRES – Conte – 1

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Mangeur d'Ombres

     

    À quelques milliers de milles des côtes du Japon, isolée au cœur de l’océan Pacifique, une île crève la surface des eaux. Une île redoutée de tous les marins. Peu d’hommes ont osé s’aventurer sur cette terre et parmi ceux-ci, un seul, un jour, a pu regagner son navire ancré au large. Il est remonté à bord, exténué, hagard et tenant des propos si incohérents que ses camarades d’équipage ont décrété qu’il avait perdu la raison. Il parlait d’une créature effrayante – animal fabuleux ou esprit infernal ? impossible de se faire une opinion à travers les bribes de son discours décousu –. À plusieurs reprises, il cria d’une voix stridente ces mots : mangeur d’ombres… mangeur d’ombres… On reconstitua son récit avec peine : Quatre hommes et lui-même avaient descendu un canot à la mer et ramé jusqu’au rivage. Leur embarcation tirée au sec, ils avaient traversé la bande de sable qui les séparait d’une forêt sombre dont l’île semble couverte presque en totalité. Lui fermait la marche, plusieurs pas en arrière. Au moment où ses quatre compagnons touchaient à la lisière, il vit soudain s’abattre sur eux, comme tombant de la cime des arbres, une chose noire et sans forme qui les engloutit tout entier. Cette masse inexplicable agissait comme un nuage de suie enveloppant, ou une vague de ténèbres, ou le filet mortel d’un rétiaire romain… Juste quelques secondes… et elle se retira, s’évanouissant aussi vite qu’elle était venue. L’homme épargné recula, horrifié, puis courut se réfugier au fond du canot échoué. Il y resta longtemps, tremblant d’épouvante. Beaucoup plus tard, il osa risquer un œil vers la plage… Il aperçut deux de ses compagnons qui déambulaient sur le sable, l’air égaré. Méconnaissables. Le narrateur dit que, dans son trouble, il ne comprit pas d’abord ce qui les rendait si étrangers. Il s’avança et tenta de leur parler ; mais eux, tournés pourtant dans sa direction, ne semblaient ni le voir ni l’entendre. Livides, on eût dit qu’ils étaient lisses, dépourvus de relief : torse nu et vêtus de simples pantalons de coton blanc, la peau aussi blanche que le coton, ils étaient devenus semblables à des fantômes incolores… La créature monstrueuse n’avait pas tué ses proies, elle ne les avait pas non plus blessées en aucun endroit ; mais – ce que l’homme avait réalisé peu à peu – elle avait dévoré toutes leurs ombres, celles marquées sur leurs corps par les reliefs des os et des muscles, et celle qui aurait dû se projeter sur le sol. Le prédateur avait abandonné ses victimes comme trempées à jamais dans une lumière crue, nues et fragiles, désormais vidées de toutes zones obscures, avec tous les traits de leur visage estompés. Imaginez un drap froissé qu’un projecteur éclaire soudain violemment de face : tous les plis s’effacent d’un coup et le drap semble parfaitement lisse ; ainsi apparaissaient les malheureux qui avaient subi l’étreinte du Mangeur d’Ombres. Ce n’est pas tout : leur état moral se trouvait encore profondément affecté ; à croire qu’en même temps que les ombres, leur âme avait été aspirée. Des gestes ralentis, un regard vide, un mutisme obstiné, tout cela s’accordait exactement avec leur physionomie nouvelle de spectres blafards. Zombis errant sur l’île, sans pensée, sans direction…

    Le Capitaine, en colère, a crié que l’homme est un fou ou un menteur ; il l’a fait jeter et enfermer dans un coin de cale.

    Il ordonne qu’on remette le canot à la mer : il ira lui-même chercher les marins égarés ; vifs ou morts, il les ramènera à bord. Assisté de deux vieux matelots qui ont saisi les avirons, il part résolument en direction de l’île. Tous les membres de l’équipage demeurés sur le pont se penchent au-dessus du bastingage pour suivre des yeux la petite embarcation qui semble fondre en s’éloignant. Le soir, personne n’est de retour. Et rien en vue non plus le lendemain. Quand le Second, d’une voix étranglée, annonce qu’il faut aller à la recherche des disparus, pas un ne bronche. Il décide de ne pas insister. Le navire reste à l’ancre cinq jours et cinq nuits. À l’aube du sixième jour, le Second donne l’ordre de démarrer les machines et, mettant le cap sur l’horizon, le bâtiment s’ébranle dans un silence de mort…

    (à suivre)

     

  • LE JOUR DE PRUFLAS – Conte – 11

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Le jour de Pruflas  (fin)

     

    Nous voici arrivés devant une scène où tous les personnages se trouvent rassemblés sur la route à la sortie du hameau, parmi les envols de poussière que soulèvent des sautes de vent. Qu’est-ce qui les a conduits à cet endroit pour les fixer dans ces postures ?... Difficile aujourd’hui de reconstituer l’enchaînement des faits. Toujours est-il qu’au moment dont nous parlons les positions sont les suivantes :

    Nadir seul, éphèbe magnifique, la beauté brune d’un jeune apôtre imberbe qu’un moine mystique aurait voulu peindre en icone pour une église d’Orient, Nadir dans les plis flottants d’une tunique grenat, Nadir seul, debout sur la route, face aux autres qu’il interroge du regard avec l’expression d’un animal désorienté. À une dizaine de mètres de lui, ceux du hameau et de la villa, unis en une masse compacte, fondant ensemble ce roc dur fusionné par le feu des peurs viscérales et des fureurs comme le résultat d’une opération alchimique ; un seul corps donc des pieds jusqu’à la ceinture ; à partir de là, les bustes se séparent tels les tiges d’un bouquet, tels une hydre de Lerne avec ses ramifications multiples terminées par des gueules qui montrent les dents ; les bustes-tiges obliquent dans la même direction, tendus en avant, aimantés par la puissance de la colère en direction du jeune homme solitaire ; les cous s’étirent, entraînés par les mentons qui saillent comme des pointes de flèches ; au bout des bras crispés, collés contre les flancs, les poings sont encore maîtrisés mais on dirait des bêtes de chasse entravées, impatientes de se jeter sur la proie.

    Apparaissant plus menue parce que figurant au loin derrière le groupe, il y a la tante, saisie dans un mouvement de course éperdue, les mains plaquées sur le tissu de sa jupe pour résister au vent qui voudrait s’engouffrer.

     

    Ce fut le grand-père Iakir qui brisa cette situation de granit en se baissant pour ramasser une pierre à ses pieds et la décocher maladroitement vers Nadir. Ce jet manqué donna le signal d’une lapidation à laquelle chacun participa dans l'excitation du défoulement, le père et la mère n’étant pas les moins enthousiastes. Une entente tacite avait organisé l’opération : les plus débiles, s’improvisant les servants des autres, couraient tous azimuts pour rapporter des munitions qu’ils entassaient à côté des forts, des plus adroits au lancer ; et ceux-ci canardaient la cible, fiers du beau jeu de leurs musculatures, se stimulant les uns les autres, s’exhortant à tenir l’assaut sans mollir. La vieille tante, à bout de souffle, poussait des cris de souris, suppliant avec des sanglots qu’on cessât le massacre, qu’on épargnât son petit, son innocent… Parvenue au niveau du groupe, elle le dépassa sans ralentir, insoucieuse des volées de pierres ; elle s’interposa entre les assaillants et leur victime. Sans hésitation, elle s’offrait en bouclier vivant pour son enfant. Elle tomba tout de suite, le crâne fendu par un silex acéré.

    Meurtri et saignant par de nombreuses plaies, Nadir prit la fuite ; la horde se lança à sa poursuite, déchaînée, vociférante, poussant des cris stridents pour mieux s’encourager à la destruction du monstre.

    (On pense à la légende de la Grèce antique : la course éperdue de Penthée pour échapper aux Ménades, les adoratrices de Dionysos en furie ; dans la meute, la propre mère du fuyard, ivre de vins et de bruits… L’ayant rejoint, elle avait massacré et dépecé son fils.)

     

    Nadir ne fut pas rattrapé par ses poursuivants. Vingt-cinq ans… Au terme de la lapidation, il venait d’atteindre vingt-cinq ans… Il courait, filait à travers un paysage de brume à cause des larmes qui noyaient ses yeux. Il creusait l’écart malgré tout, rapide, bénéficiant de la vitalité de sa jeunesse. Au milieu des terres arides hérissées de buissons et d’arbres épineux, un étang de boue éphémère avait créé, assez loin déjà du hameau, une oasis de verdure au centre duquel se dressait un ricin. Nadir crut entendre l’arbre l’appeler ; sans se poser de question il se dirigea vers lui. Un bond pour se suspendre à une branche basse ; les pieds en appui contre l’écorce du tronc, il s’éleva dans la ramure.

    Ce fut perché en hauteur qu’il ressentit les secousses d’un séisme qui malmenait sa carcasse… L’Autre, l’étranger, se réveillait… Secret, tranquille, l’Autre avait muri à l’intérieur comme une arrière-pensée divine. L’heure de l’Autre était venue, l’Autre donnait les signes de son avènement crucial… L’Autre réclamait toute la place… Douleurs. Craquements. Déchirements… Nadir s’ouvrit, éclata comme une grenade gorgée de sucre et l’Autre le digéra. L’Autre se révéla… Sa dégaine d’un autre âge. Sa maîtrise immanente… C’était une beauté diaphane ; chevelure, sourcils d’un blond pâle, presque blancs ; à travers la peau parfaitement translucide se dessinait avec netteté le réseau bleu des veines ; par ses prunelles quasi incolores il distillait un fluide de basilic qui sidérait ; la taille était aussi stricte et svelte qu’une trique d’osier.

    Un nuage de poussière flottant sur la route annonça l’approche des bacchantes et des bacchants, avec un certain retard parce qu’ils avaient pris le temps d’une halte afin de s’armer de pierres et de bâtons. Ils parvinrent au pied du ricin qu’ils encerclèrent pour s’y livrer aussitôt à une danse qui s’exécuta avec des piétinements frénétiques, accompagnés d’aboiements pleins d’écumes... Se laissant choir du haut de sa branche au milieu de leur ronde, l’Autre se révéla devant eux. Ils en furent stupéfaits et leurs outils de combat échappèrent de leurs poings pour tomber au sol ; quelques-uns se pétrifièrent, devenus statues de sel, certains s’écroulèrent même à genoux ; on eût dit qu’ils venaient de reconnaître un maître. L’Autre s’était révélé à eux et ils devenaient, à leur corps défendant, les sujets d’une mythologie inventée au milieu d’un décor biblique. L’Autre leur pulsait son souffle en pleine face, s’introduisant en eux par les narines et ils connurent son nom. Il se nommait Pruflas.

     

    Pendant ce temps, à l’arrière de la villa Bacara, sur les dunes qui descendaient jusqu’à la lisière de la propriété comme les vagues du désert, une colonne de jeeps avançait dans les ronflements rauques des moteurs. À leur bord, il y avait des hommes au visage de plâtre et de silex, surmontés d’armes à feu.

  • LE JOUR DE PRUFLAS – Conte – 10

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Le jour de Pruflas  (suite)

     

    * * *

    Le bébé a été installé, avec son berceau, dans une petite pièce arrangée pour lui, à côté de la chambre de ses parents. Par un accord tacite, sans qu’à aucun moment la décision ait été suggérée, la tante s’est chargée du soin de l’enfant ; les biberons prêts à la demande, le petit cul à torcher, les bains et le renouvellement des couches, tout cela comble la vieille dame qui n’a jamais connu plus grand bonheur de toute sa vie… Un après-midi, vers cinq heures – ce devait être environ trois semaines après le jour de la naissance – elle se dirigeait vers la nurserie dont la porte restait ouverte en permanence. Ses pas faisaient grincer le parquet du palier. Quelqu’un, alerté par le bruit, sortit de la chambre. Un intrus ou une intruse. Un drap de lit, qu’on avait eu la présence d’esprit d’arracher dans la précipitation, fut jeté sur la tante qui se trouva aveuglée et étourdie par l’effet de la surprise. Elle fut bousculée sur le côté pour dégager le passage… Une course dans l’escalier, puis sur les carreaux du rez-de-chaussée ; le battant de la porte d’entrée qui claque comme un coup de feu. La tante, ayant rejeté le voile qui la couvrait, courut vers le berceau… Le bébé était couché en travers du matelas ; secoué de spasmes, il avait le visage congestionné et rouge ; il suffoquait, cherchant à reprendre sa respiration. Enfin, avec une grosse goulée, provoquée par un appel de la dernière chance, l’air réussit à remplir sa poitrine et la regonfler ; aussitôt il se mit à hurler, poussant des sons si pathétiques qu’ils auraient dû fendre les murs. Un oreiller bousculé, couvrant la moitié de sa face, ne permit aucun doute quant à la volonté d’un assassin qui avait tenté de l’étouffer.

    Dans l’heure qui suivit, à la stupéfaction de tous ceux qui approchèrent du berceau, on vit que le nourrisson avait changé, grandi, grossi d’un coup. Il avait pris la taille et le développement d’un bébé de neuf mois à peu près… L’action violente perpétrée sur lui semblait avoir déclenché la réponse d’un phénomène paranormal. Terrifiant.

    Quelques semaines plus tard, Cesare Bacara et son épouse furent réveillés dans la nuit aux environs de deux heures. Prêtant l’oreille, ils reconnurent des pleurs d’enfant. Cela montait de dehors, sous leur fenêtre. Ils se levèrent pour scruter l’obscurité du jardin. En bas, sur la pelouse, un bambin, qui paraissait âgé de deux ans peut-être, haletait sous l’emprise de la peur et du chagrin ; des taches et des mottes de terre maculaient son pyjama et souillaient son visage. Il fallut se rendre à l’évidence, ce bambin était Nadir qui avait encore poussé à la façon d’un champignon… À l’aube, on trouva, dans un coin du potager, une fosse ni large ni profonde, bordée sur les quatre côtés par des monticules de terreau rejeté à la pelle. On devinait ce qui s’était passé : quelqu’un avait kidnappé l’enfant dans sa chambre pour l’emporter et l’enterrer vivant ; on supposa une initiative des frères Rapany… Mais par-dessus tout, cette faculté de transformation de Nadir faisait monter un sentiment général de panique qu’il était de plus en plus difficile de dissimuler.

    Personne ne fit le moindre commentaire à propos de ces incidents ; de toute façon, on n’échangeait plus guère d’opinions. La petite communauté, étrangement taciturne, avait perdu son âme et son visage ordinaire ; on se bornait aux communications strictement nécessaires.

    Certains sentiments mauvais, des intentions torves, dont on n’avait jamais soupçonné l’existence jusqu’alors, osaient pointer le nez dans le champ des consciences, telles des taupes, demeurées depuis toujours souterraines, qui se hasarderaient à montrer leur museau hors de terre. Au fond de soi, l’idée que plus rien jamais ne pourrait revenir comme avant faisait peur. On tournait en boucle des réflexions dans sa tête, toujours aboutissant à une seule conclusion : s’il restait encore une chance de rétablir la situation, de sauver le village d’un désastre qu’on pressentait, il y avait un sacrifice à accomplir… Un poison moral était apparu en même temps que l’enfant Nadir. Pour effacer l’impureté et peut-être retrouver un semblant de l’innocence originelle, il fallait qu’il disparût…

    On voulut encore essayer un moyen terme : Puisque la vieille tante adorait décidément ce gniard, en dépit de tout ce qu’il révélait de monstrueux, le père et la mère lui proposèrent de le prendre… Qu’elle l’emporte au diable, cette chiure de malheur !... – ce ne fut pas asséné aussi crûment, bien sûr, mais le cœur y était… Un départ précipité fut mis sur pied… Abush devrait les embarquer dans le gros véhicule japonais qu’il sortit du garage et rafraîchit pour l’occasion… Le moteur ronronnait comme un chat devant la maison, jusqu’à ce que la vieille tante, ravie, aux anges, prît place à bord, avec son chérubin serré contre sa poitrine. Aussitôt la mécanique se mit à tressauter, à toussoter, à cracher des fumées noires par son pot d’échappement, avant de caler tout-à-fait. Dès que la tante et son passager sortirent de l’habitacle, le moteur se reprit à tourner. Quand ils y entrèrent à nouveau, il tomba en rade.

    Un frère Rapany avança alors son antique pickup truck dans lequel les deux voyageurs s’assirent à côté du conducteur. Lorsque le Rapany actionna le démarreur, la guimbarde fit trois bonds de kangourou pour aller démolir son avant et rendre l’âme contre le tronc de l’acacia le plus proche. Un taxi, qu’on avait appelé au bourg, fut contraint de repartir à vide, rempli d’inquiétude à cause des caprices incompréhensibles que venait de manifester sa voiture nourricière.

    Tous les gens du hameau, qui s’étaient assemblés pour assister au départ, restaient cloués sur place, bouche bée : une force étrange interdisait l’exil de la chose…. Le grand-père Iakir, ébranlé, commença à divaguer, tenant d’une voix blanche des propos à peine intelligibles, parmi lesquels on perçut une allusion à quelque mauvais ange invisible, un exterminateur, qui se serait posté en travers de la route, avec une épée incandescente brandie devant lui… Un souffle chaud passa au-dessus des têtes et chacun s’empressa de rentrer chez soi…

     

    Les tentatives d’extermination reprirent à intervalles réguliers. C’était plus fort que tout : on s’acharnait à supprimer la petite bête noire malgré une certitude refoulée qui prédisait une issue fatale, immanquablement. La raison avertissait qu’il vaudrait mieux rester tranquille tandis que l’angoisse poussait à agir coûte que coûte.

    On lui fit au flanc gauche une blessure, avec une arme blanche qui s’enfonça jusqu’à pénétrer bien avant le poumon. Les responsables du coup de surin étaient sans doute les cousins Cripure et Nilsard, l’un des deux encouragé par l’autre… La plaie pissa le sang en abondance avant de se refermer d’elle-même sans laisser de cicatrice ; cette fois, Nadir prit la taille et le développement d’un garçonnet de cinq ans.

    La vieille Rafida proposa une combinaison d’herbes et de graines toxiques pour un bouillon de onze heures, lequel fit également chou blanc… À l’heure où se préparait le déjeuner, elle s’était introduite dans la cuisine ; avec la complicité de Liumir, elle avait mêlé au plat destiné à l’enfant une mixture dont elle possédait le secret. Nadir, avant la fin du repas, tomba de son siège sur le sol où il demeura longtemps dans un coma qui ressemblait à la mort. La tante étant occupée dans la buanderie à ce moment-là, personne ne chercha à le bouger ; les parents Bacara et le couple Shibaru qui étaient présents gardaient leurs distances, se contentant d’observer de loin le corps inanimé. Les quatre spectateurs reculèrent ensemble de frayeur lorsque Nadir revint à lui et, se relevant lentement, se déploya à la verticale sous l’apparence d’un garçon prépubère…

    Il poussait.

    À croire que la haine et la répulsion qu’il inspirait se transformaient en nourriture dans son corps, qu’il y trouvait un philtre magique grâce auquel il croissait et devenait plus fort…

    Il poussait.

    C’était un enfant d’une douceur infinie, débordant d’affection et de tendresse, qui s’obstinait à quémander des caresses auprès d’adultes dont il ne recevait au mieux qu’un accueil de glace, ou qui le rabrouaient avec des gestes brusques. Lui, ne savait pas s’exprimer autrement que par des paroles et des démonstrations d’amour. Malgré le mur d’hostilité qu’on lui opposait, il revenait à l’assaut, tant pis !... infatigablement, sans frein, toujours plein d’élan. Il n’y avait que la tante qui ne se montrait pas rebutée par le développement extraordinaire de son petit-neveu ; bien sûr, pour elle aussi, le phénomène présentait quelque chose de bouleversant ; en même temps elle trouvait dans cette singularité une raison de s’émouvoir et de l’aimer encore davantage. Par-dessus tout, le caractère si aimant du garçon et sa jolie figure faisaient exploser d’une passion sans borne son pauvre cœur frustré. Lorsqu’il avait essuyé des duretés de la part de son père, de sa mère ou des autres, Nadir venait toujours se réfugier sur les genoux de la vieille célibataire ; là, il se pelotonnait entre ses bras, le front collé contre sa poitrine, en laissant échapper de drôles de couinements qui ressemblaient à des pleurs secs, sans larmes.

     

    D’assassinats manqués en meurtres avortés… de coups de fusil déviés en noyades échouées ou en pendaisons dénouées… Nadir poussait…

    Il poussait… successivement prenant la forme d’un adolescent âgé d’une douzaine d’années, d’une quinzaine… de seize ans, dix-sept ans… il se développait encore et encore, il forcissait, taille élancée, épaules élargies… dans une progression qui le mena, en l’espace de trois mois à peu près, au jeune homme… Vingt ans, vingt et un, vingt-trois… À l’homme fait… Les autres s’escrimaient sans relâche, prisonniers de leur idée fixe qui, à mesure que les échecs s’étaient enchaînés, avait fini par se durcir comme une espèce de caillou mental… Ils ressemblaient maintenant à ces compétiteurs engagés dans un jeu virtuel, que l’acharnement aurait rendu aveugles et sourds, ayant perdu le souvenir même du point de départ et de leurs motivations originelles. Comme si plus rien ne comptait à présent que la destruction de la cible afin de gagner des vies

    (à suivre)

  • LE JOUR DE PRUFLAS – Conte – 9

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Le jour de Pruflas  (suite)

     

    À l’heure accoutumée le soir, la petite bande des voisins se présenta sur le seuil. Cesare Bacara s’obligea à les accueillir comme si de rien n’était, affichant une espèce de sourire des bons jours avec le meilleur visage qu’il pouvait composer. Il excusa son épouse qui ne voulait encore recevoir personne près de son lit, étant beaucoup trop épuisée. Elle allait le mieux possible… oui, ma foi… Dieu merci !... Du repos… juste un bon repos réparateur... c’était bien le moins après un accouchement difficile… Tout en papotant d’un ton enjoué, lequel sonnait désagréablement faux à ses propres oreilles, il jaugeait ses visiteurs du coin de l’œil ; très vite, il acquit la certitude que derrière leur mine affable, leur bouille de gens simples, si satisfaits de la vie et d’eux-mêmes, ils tentaient de dissimuler une conscience un peu trouble, une gêne dans les entournures. Ils jouaient la comédie pour tout dire… tous… Sa main au feu... Que connaissaient-ils exactement de ce cauchemar dans lequel il se débattait lui-même depuis la veille ? Avant leur venue, il s’était arrêté à la conclusion que toute cette aventure n’avait été que le fruit de son délire personnel, une élucubration dans laquelle il avait impliqué des images fictives de voisins, à leur insu. En les retrouvant devant lui, là, ce soir, il se prenait à douter de nouveau… son intuition venait lui souffler : oui, ils y étaient… ils ont participé… Comment était-ce possible ?... Où était la réalité ? Qu’est-ce qui avait eu lieu vraiment ?...

    On passa au salon ; tandis que l’on disposait des sièges en demi-cercle sur deux rangées, le maître des lieux procéda à l’allumage de la télévision. Chacun prit sa place en bavardant et dévidant les éternelles platitudes dont on faisait le préambule des veillées. Tranquille, le rituel se mettait en place, allait son cours docilement selon le protocole instauré depuis l’origine. Bref, s’il n’y avait eu ce malaise indicible que chacun sentait flotter comme une brume dans la pièce, ç’aurait été une soirée banale, conviviale, en train de s’ouvrir.

    L’écran se colora avec les abominations du jour.

    On suivait depuis quelques minutes le massacre à la serpe d’une communauté africaine perpétré par des milices paramilitaires, lorsque la bonne tante fit son entrée. Avec des précautions infinies, les joues empourprées de fierté, elle apportait un paquet blanc enveloppé de linges et de dentelles. Son cœur battait plus fort d’être chargée de la présentation solennelle du nouveau-né devant l’assemblée…

    Une certaine tradition voudrait que l’apparition d’un bébé fasse un joyeux intermède ; c’est une proposition de détente où les adultes les plus austères s’extasient et, retombés en enfance, bêtifient sur un mode attendri. Rien de tout cela ici, sans qu’on pût s’expliquer pourquoi… on tourna juste un peu la tête pour vérifier du coin de l’œil l’identité des intrus et les masques se figèrent. Le trouble qui n’était encore que latent gagna en épaisseur et se mit à peser de tout son poids. Désappointée, la vieille dame ne trouva rien d’autre à faire qu’aller déposer l’enfant dans le giron de son père sans demander l’avis de celui-ci qui, pris au dépourvu, afficha un air bien emprunté… bien encombré… Comment un géniteur faisait-il d’ordinaire la démonstration de sa paternité comblée ?... À voir certains pères, dans son souvenir, cela paraissait si simple, si évident… Lui, le cadeau le laissait sans réaction, il ne savait pas quoi en faire… Décidément non, cet enfant, qu’il avait pourtant appelé si longtemps de ses vœux, ne lui disait rien… Pas la moindre étincelle d’amour ne venait titiller ses entrailles, juste une vague répugnance ; il s’en trouvait déconfit… une vague répugnance et, pour tout avouer, une peur diffuse qui lui brouillait l’estomac…

    Maintenant, l’assistance avait détourné son attention de l’écran pour se consacrer entièrement à cette confrontation du père et du fils. Sous la pression des regards, Cesare Bacara se sentant l’obligation de faire quelque chose se tritura les méninges… rien ne lui vint de mieux que glisser l’index de sa main droite sous le menton du marmot pour faire guili-guili. Le doigt s’immobilisa en l’air avant d’avoir atteint le but qu’il s’était fixé… Un sifflement aigu s’était levé et investissait ses oreilles. L’enfant ouvrit les yeux… Blêmissant, Cesare Bacara reconnut, derrière le visage flou du nourrisson, la présence de l’autre… ce même étranger qui était apparu la nuit dernière à l’heure de son cauchemar, l’intrus sinistre remonté du fond des gouffres. Puis l’enfant quitta son père des yeux pour tourner la tête en direction de l’écran, entraînant irrésistiblement dans cette direction les regards de l’assistance entière. Ils se retrouvèrent tous focalisés sur la télévision comme fixés par un aimant et dans l’incapacité de s’en détacher, tous les poils dressés.

    Dans le rectangle noir de l’ardoise, une caméra promène son objectif sur un jardin dévasté ; au passage elle accroche la silhouette lointaine d’une villa ; elle s’en approche, examinant chaque détail du rez-de-chaussée, puis elle glisse vers le haut, jusqu’au premier étage où sur l’appui d’une fenêtre ouverte, le corps d’une femme jeté comme un sac pend la tête en bas. Sans s’attarder la caméra s’enfonce dans le jardin pour filer droit vers un espace d’arbres fruitiers. Fin du traveling. Gros plan sur un garçon jeune aux cheveux roux. Il est couché sur le dos entre des racines. Il souffre. Il a l’air terrorisé aussi. Contreplongée pour découvrir ce qui l’effraie : neuf hommes et huit femmes côte à côte se tiennent en cercle, penchés au-dessus de lui et le scrutent intensément. La haine. La haine brûle dans leurs dix-sept paires d’yeux ; la haine tort leurs dix-sept bouches par une crispation mauvaise. Les bras se lèvent, brandissant des outils, battes, clubs de golf, pelles, et cætera. Les outils s’abattent ensemble, frappent. La victime hurle, se tort. La caméra n'escamote rien de la destruction du corps ; avec un soin méticuleux, elle enregistre sa transformation ; elle ne perd pas une miette de sa métamorphose en chair à farcir noire, en purée gluante, en bouillie ruisselante…

    Dans le salon de la villa, le sifflement suraigu taraudait tous les tympans, obsédant, ininterrompu, les crevait. Hypnotisés, paupières grand écartées malgré eux, les spectateurs forcés dévoraient l’écran crépusculaire tel qu’il leur était servi ; ils avalaient, ils déglutissaient image après image, images d’eux-mêmes au matin, défaits, hors d’eux, hideux, images d’eux en machines à frapper, poussant des han ! de bûcherons forcenés, en cadence, en cadence, en cadence, en cadence, en cadence…

    (à suivre)

  • LE JOUR DE PRUFLAS – Conte – 8

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Le jour de Pruflas  (suite)

    On arriva en vue du perron au moment même où la porte d’entrée s’ouvrait pour donner passage à une femme d’une cinquantaine d’années que Bacara ne reconnut pas tout de suite. Elle avait les traits tirés à cause d’une fatigue extrême, le teint cireux et l’ordonnance de la coiffure avait été réparée à la va-vite ; son visage s’éclaira pourtant d’un sourire sitôt qu’elle aperçut le maître de maison. Elle le héla joyeusement, le félicitant d’un beau petit gars dont il était l’heureux papa depuis ce matin. Sans laisser de temps à une réponse éventuelle, elle enchaîna tout d’un trait plusieurs considérations volubiles d’où émergeaient certains points importants tels qu’un repos absolu indispensable pour madame, une facture d’honoraires dans une enveloppe restée sur la table de chevet, un règlement de ladite facture qu’il conviendrait d’effectuer sans retard. La sage-femme fit un salut de la main à l’adresse de tous sans distinction, gratifia encore le nouveau père en particulier d’un clin d’œil complice et descendit les marches en faisant claquer ses hauts talons sur la pierre. En bas, elle marqua un nouvel arrêt pour tirer d’une sacoche qui pendait à son avant-bras une cigarette et un briquet ; et c’est en enfumant ses poumons avec volupté qu’elle marcha jusqu’à la route où elle retrouva une automobile blanche garée à l’ombre des acacias.

    Les spectateurs assistèrent au démarrage du véhicule sans broncher ; en silence, ils le suivirent des yeux jusqu’à sa disparition au loin dans les virages… Cesare Bacara se tourna ensuite vers le perron qu’il gravit d’un pas mal assuré et passa la porte. Dans le vestibule, levant la tête en direction du palier du premier étage, il vit la vieille tante, fébrile et rayonnante, qui se penchait par-dessus le garde-corps au risque de basculer dans le vide. De la main, elle l’invitait à monter tout de suite, tout de suite. Vite, vite !... Il se porta jusqu’à elle avec difficulté, flageolant à cause de ses jambes aussi flasques que celles d’une poupée de son. Quand il fut parvenu en haut, la vieille dame le saisit par le bras pour le tirer jusqu'à l’intérieur de la chambre.

    Sur un large oreiller blanc, entre des draps propres qu’on venait de tendre, Madame Bacara reposait doucement, le visage tout ouvert, rafraichi de parfums et lisse comme un pétale de rose malgré l’épuisement. Elle accueillit son mari d’un air angélique, mais sans aucune force pour articuler quelques mots. À son côté, serré contre son flanc, était posé un couffin au creux duquel dormait le bébé, lavé et couleur corail, vêtu d’une chemise de coton fin et de chaussettes blanches. Cesare Bacara, que la tante poussait à présent dans le dos en gloussant comme une volaille, se pencha au-dessus de son fils puisque c’était là ce qu’on attendait de lui. Ses sourcils demeuraient froncés ; son esprit était ailleurs et dès qu’il put se dégager, il s’approcha de la croisée grande ouverte…

    Au-dehors rien n’était changé : il regardait le même paysage que l’avant-veille, le même que tous les autres jours… Les buissons fleuris se berçaient délicatement dans la brise du matin ; la pelouse verte et grasse couvrait avec soin les espaces entre les plates-bandes… On y soupçonnait une effervescence qui crépitait sous les brins d’herbe ; imperceptible à l’œil nu, une faune innombrable s’affairait dans la tiédeur du matin ; le jardin s’en trouvait exalté dans un enchantement de la vie où les aboiements même du rottweiler, agacé d’être à la chaine devant sa niche, résonnaient comme saluts et manifestations de joie.

    Cesare Bacara dut faire effort pour se détacher de la fenêtre… Il perdait pied… Quel rêve sinistre avait-il donc vécu ?... Peut-être y avait-il du soulagement à se dire que les événements de la nuit n’avaient été que les tribulations d’une mauvaise fièvre… mais quelle facette inconnue jusqu’ici de lui-même avait pu l’entraîner dans ce cauchemar éveillé ?... Quelle partie de son cerveau soudain mise à jour avait été capable d’inventer de telles horreurs… après six décennies d’une vie tout à fait régulière et bien rangée ?... Ainsi donc… vraiment… il fallait se convaincre que tout cela n’avait été qu’illusions… fantasmagories éveillées ?… Difficile à admettre tout de même… Et pourtant… Et les autres ?... Hallucination collective ou délire égotiste ?... Avait-il inventé aussi leur présence à ses côtés ce matin ?... Et si non, qu’avaient-ils vécu eux-mêmes ?... Il ressentit à présent le besoin de redescendre au rez-de-chaussée pour les retrouver ; il voulait les voir, il voulait les écouter… En bas, le vestibule était désert : les amis s’étaient égaillés dans la nature sans demander leur reste, chacun ayant préféré retourner au hameau et vaquer dare-dare à ses occupations. Qu’est-ce qu’on aurait pu dire après tout ?... On se sentait comme tout poisseux à cause du mal-être… Échanger des mots aurait risqué de fissurer la réalité des choses… laisser pointer certaines hantises comme mauvaises herbes qu’il valait mieux étouffer sous terre. Trop gênant... Dangereux… Oui, dangereux… On ne voulait pas savoir... Non, non, pas question…

    On s’ingénia donc à organiser la journée tant bien que mal afin de lui donner un air le plus quotidien possible. Dans le courant de la matinée, un des frères Rapany vint livrer quelques légumes, taciturne comme d’habitude mais tarabusté dans son for intérieur par cette drôle de question : Qu’est-ce qu’ils avaient bien pu enterrer, lui et son frère, ce matin, sous le figuier ?... Abush se présenta pour effectuer quelques réparations de plomberie ; depuis qu’il avait perdu son emploi au bourg voisin à cause du déclin des commerces, il travaillait quatre jours sur sept à la villa où s’était imposé le besoin d’un homme à tout faire ; Liumir, sa jeune femme, venait aussi donner un coup de main à la cuisine. Cesare Bacara, qui les croisa à plusieurs reprises, fut tenté d’engager des conversations avec eux mais y renonça à chaque fois… Évident que l’un et l’autre avaient l’air chose mais tenaient à rester sur leur quant-à-soi… cela se trahissait par une certaine façon d’accomplir chaque geste ordinaire avec un soin si appliqué qu’il en paraissait extraordinaire… La matinée s’achemina vaille que vaille jusqu’à son bout, puis le temps du déjeuner passa et le début de l’après-midi.

    Dans le milieu de l’après-midi, un incident chambarda Cesare Bacara davantage encore, comme s’il en était besoin… poussant d’un cran l’inquiétude qui le taraudait déjà quant à sa santé mentale… Dans ses errances où son âme en peine cherchait un moyen de tuer le temps depuis son retour du jardin, il se retrouva pour une énième fois devant la porte de la chambre conjugale, la main posée sur la poignée et hésitant s’il allait à nouveau déranger sa femme qui somnolait. Ce fut à ce moment précis qu’un sifflement perçant et continu se révéla, pianissimo d’abord, piano, et rapidement alla crescendo… au creux de ses oreilles, crut-il au commencement, parce que cela lui crevait les tympans… Puis il réalisa que le son fusait autour de lui, puis virait en spirale, formant bientôt une espèce de tornade sonore et pourtant palpable, un vortex vertigineux au creux duquel il se trouva emprisonné. Il eut la sensation de la chute de son estomac jusqu’entre ses jambes ainsi qu’il arrive au passager d’un ascenseur qui tout à coup descend à trop grande vitesse. Il poussa quand même la porte… pour la refermer aussitôt avant d’avoir seulement avancé un pied… au contraire se rejetant vivement en arrière à cause de ce qu’il venait d’entrevoir !... Il avait entrevu… de ses yeux, vu ! sur le tapis la vieille tante gisant morte, on ne pouvait plus morte, le visage couvert de sang ; le bébé nu et bleu gigotait à côté d’elle ; en travers de l’appui de la fenêtre, un long sac mou semblait jeté moitié dehors moitié dedans, le cadavre de la sage-femme, indubitablement… Une nausée comme une lame de fond se souleva dans son ventre en même temps que le maelström sonore précipitait sa rotation, gagnait en puissance, grimpant jusqu’au registre suraigu. Bacara se répandit sur le palier en grands vomissements qui lui retournaient les viscères. Une fois la tempête apaisée, il dut rester un long moment hébété, vidé entièrement, chaviré contre la porte pour ne pas rouler par terre. Mon Dieu !... Mon Dieu, aidez-moi !… ma tête… mon cerveau… quelle horreur !... Je dois faire disparaître ça… Serpillères, seau… tout de suite !... avant que quelqu’un voie… Il ne pouvait plus en douter : sa raison foutait le camp...  Aussi vite que ses jambes en coton le permettaient, il courut chercher de quoi nettoyer le palier… courut chercher de quoi effacer les preuves de sa démence.

    (à suivre)

  • LE JOUR DE PRUFLAS – Conte – 7

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Le jour de Pruflas  (suite)

     

    Sans distinction d’âge ni de sexe, chacun fut équipé d’une arme… Muni lui-même d’une batte à linge, Bacara ouvrit la marche. On fit le tour de la propriété, évaluant les ravages d’un œil sec ; on arpentait le jardin dévasté d’un pas martial, animés à présent par le feu d’une rage taciturne. Au fond du jardin, on approcha à pas de loup la fosse creusée par les assaillants. On se disposa en cercle sur le bord, épaule contre épaule pour former une sorte de palissade. Au fond du trou, parmi les débris épars de l’antique mortier qui avait explosé avec la dernière munition dont on avait voulu le charger, gisaient les morceaux déchiquetés de son servant. Le chef de la petite phalange s’en était tiré ; grièvement blessé, il avait pu rameuter les autres acolytes avant de clopiner, tout sanguinolent, jusqu’à la jeep et se hisser à la place du passager. L’homme posté en embuscade sur la route l’avait vite rejoint. D’un bond sur le siège du conducteur, jetant la mitrailleuse à l’arrière du véhicule, et il avait démarré sans prêter attention aux appels du quatrième comparse, lequel était demeuré au milieu des arbres du verger.

    Dans la suite de leur tournée d’inspection, Maître Bacara et sa petite troupe trouvèrent ce dernier étendu au pied du figuier.

     

    C’était un jeune gars de seize ou dix-sept ans au plus, un petit rouquin imberbe, juste une ombre de duvet entre le nez et la lèvre supérieure. Couché sur le dos, il faisait des efforts vains pour se soulever sur les coudes ; ses yeux écarquillés exprimaient sa peur ; la bouche béait sans qu’aucune parole pût en sortir, étranglée dans la gorge ; la cage thoracique haletait comme une bête aux abois. Il n’avait pas d’arme ; le pistolet-mitrailleur était resté suspendu haut dans l’arbre, sa courroie de cuir accrochée à une branche. Maître Bacara, après avoir contemplé fixement l’adolescent à terre, avança un pied pour le bousculer avec la pointe de sa chaussure ainsi qu’il aurait asticoté un animal rampant afin de provoquer des réactions. Le garçon cria ; la moindre secousse un peu rude lui était une torture ; sa hanche gauche était brisée et il souffrait encore atrocement à cause de diverses contusions. Lorsque le chef avait lancé l’ordre de repli, il avait voulu se précipiter au pied de l’arbre fruitier sur lequel il se tenait en faction. L’explosion du mortier l’ayant ébranlé et bouleversé, il avait perdu son sang-froid ; dans sa trop grande hâte à descendre, il avait manqué une branche ; la chute fut brutale sur les racines qui saillaient hors du sol… Groggy, incapable de se traîner vers des herbes hautes… ses appels à l’aide n’avaient obtenu aucune réponse. Il avait connu la panique lorsqu’il avait compris, au bruit décroissant du moteur de la jeep, qu’on l’abandonnait en terrain ennemi… sans défense, sans moyen de fuite.

    La petite troupe ne se lassait pas de contempler l’agresseur abattu, puisant dans ce spectacle un surcroit d’énergies ; après le cauchemar éprouvant de la nuit, la terreur qui se lisait dans les yeux du garçon se dégustait comme un tonique réparateur.

    En réalité, ce fut Maître Bacara qui déclencha le feu de l’action, mais la petite troupe épousa son initiative avec un si bel ensemble qu’on eût pu les croire membres d’un même corps agissant. Ça promettait d’être une belle danse libératrice, à l’unisson parfait… Bacara souleva la batte à linge qu’il serrait entre ses poings ; dans le même élan, tous brandirent leurs outils vers le ciel. Il frappa ; dans son sillage exactement, ils abattirent cannes, battes, pelles, pioches. Frappèrent.

    Le garçon hurla de douleur et de l’horreur aussi d’être à la merci de cette bande de gauleurs grimaçants, des hommes et des femmes déformés par des rictus hideux, qui se dressaient au-dessus de lui pour le moissonner comme autant de Morts faucheuses. Les coups pleuvaient. Il hurlait, il se tordait, il se tournait, il se retournait, il tressautait en tous sens, reptile martyr, reptile affolé. Les os craquaient. Des flots de sang giclaient.

    On y allait de bon cœur. On frappait, on frappait, on frappait, avec d’autant plus de rage qu’on avait toute une nuit d‘angoisses à s’exsuder de la peau, toute une nuit de frayeurs à faire payer. Pas de paroles inutiles, même pas d’injures ; seulement les sifflements de l’air fouetté par les armes, les bruits sourds des coups, de la chair talée et des os brisés au milieu des hurlements, puis des râles du roué. Bientôt la victime cessa toute plainte et geignement ; les exécutants ne s’en rendirent même pas compte, ils continuaient à frapper… à frapper encore une heure durant… à frapper en cadence, avec la fougue des batteurs de blé. Poussant des ahans d’effort. Scandant la frappe comme feraient les danseurs hallucinés d’un rituel primitif. La carcasse du garçon avait éclaté. À la fin, broyé, pilé, réduit en charpie, le corps initial se réduisait à une masse informe ; on ne distinguait plus sur l’herbe qu’une grosse boue noire mêlée de viande, de sang, de cheveux, de copaux d’os et de lambeaux de tissus. Une espèce de pâtée pour bestiaux, épaisse et visqueuse.

    Avec une synchronisation parfaite, les dix-sept exécutants stoppèrent net, à bout de souffle, laissant choir au hasard dans l’herbe leurs armes dégouttantes et poisseuses. Pas un seul n’avait flanché, femme ou homme, les anciens aussi fermes que les plus jeunes ; électrisés par une même force surhumaine, ils étaient allés bien au-delà de leurs capacités ordinaires. Maintenant ils demeuraient en suspens, perdus dans la considération de leur ouvrage… Sidérés et perplexes… Un nuage passa successivement sur leurs fronts à tous, les faisant frissonner de la tête aux pieds ; les mieux trempés s’efforçaient de conserver un air de rien, comme si la chair de poule qui leur hérissait maintenant le poil n’était due qu’à un rafraîchissement inopiné du vent… Tout de même ils se sentaient un drôle de vide à la place de l’estomac… Les brefs regards échangés se firent du coin de l’œil parce qu’ils ne savaient plus comment se considérer en face…

    Enfin Maître Bacara en s’écartant donna le signal d’une amorce de repli. Tandis que les frères Rapany ramassaient une pelle et une bêche à fin de creuser un puits au plus profond duquel ils enseveliraient les restes de… les restes de cette chose-là par terre… les autres s’ébrouèrent subrepticement et entreprirent un retour vers la villa.

    (à suivre)

  • LE JOUR DE PRUFLAS – Conte – 6

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Le jour de Pruflas  (suite)

     

    Dehors, au fond du jardin, il y eut une violente explosion suivie de cris. Puis un silence qui parut interminable, lourd de menaces ainsi que l’on décrit l’œil d’un cyclone. Tout à coup, une voix lança des appels brefs. Silence de nouveau, assez court cette fois, rompu par un bruit de chute du côté du verger. Puis, contournant la maison, des pas précipités sur le gravier des allées. Ensuite des sons métalliques de tôle que l’on cogne par maladresse… le toussotement d’un moteur fatigué qu’on démarre ; de faibles appels à l’aide, vite étouffés sous le ronronnement mécanique qui tourna quelques secondes pour lui-même avant de diminuer doucement en s’éloignant derrière les dunes. Puis plus rien. Du silence encore, sans fin. Hors du temps…

    Cesare Bacara retenait son souffle. Il attendit ainsi longtemps en apnée pour ainsi dire, ayant perdu toute notion de durée.

     

    Enfin il y eut d’autres pas sur le gravier, espacés et prudents d’abord, de plus en plus fermes à mesure qu’ils se répandaient autour de la maison. Des interjections, des appels qui se répondaient, feutrés pour les premiers, ensuite sans retenue, et même pressants jusqu’à s’entremêler en brouhaha confus. Quelqu’un tambourina à la porte d’entrée… Maître Bacara reconnaissait les siens… ses amis, les voisins du hameau qui s’étaient aventurés jusqu’à la villa et, peu à peu enhardis de ne plus rencontrer aucun danger, apportaient leur secours. Sa poitrine réussit à retrouver le mécanisme de la respiration ; il sentait comme des plaques de peur glacée se décoller de sa peau et s’effeuiller autour de lui. Il se redressa à demi, considéra la chambre qui ressemblait à une scène de théâtre au dernier acte d’un mélodrame : la tante gisant sur le tapis, le visage barbouillé de son propre sang ; le bébé nu qui gigotait doucement auprès d’elle ; le cadavre de la sage-femme, jeté en travers de l’appui de la fenêtre ; son épouse sur le lit paraissait inconsciente… mais les vagues régulières qui soulevaient et baissaient doucement le drap reposé sur elle tendaient à prouver qu’elle était paisible et avait pu sombrer dans un sommeil réparateur.

     

    De nouveaux appels plus pressants l’encouragèrent à se remettre sur pieds pour se ruer hors de la chambre. Il dévala les degrés du grand escalier, se jeta sur la porte d’entrée, bouscula espars et verrous, fut dehors, entouré, serré, palpé, embrassé sans retenue, étourdi sous des flots de questions, d’exclamations, de commentaires… Cesare Bacara ne répondait pas ; muet, fermé, il ne semblait plus être le même homme. Il se dégagea brusquement des accolades, tourna les talons d’un air résolu pour rentrer dans le vestibule et gagner l’escalier de la cave. Au sous-sol il ramassa tout ce qui ferait office d’arme de combat : cannes, club de golf, battes de base-ball, pelles et pioches. Il revint les bras chargés pour distribuer les outils à la petite bande qui l’attendait…

    Il y avait là, précédant les autres d’un pas en avant, la plus véhémente, la vieille Rafida, rabougrie et aussi sèche qu’un coup de trique, qui poussait des imprécations édentées par-dessus le tumulte général en envoyant au ciel des coups de poings furieux ; en retrait sur sa droite, son fils Ashish l’escortait, un colosse poilu et débonnaire, aussi carré qu’une armoire à glace ; à gauche, la bru se dandinait lourdement, grasse comme une truie dont la hure s’engonçait dans un triple menton. À côté d’eux, il y avait la famille Shibaru : Iakir, le grand-père et le couple formé par sa fille et son neveu ; cousins consanguins, aussi semblables que deux cédrats muris sur le même arbre, ils avaient engendré une paire de faux jumeaux, Mia et Zor, portraits crachés de leurs père et mère, à l’adolescence près ; ces cinq-là se tenaient en ce moment agrippés ensemble, amalgamés jusqu’à se fondre en un seul tronc rassurant. Abush était là aussi, bien sûr, l’assez beau gars tout énamouré de sa jeune épousée dont il entourait la poitrine ronde de ses bras protecteurs ; même dans l’émotion de cette matinée infernale, la vue de Liumir, fleur charnue récemment débusquée par la grâce de Dieu et rapportée d’un pays voisin, avait le pouvoir de galvaniser et euphoriser la partie mâle du hameau… Les deux frères Rapany, célibataires et vierges ; ils vivaient de maraichages ; c’est eux qui fournissaient essentiellement la communauté en légumes et fruits de saison ; maculés de terre de la tête aux pieds, les figures cuites et ravinées sous des crinières hirsutes et des barbes d’épis, depuis longtemps on ne distinguait plus lequel était l’ainé, lequel le cadet, eux-mêmes en ayant perdu le souvenir. Enfin il y avait les Cripure-Nilsard, un foyer singulier qui réunissait deux générations distinctes : des sœurs, l’une et l’autre mère d’un garçon ; devenues veuves quasi simultanément quinze années plus tôt, elles avaient réuni leurs indigences en une seule bourse et sous un même toit ; la seconde génération, les deux cousins âgés à peu près également d’une trentaine d’années, vivotait de prestations diverses, monnayant de vagues compétences sur le web.

    Ce groupuscule hétéroclite se trouvait néanmoins bien équilibré avec ses huit éléments féminins et ses huit masculins.

    (à suivre)

  • LE JOUR DE PRUFLAS – Conte – 5

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Le jour de Pruflas  (suite)

    Plaqué ventre à terre, Cesare Bacara restait pétrifié.

    C’est alors que la bonne tante entendit dans son subconscient qu’on réclamait son aide ; dans un effort sublime rassemblant ses esprits, elle releva la tête jusqu’à amener son regard à la surface du matelas. Entre les jambes écartées de la mère évanouie, l’enfant bleu vagissait au milieu d’une grande vomissure de sang ; sa tête reposait tranquillement sur le placenta qui, tout flasque entre les plis du drap, ressemblait à une méduse échouée. Oubliant tout, la mort, la peur, le siège, elle n’obéit plus qu’à l’instinct de son dévouement, avec cette abnégation qui avait été toute sa vie. Elle fondit sur le bébé ; guidée dans ses décisions par un amour irraisonné, d’un tour de main elle noua le cordon ombilical qu’elle trancha résolument entre ses dents. Quand elle recula son menton, les coins de ses lèvres dégouttaient de sang comme ceux d’un vampire. Sainte Goule de la Maternité. Avec précaution, elle recueillit le nouveau-né dans la corbeille arrondie de ses bras pour le serrer à l’abri contre sa poitrine sèche. Sous l’extase de la tendresse, ses joues avaient rosi un peu ; elle croyait ouïr le chœur aérien de chérubins qui susurraient un chant d’allégresse au-dessus d’elle. Ayant tout oublié du danger, elle se dressa sur ses jambes, s’exposant à mi-corps dans le cadre de la fenêtre. Aussitôt un crachotement continu de pistolet-mitrailleur arrosa le plâtre du mur derrière elle, y traçant une ligne horizontale de pointillés semblable à un espace à remplir sur un formulaire administratif. Le dernier point avait dévié légèrement pour aller se loger dans le front de la vieille dame, entre les sourcils exactement. Tandis qu’un jet pourpre giclait droit au-dessus de son nez, elle s’affaissa doucement, improvisant un long ralenti de cinéma pour se couler sans heurt sur le plancher, mourir sans secousse, toute molle et douce à force d’amour. Le bébé arriva au sol comme déposé par un nuage ; il échappa du giron de la morte pour rouler sur le tapis de laine...

     

    Rappelé à lui par la mitraillade qui avait brisé le silence, Cesare Bacara rouvrit les yeux. Il reconnut dans son champ de vision la forme d’un enfant par terre… le sien ?… son enfant nu et bleu. Il tentait de rassembler quelques forces restantes dans l’intention de se traîner jusqu’à lui, lorsqu’il s’immobilisa : le nourrisson venait de tourner la tête dans sa direction… Père et fils se trouvaient face à face… se dévisageaient… Et au cours de cette confrontation, un phénomène singulier se produisit (quand, par la suite, Maître Bacara se remémorera cet instant, il le déroulera mentalement comme une séquence de film ralenti) : l’émergence d’une entité venue d’on ne savait où pour, sous la peau transparente du nouveau-né, affleurer à la surface de ce monde… Oui… ce visage de poupon imprécis et lisse s’était transformé en une sorte de miroir magique dans lequel se révélait une présence étrangère. Un intrus s’était avancé, venu de quels espaces éthérés ? de quelle dimension inconnue ?... posté comme à sa fenêtre, il observait à présent ce côté-ci du monde. Avec avidité… Il avait emprunté les prunelles inhabitées du bébé qui étaient devenues aigües et dures au point de vriller le front du père et le percer jusqu’à l’âme… Cesare Bacara sentit une suée froide le tremper tout entier. Il se claquemura d’un coup derrière ses paupières, secoua frénétiquement la tête pour lutter contre cette intrusion insupportable à l’intérieur de son cerveau.

    Quand il osa rouvrir les yeux vers l’enfant, celui-ci avait repris son visage bleuâtre et flou ; le regard était redevenu vague ainsi qu’il convient à un être né depuis moins d’une heure. L’inquiétant visiteur n’était plus là.

    (à suivre)

  • LE JOUR DE PRUFLAS – Conte – 4

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Le jour de Pruflas  (suite)

     

    La parturiente souffrait le martyr. Son époux sur le sol pleurait en silence, l’oreille tendue vers l’escalier ; chaque minute, il croyait reconnaître le bris d’une fenêtre au rez-de-chaussée, suivi des pas lourds des assaillants grimpant les marches... Les heures passaient et l’offensive finale ne se donnait toujours pas !... Rien que le martèlement obsédant des obus tout autour de la maison, contre les murs quelquefois, avec des vibrations sinistres à chaque explosion… C’était à devenir fou à force de peur !... Le pauvre homme ne savait plus quelle pensée retourner sous son crâne chauffé au rouge. Qu’est-ce qu’ils voulaient, ces assassins venus de nulle part ?... Qui étaient-ils ?... Qu’est-ce qu’ils attendaient, à la fin ?... Une intuition lui traversa l’esprit… elle faisait froid dans le dos : Ils ne voulaient rien !... Tout cela n’était qu’une sorte d’exercice. Un entraînement pour rire… Un jeu gratuit, cruel… Une provocation abominable et rien d’autre… Mais pourquoi ?... Pourquoi ici ?... Pourquoi chez nous ?... Pourquoi notre maison ?... Pourquoi ce soir ?... Pourquoi nous ?... Pourquoi nous ?... Il repartit de plus belle en sanglots, des gros bouillons de larmes inondant sa face qu’il enfouissait au creux de ses coudes repliés.

    La future mère s’épuisait au travail. Elle se désespérait de son côté, se plaignait tout haut que jamais cet enfant ne parviendrait à sortir, qu’il lui faudrait d’abord mourir elle-même… Aux contractions normales de l’accouchement s’ajoutaient des convulsions désordonnées à cause de la frayeur qui faisait bondir tout son corps à chaque obus éclatant quelque part. La nuit se passa ainsi, interminable. À l’aube, elle soupira qu’elle était arrivée au bout du bout de ses dernières forces. Par la croisée ouverte, elle pouvait voir une ligne de braise qui rougeoyait à l’horizon et s’élargissait peu à peu entre les branches des arbres. Les premières lueurs du jour naissant.

    Lorsqu’elle fermait les yeux, un rouge incandescent flamboyait encore sur l’écran de ses paupières, pareil à la bande lumineuse qui bordait le ciel au-dehors ; l’espace intérieur de son crâne en était tout incendié. Les déflagrations sourdes faisaient trembler les murs de la chambre et vibrer son ventre dilaté en pain de sucre sous le drap blanc. Sa peau tendue était parcourue de vagues électriques... Entre ses lèvres sèches, elle marmonnait d’un ton halluciné, monocorde, des paroles à peine audibles : C’est la maison qui est en train d’accoucher de l’enfant... Tout le jardin...la maison... essaient d’accoucher... faire sortir… cet enfant... Sous l’effet de la fièvre, elle délirait doucement… Non… c’est moi… Ce sont ces atroces contractions de mon ventre qui ébranlent la maison… jusque dans ses fondations... Mon utérus… le col s’écarte... Nous allons tomber. Quelle horreur !... Mon Dieu, aidez-nous ! Nous allons tomber au fond de mon utérus !... Tomber rejoindre ce bébé… horrible… tout au fond de l’utérus… Ah, mon Dieu, mon Dieu, j’ai trop peur ! Les murs s’écroulent et nous allons disparaître… dans la cave de l’utérus...

    Un obus tomba sur une petite remise de jardinier qui s’effondra avec fracas au moment précis où la femme poussa un hurlement : entre ses cuisses, pointa le cuir chevelu noirâtre de l’enfant Nadir Bacara. Le projectile suivant, qui au passage décrocha la gouttière du bord du toit, salua la poussée formidable grâce à laquelle la tête s’extirpa toute entière. La mère n’y mettait aucune volonté ; son ventre semblait avoir de son propre chef entrepris l’expulsion et travaillait avec force, à moins que ce ne fût le bébé lui-même qui dirigeât à présent les opérations. Le corps apparut par saccades ; chaque progression hors de la mère était accompagnée d’une déflagration. Il y en eut une terrible pour les épaules, une affreuse pour le torse, une terrifiante pour le bassin, une épouvantable pour les jambes. Un obus fit voler en éclats une fenêtre du rez-de-chaussée et alla défoncer le vaisselier de la salle-à-manger au moment où le placenta se trouva éjecté sans façon. L’écroulement d’une véranda couvrit presque le hurlement que poussa le nouveau-né lorsque l’air en s’engouffrant dans ses poumons les déplia d’un coup sec.

    Enfin un projectile vint heurter le mur de la chambre, au coin supérieur de la fenêtre, imprimant dans le ciment et la pierre de taille le sceau péremptoire d’un petit cratère tout chaud et fumant, comme une certification officielle de l’acte de naissance.

    Ce dernier impact fut suivi d’une accalmie ; les assaillants, eux-mêmes harassés de fatigue, ressentaient le besoin de faire une pause.

     (à suivre)

  • LE JOUR DE PRUFLAS – Conte – 3

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Le jour de Pruflas  (suite)

     

    Maître Bacara avait grimpé l’escalier quatre à quatre ; il fit irruption dans la chambre de sa femme en bramant qu’il fallait tout claquemurer. Vite ! Vite ! Fermez les volets !...  La sage-femme se trouvait penchée entre les jambes de la parturiente, évaluant du doigt le col de l’utérus, quand détonation et envol des choucas avaient secoué l’air immobile. Elle s’était redressée, tendant l’oreille. À l’entrée de Cesare Bacara poussant ses cris d’alarme, elle n’eut pas besoin de poser de questions ; mesurant d’emblée le degré d’urgence, elle se précipita en direction de la croisée ouverte. Son apparition à découvert dans l’encadrement de la fenêtre déclencha aussitôt une rafale de pistolet-mitrailleur en provenance du verger. Pliée en avant, le buste en surplomb au-dessus de l’appui pour atteindre les persiennes, elle s’affaissa sur elle-même ; son corps, dont la moitié supérieure se retrouva pendue au-dessus du vide, tête en bas, remua un peu de droite à gauche, les bras flasques oscillant sur le mur en balanciers de pendule, avant de s’immobiliser dans la posture d’une marionnette à gaine jetée sur la rampe d’un castelet. Cesare et la tante s’aplatirent sur le parquet de la chambre et retinrent leurs souffles, tandis que Mme Bacara poussait un hurlement de douleur à cause d’une contraction féroce… Puis tous trois se figèrent.

     

    Au fond du jardin, un fossé avait été promptement creusé. De la jeep garée en retrait, les hommes avaient extirpé un mortier qu’ils avaient planté au fond de la tranchée. C’était un antique engin du temps des républiques soviétiques, un calibre de 82 mm, acheté une bouchée de pain sur un marché interlope de trafiquants d’armes ; ils eurent toutes les peines du monde à le maîtriser : les vis de serrage se révélaient foireuses, les angles de tir variaient selon les caprices de la mécanique et les premiers projectiles s’éparpillèrent au petit bonheur. Les assaillants se satisfaisaient néanmoins de cette entrée en matière : ils avaient tout le temps devant eux et, pour commencer, ils se payaient agréablement de leur première déconvenue par une destruction aléatoire du décor. Chacun occupait maintenant son poste : il y avait la vigie perchée dans un figuier pour surveiller les mouvements à l’intérieur de la villa ; un gars était campé sur le bord de la route en contrebas, derrière une mitrailleuse pointée en direction du hameau d’où des secours ne manqueraient pas de se présenter ; le chef et son troisième homme étaient au service du mortier. Les tirs se succédèrent dans un martèlement aussi obstiné et régulier que le permettait la vétusté du matériel.

    À l’intérieur de la maison, les choses avaient un peu évolué. Cesare Bacara avait tenté une nouvelle sortie hors de la chambre, progressant au ras du sol avec la gaucherie d’un morse qui se hisse sur le rivage. Sur le palier, il rampa encore parce qu’une fenêtre donnant sur le jardin y versait la lumière du jour. Puis il réussit à se couler dans l’escalier, sans se mettre à découvert, jusqu’au rez-de-chaussée. Là il avait tripoté les combinés des téléphones pour constater qu’ils étaient tous atones. Il retrouva un téléphone cellulaire sur un guéridon : pas de réseau !... Il se massa le cuir chevelu : Agir !... Il fallait agir, mais comment ? Il considéra une porte qui donnait accès à la cave. Déménager sa femme en gésine pour la cacher au sous-sol ?… Opération risquée… et complètement absurde ; ces hommes déterminés allaient investir sans peine le rez-de-chaussée dès qu’ils jugeraient bon de le faire ; la cave se révélerait une souricière. Il se glissa à nouveau dans l’escalier pour regagner le premier étage. Arroser d’essence les marches en bois et mettre le feu afin de couper l’assaut des assassins ?... Mais le feu se contenterait-il de détruire l’escalier ? Toute la maison y passerait, avec ses habitants… Il sanglotait tandis qu’il regagnait la chambre par sa reptation laborieuse, se poussant des coudes et des orteils vers l’avant, puis basculant sur son abdomen comme un ludion. Couchée dans la ruelle du lit, la tante restait aplatie sur le sol, tremblant de tous ses membres et mordant le col de sa robe entre ses dents pour ne pas s’évanouir. Mme Bacara gémissait à fendre l’âme et sans discontinuer ; toutefois la terreur et la douleur l’avaient fait basculer dans une sorte d’état second et il ne semblait plus qu’elle eût encore une conscience bien nette de la situation.

    Au-dehors le mortier accomplissait son œuvre de destruction. Les munitions, qui n’étaient pas non plus de la première fraîcheur, n’explosaient pas toutes à l’impact et certaines éclataient avec une déflagration sans grande portée. Enfin, vaille que vaille, on acheva l’anéantissement d’un vaste carré d’aubergines et de concombres au centre du potager ; plus proche du perron de l’entrée, on saccagea tout un massif d’asphodèles ainsi que bon nombre de rosiers en buisson. Un tir étonnamment long logea un obus inerte dans les branches d’un acacia au bord de la route, de l’autre côté de la villa. Ayant corrigé le pointage, on réussit soudain une grêle bien sentie sur la grande pelouse qui prit bientôt l’aspect d’un paysage lunaire... À un moment, du côté de la route, la mitrailleuse crépita une longue rasade, signal que les gens du hameau qui avaient pointé le nez étaient repoussés sans ménagement.

    (à suivre)

     

  • LE JOUR DE PRUFLAS – Conte – 2

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Le jour de Pruflas  (suite)

     

    En ce temps-là, les habitants de la contrée menaient une existence mesurée, monotone à force de régularité. C’était un petit conglomérat de voisins que la solitude et l‘éloignement de tout centre urbain avait soudé en une sorte de famille. À la tombée de la nuit, ceux du hameau se réunissaient dans la villa de Maître Bacara – Cesare Bacara – qui les accueillait à bras ouverts dans son salon. Sa position d’homme à l’aise lui avait tacitement conféré un statut de conseiller paternel ou de chef de village ; sa femme et lui-même faisaient les honneurs de leur logis avec une bonhomie sous laquelle se devinait malgré eux la conscience satisfaite de leur supériorité

    Rituellement, la petite communauté prenait des sièges et se rangeait en demi-cercle devant un vaste écran noir, mince comme une ardoise et, à l’heure dite, on sacrifiait à la cérémonie vespérale des informations télévisées, internationales et nationales. Dans ce microcosme préservé, à l’abri de tout, dans ce phalanstère silencieux où le danger le plus redoutable était peut-être de mourir d’ennui, se déversaient chaque soir, à travers cette baie factice malencontreusement ouverte sur des mondes bouleversés : les torrents de la violence ordinaire, des défilés interminables de douleurs et de peurs que charriaient des populations en détresse, flots intarissables de sang, de larmes et de misère… Images… Images insondables… Chars d’assaut virant leur tourelle entre des immeubles effondrés, canons spasmophiles tirant des langues de feu, campements de réfugiés affamés, snipers invisibles, otages décapités, ici et là quelques gros plans sur des gorges ouvertes à l’arme blanche, représailles… encore des snipers à feu continu… casques bleus mal rasés ; enfants armés jusqu’aux dents, piétons bardés de dynamite se pulvérisant au milieu des foules ; vengeances, ripostes, représailles et talion… des femmes au ventre éclaté, des filles lapidées, des mères qui hurlent… On contemplait ces images atroces de crimes et de fureur avec la notion apaisée que tout cela concernait des mondes lointains, intangibles, plus ou moins réels, par-delà des horizons étranges, très loin à l’est, très loin au nord, très loin au sud... Le jeu des commentaires faisant partie de l’agrément de la veillée, chacun y allait de sa sentence et de sa remarque, chaque fois à peu près la même, avec la commisération entendue des gens qui savent que ne vous arrive jamais que ce que vous avez, d’une manière ou d’une autre, engendré, mérité et appelé. Dieu sait ce qu’Il fait ! était un credo complaisamment seriné : ces victimes éternelles, exposées sans pudeur sous l’œil des caméras devaient bien avoir quelque tache sur la conscience pour en être arrivées là… à la rigueur un péché enfoui dans les marécages de l’inconscient, ou bien l’héritage d’une sombre faute familiale qui réclamait l’expiation… Sinon la Providence n’aurait pas permis… On se disait que ce n’était pas un hasard si cette contrée – notre contrée – où l’on vivait si paisibles, avait toujours été épargnée par le malheur et la peine : aucune agitation mélodramatique ne venait y perturber le balancement inexorable du temps. On ignorait la violence aveugle ; on ignorait même jusqu’au moindre manquement à une civilité un peu rigide et désuète, mais dont les codes étaient aussi respectés que les canons de la religion. Oui, les habitants choisis de cette maigre communauté jouissaient en toute justice de l’assurance d’une paix immuable. Sans angoisse, sans mauvais pressentiment, sans rien de désagréable.

     

     Puis il y eut ces événements qui bousculèrent le cours admis des choses.

    D’abord, Mme Bacara se trouva enceinte !... après vingt années de combat et d’acharnement médical pour tenter de vaincre la stérilité...

    Elle n’était plus de la première jeunesse pour une primogéniture et l’annonce de cette grossesse que personne n’attendait plus mit le hameau en émoi.

    Tout le temps de la gestation, la future mère fut entourée des soins les plus attentifs. Une vieille tante célibataire, dont la vocation avait toujours été de se dévouer au service des membres de sa famille, accourut s’installer au logis et veilla nuit et jour sur sa nièce avec un zèle inusable.

    À la date annoncée, l’enfant amorça sa venue au monde. Il se prénommera NadirNadir pour l’état-civil.

     

    Juste avant l’aube, la parturiente perdit les eaux.

    Dans la matinée, une sage-femme, qu’on avait appelée au bourg le moins éloigné, sonna à la porte et prit aussitôt la direction des opérations.

    Tout le jour, dans la chambre conjugale au premier étage, le travail s’accomplit lentement, mais sans anicroche. La vieille tante assise au chevet couvait sa nièce d’un regard humide et, à chaque gémissement de celle-ci, épongeait les sueurs de son front. La sage-femme debout au pied du lit contrôlait les contractions avec l’attention calme d’un aiguilleur. Le futur père, Cesare Bacara, logé à l’écart dans un fauteuil crapaud, manifestait sa nervosité par une succession de plaisanteries inopportunes dont il s’esbaudissait lui-même un peu trop fort, tout en tambourinant du bout des doigts un rythme sempiternel sur son ventre rebondi. Il était sans doute le plus ému de tous ; il avait passé la soixantaine et c’était pour lui aussi l’avènement d’une première descendance, un précédent mariage, il y avait bien longtemps, étant demeuré irrémédiablement sans fruit...

    C’est sur le soir qu’une jeep, avec à son bord un petit commando de quatre hommes armés, était apparue surgissant du désert. Le vent d’est emportait le ronflement du moteur vers le côté opposé à l’habitation. Au sommet de la dernière dune, le contact avait été coupé pour se laisser descendre à découvert, en silence, droit en direction de la cible qui ne se doutait de rien. Sur la pente de sable, le soleil bas étira démesurément la grande ombre fantomatique du véhicule hérissé de ses quatre occupants.

     

    Cesare Bacara, qui cherchait quelque prétexte afin de distraire son anxiété, sauta sur ses pieds en annonçant qu’il allait faire le tour de la maison et fermer les volets du rez-de-chaussée. Il descendit dans le vestibule où un rottweiler s’impatientait au pied de l’escalier. Sur un signe qui l’invitait à sortir, le chien se mit à sauter bruyamment dans tous les sens, bavant et ahanant comme un soufflet de forge. Dehors, tout en le réprimandant gentiment à cause de cette excitation qui bousculait tout sur son passage, Cesare Bacara entreprit de rabattre les grands panneaux à claire-voie sur la première fenêtre du salon. L’animal se prit alors à aboyer avec un air furieux. Maître Bacara se retourna d’un bloc. Quelque mouvement suspect avait été perçu dans le fond du jardin… Tout alla très vite. À peine son maître put-il surprendre une ombre furtive s’écrasant derrière un buisson de rhubarbe, le rottweiler s’élançait déjà, fondait comme un boulet en direction des intrus, s’envolant au-dessus d’un bosquet d’hibiscus par un bond prodigieux ; une détonation claqua, soulevant un nuage criard de choucas et, stoppé net à l’apogée de son saut, le chien retomba droit sur le sol tel un sac de lest. Un sage réflexe de survie empêcha Maître Bacara d’analyser plus avant la situation ; avec une prestesse que l’abondance de sa graisse ne laissait pas prévoir, il fit retraite jusqu’au perron, plongea à l’intérieur du logis, fit claquer les verrous et barra la porte en chêne par des espars d’acier.

    Le petit commando d’attaque avait manqué son effet de surprise ; son dépit s’exprima en un long chapelet de mots orduriers qu’il dévida tout en saccageant à coups de talons un gros carré de salades. Puis le plus âgé qui était le chef donna l’ordre de se replier sous les arbres du verger. Là il répartit les tâches : un gars pour couper alimentations électriques et câbles de communication et saboter sur la route en contrebas l’antenne relai des téléphones cellulaires ; un deuxième muni d’un pistolet mitrailleur en faction dans un figuier pour tenir à l’œil ce côté-ci de la villa ; le troisième retournait à la jeep pour y prendre pelle et pioche et revenait creuser un trou profond dans un endroit dégagé, derrière la pelouse...

     

    (à suivre)

  • LE JOUR DE PRUFLAS – Conte – 1

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Le jour de Pruflas

     

    Les vents ont remodelé le paysage à leur idée, roulant ici des dunes pour recouvrir l’asphalte de la route, là étouffant sous le sable les terreaux fertiles des jardins. Un ouragan s’est chargé, un jour, d’abattre l’instrument de sa servitude que représentait l’éolienne ; des trois longues pales de la tête, l’une s’est fichée comme un surin jusqu’au manche dans le sol meuble, laissant les deux autres former vers le ciel un V trop ouvert de Victoire avachie. Un entrelacs de ronces grimpantes s’est tressé autour du mat brisé ; géant couché, ligoté, on dirait Gulliver entravé par les filins de Lilliput. Dans l’espace saccagé du verger, restent encore debout deux cadavres de figuiers ceux-ci font penser à des saltimbanques sur la place d’un village ; la mort les a saisis d’un coup dans leurs contorsions, statufiés puis desséchés et aussi le tronc d’un olivier, tout entier dépouillé de sa ramure et qui n’en finit pas d’agoniser, renouvelant sans cesse des avortons de pousses fripées.

    La même bourrasque furieuse avait emporté une partie de la toiture de la villa, faisant voltiger les tuiles alentour comme feuilles mortes ; siroccos et termites ont patiemment continué le travail. L’habitation bourgeoise dominait autrefois le voisinage avec des airs protecteurs de notable satisfait ; c’est aujourd’hui une clocharde ruinée, humiliée, loqueteuse, avec des murs lépreux et sales. Des poutres noires pointent comme des os brisés par les plaies de son toit.

    Par couches successives, les sables ont envahi les pièces du rez-de-chaussée, figeant dans un entrebâillement définitif la porte d’entrée qui, durant quelques jours, avait battu au gré des courants d’air avant de progressivement s’enliser, ralentissant et réduisant l’amplitude de son mouvement comme le balancier d’une horloge qui s’arrête. Des formes vagues de tables et de fauteuils, reliefs émoussés sous les couches de poussières, émergent ici et là entre des broussailles d’épineux ; à cause des cloisons défoncées et des fenêtres brisées, il y a sans arrêt, dans la maison, des souffles qui circulent : ce sont eux qui ont semé dans l’ancien salon, dans le vestibule et la salle-à-manger, les graines d’une végétation décharnée.

    … Symptomatique que le narrateur, observateur d’aujourd’hui, bouleversé secrètement par l’élimination de son espèce, s’acharne sous prétexte de comparaisons descriptives à repeupler le décor de silhouettes ou de fantômes : Gulliver… des saltimbanques… et encore la métaphore de la clocharde… Mal gré qu’il en ait, la réalité est que, sur chaque chose inerte, l’état sauvage a repris son empire. Les pierres écroulées et les vieux meubles, les antiques ustensiles, ont abandonné toute empreinte de leur humanité passée pour prendre l’aspect de fossiles minéralisés et se fondre parfaitement en éléments accidentels du désert. La trace des êtres qui ont hanté ces lieux a été dissoute… dissoute jusqu’à la plus infime vibration… Ultime vestige ayant conservé un peu de son essence originelle : une inscription sur le mur de la façade, à côté de la porte d’entrée, gauchement tracée à l’aide d’une encre devenue brunâtre – peut-être était-ce du sang – qui s’estompe d’année en année, à peine lisible encore et qui bientôt sera tout-à-fait effacée, une signature, Pruflas.

     

    Peu à peu, une vie rudimentaire a réinvesti cette demeure que le coup de torchon brutal de la mort avait nettoyée. Là où était autrefois la cuisine, aujourd’hui des bousiers géants roulent obstinément des boules d’excréments qu’ils rangent avec soin parmi des débris de vaisselles ; des vipères à cornes se lovent dans le four de la gazinière à la porte arrachée – chaque après-midi, elles se coulent sur le rebord de la fenêtre, où elles chauffent leurs écailles jusqu’aux derniers rayons du couchant. Dans la salle-à-manger, une famille renarde a campé son terrier entre les pieds d’un vaisselier effondré et, dans le vestibule, sur la pente du garde-corps bordant un large escalier de bois à deux volées, des scorpions dorés naviguent entre étage et rez-de-chaussée. Des vagues de souris naissent régulièrement et presque aussitôt disparaissent, croquées et digérées par vipères et renards. Pendant quelques jours, place nette de rongeurs ; avant qu’une nouvelle vague, matérialisée de façon tout aussi incompréhensible, naisse et presque aussitôt disparaisse. Des hirondelles ont maçonné leurs nids dans les chambres du premier étage, ouvertes sur le ciel suite à l’effondrement du grenier ; tout au long du jour des choucas s’y relaient aussi, zébrant l’espace de leurs voix éraillées. Au-dessus, ce qui reste de la soupente sert d’abri à une colonie de chauve-souris.

    Quelquefois, au petit matin ou bien au crépuscule, des groupes nomades de trois ou quatre dromadaires sauvages gravissent les marches du perron, blatèrent un moment devant la porte entrouverte sans jamais s’éterniser, redescendant bien vite pour aller croquer quelques branches aux acacias du voisinage avant de reprendre leur flânerie. Parmi les plus vieux, quelques-uns portent encore autour du cou le vestige d’une longe de chanvre effilochée, dernier insigne d’une domesticité dont les mémoires ont depuis longtemps perdu la trace.

     

     Les vents ont remodelé le pays à perte de vue, selon leur goût austère qui est uniforme : le hameau tout proche, composé autrefois de cinq modestes maisons de pierre, les villages plus écartés, plus loin encore la campagne aride… partout le même décor d’écroulements et de décombres épuré de toute humanité… Il n’y a plus que le souffle continu de l’air pour animer le silence de ces étendues infinies, avec son sifflement chuintant strié régulièrement d’appels des oiseaux et de cris des animaux de la terre.

     

     Il y a bien longtemps, dans les années 2030, ou peut-être 2040, le désert demeurait fermement contenu à une centaine de mètres derrière la grosse bâtisse bourgeoise, selon une frontière déterminée par une large bande de terre cultivée et un rideau de tamaris.

    C’est par là, du côté du désert muselé, que tout est arrivé.

    (à suivre)