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  • LA MARIÉE MISE À NU... (PAR LES CÉLIBATAIRES) – CONTE – 3

    Pascal Gautrin – Polyptyque – contes et récits

    La Mariée mise à nu… (par les Célibataires)  (suite)

     

    2

     

    Salle 4, le public se presse. Plus le moindre espace libre. Du beau monde transi qui se serre coude à coude dans les rangées ; même s’agglutine dans les allées sans trop rouspéter, en flageolant sur ses jambes.

    Parce que le programme est enthousiasmant...

    On perçoit le cliquetis mécanique de conversations que certains se forcent à tenir sans entrain, pour tromper l’attente. Comme des cristaux frêles qui se brisent, des mots, des locutions qui éclatent de-ci de-là, petites bulles électriques au-dessus des cervelles gelées...

    Lorsqu’au fond de la salle, derrière le bureau réservé au commissaire-priseur, la masse exorbitante de Maître Maurice de Gousse emplit tout entier le cadre d’une porte à double battants, le silence se fait... Respect ancestral saluant l’apparition de l’officiant...

    Statue monumentale de commandeur, celui-ci tente de rejoindre l’estrade du bureau ; ses pieds de plomb ne pouvant se décoller du sol, il progresse par glissades sur le parquet, centimètre après centimètre... À son entrée, les pinces de la clim se sont abattues et refermées sur lui comme sur les autres. Choc thermique… Il n’a pas tressailli ; instantanément il s’est figé, sans émotion, sans frémissement… Phénomène étrange… singulier… Ce n’est plus ici l’homme affolé qui, il y a un quart d’heure à peine, se détachait en plein désarroi de la terrasse de la brasserie… Peur cryogénisée… angoisse minéralisée… somnambulique, il se meut avec une lenteur extrême… appartenant désormais à une autre sphère... Absent déjà… Sa chair, sa graisse, ses os semblent participer encore aux jeux de ce monde, mais tout seuls à présent...

    Il s’avance. Phénoménal.

    Couvre longuement la courte distance qui le sépare de l’estrade.

    Enfin les spectateurs ont la vision de son corps ample comme une colline engloutissant d’un coup, en une bouchée, le grand bureau de chêne, lequel paraît alors incrusté tout entier au creux de son abdomen immense.

    Il est posé. Il en impose.

    Image d’une divinité antique, masque fantastique, présidant aux Jugements.

     

    Clochette tintinnabule : la séance est ouverte.

    Irruption sautillante d’un appariteur. Vif comme un sylphe, il arbore à bout de bras l’œuvre d’art n°1, un tableau dans son cadre.

    Il vire et volte et danse, passant et repassant entre le bureau et le premier rang des spectateurs. Ballet aérien de la toile au-dessus du petit homme qui se tortille en arabesques gracieuses, comme une fumerole.

    D’une voix claire, il annonce l’ouverture de la Vente Merteuil : Numéro 1, Rodrigo Caldara, « Catafer 106 »...

    Et Catafer 106 valse sur sa tête… se tourne en tous sens pour séduire l’assistance médusée.

     

    – Insert d’information à propos de Rodrigo Caldara :

    L’artiste a conceptualisé son travail alors qu’il regardait par hasard un jité vespéral. Un reportage d’actualité montrait deux trains entrés en collision dans une campagne de France… L’œil de la caméra balayait les chapelets de wagons enchevêtrés, grimpés ici et là l’un par-dessus l’autre ou couchés sur les voies. Déclic !... Depuis lors, à longueur de toiles, Caldara décline des enfilades de rectangles qui se bousculent et se chevauchent en camaïeu de gris : les « Catafers », contraction transparente de « catastrophes ferroviaires ». Concept heureux puisque reconnu et avalisé par les investisseurs. –

     

    Mise à prix du 106e Catafer

    (à suivre)

  • LA MARIÉE MISE À NU... (PAR LES CÉLIBATAIRES) – CONTE – 2

    Pascal Gautrin – Polyptyque – contes et récits

    La Mariée mise à nu… (par les Célibataires)  (suite)

     

    Midi à quatorze heures…

    Feu barbare au zénith !

     

    Salle 4. Quittant la touffeur du trottoir, les visiteurs de plus en plus nombreux s’engouffrent dans la chambre glaciaire. Stupeur et suffocations. Chaque nouvel entrant se crispe, se recroqueville, cauchemarde : agrippé par la poigne d’acier de la clim, enfoncé méchamment dans un atroce entonnoir…

    Quoi qu’il en soit, la salle s’emplit rapidement. L’heure de l’ouverture des ventes approche, tous les sièges disponibles sont déjà occupés. Des appariteurs apportent quelques fauteuils supplémentaires.

     

    Carrefour formé par la rue du Cherche-Midi et la rue du Four.

    Une lampe rouge s’éteint ; une orange, puis une verte s’allument. Moteur cale. Démarreur qui geint. Moteur crachote, crisse horriblement et fume. Shit !

    Tollé de klaxons furibards.

    Le New-Yorkais ouvre la portière de sa vieille ford-sierra. L’automobiliste immobilisé derrière lui redouble de coups rageurs sur son avertisseur en l’interpellant par la portière : Bouge-toi, connard !

    Perplexe face à son véhicule inanimé, l’Américain machinalement pose la main sur le capot et pousse un cri de douleur. Paume rouge vif, brûlure au second degré. Une deuxième échappée de fumée blanchâtre glisse au ras de la tôle, serpente en s’élevant en l’air avant de se diluer dans l’espace. Odeurs méphitiques de la graisse chaude et du caoutchouc roussi. – Motherfucking piece of shit ! Son of a bitch !...

    – Connard !... répondent en chœur les voitures bloquées derrière la ford, au bord de la crise de nerfs. Tintamarre discordant d’avertisseurs, de trompes, de klaxons sur tous les tons.

    La lampe verte s’éteint. Orange. Puis rouge se rallume.

     

    Maître Maurice de Gousse se détache avec difficulté de la terrasse du Bœuf écarlate.  À l’aide de quelques borborygmes et moulinets lents du poignet, il a signifié au serveur quelque chose dont la traduction pourrait être : L’addition sur compte « de Gousse », comme d’habitude, s’il-vous-plaît merci… D’un vague geste repoussant le même qui se précipitait pour le soutenir, il a fait comprendre : C’est bon, laissez !… y arriverai seul… vais seulement à deux pas...

    Ludion ventru, il oscille d’abord tout debout entre tables et chaises écartées.

    Pendant quelques secondes, l’obèse se tétanise, pris de panique... au moment de se mettre en branle... Peur !... Peur de soulever un pied… ne plus pouvoir… Peur de l’avenir !… de la minute qui suit… au moment de se mettre en branle...

    Il bronche enfin, épié derrière la vitrine par le personnel de la brasserie inquiet.

     

     

     – À ce point du récit, il convient de marquer une pause, le temps d’apprécier les divers ingrédients dont la rencontre fortuite va bientôt causer la chute de Jérôme Flocon : une canicule et une clim infernales ; un commissaire-priseur en surpoids, son spleen, sa digestion pathétique ; un vieux moteur ford grillé sous le cagnard...

    Soigneusement réuni par le Hasard mais oui ! le dieu Hasard soi-même, en personne tout est là, à point, pour accomplir l’effondrement, la désintégration, la réduction en poudre de la carrière d’un artiste brillantissime... Au jour déterminé : le quatrième de juillet. À l’heure dite… Consommation de sa perte. Le coup de pied au cul qui va précipiter son bel avenir tout rose sur la pente inéluctable de la lose.

    Patience ! patience !... les éclaircissements ne vont pas tarder… –

    (à suivre)

  • LA MARIÉE MISE À NU... (PAR LES CÉLIBATAIRES) – CONTE – 1

    Pascal Gautrin – Polyptyque – contes et récits

     

    La Mariée mise à nu… (par les Célibataires)

     

    1

     

    Juillet caniculaire.

    Soleil frappe.

    Soleil frappe.

    Sur les coups de midi, Soleil frappe.

    La ville hurle… Sirènes du premier mercredi.

    Soleil cogne.

    Soleil hurle, placardé sur fond de ciel pur – tel une affiche cosmique proclamant l’ouverture d’une rétrospective Van Gogh.

     

    Soleil cogne.

    La ville souffre. Piège infernal refermé sur Paris. Avec les gaz d’échappement et les odeurs de soufre. Les toits en zinc chauffé à blanc et les chambres ardentes. Couloirs mortifères. Cabinets de tortures, empestés par des relents d’égouts.

    Plaques d’asphaltes incandescents, pavés couleur cendre.

     

    Entre les quais saigne la Seine ; le sang bouillonne.

     

    Le Soleil persécute la cité des hommes.

     

    L’air brûle. Supplicie les poumons comme plomb fondu.

    Piétons harassés s’écoulent, flots languissants.

    Piétons ni morts ni vifs se croisent, défilent sur les trottoirs, hagards et ralentis, longent sans leur accorder un regard les panneaux criards et les devantures coruscantes du commerce.

    Dans les vitrines, Soleil éclate. Les yeux des passants, comme pelotes d’épingles, sont hérissés de lumières.

    Piétons aveuglés se frôlent et s’ignorent.

     

    Un oiseau par-dessus les toits…

    Épervier ou faucon crécerelle ; ultime oiseau volant encore en ce jour de fin des temps.

    Solitaire, égaré, il crie ; ses appels stridents strient l’espace dévasté.

    Plus haut dans le ciel, un ovni de forme oblongue traversant du nord au sud croise la trajectoire de l’oiseau ; l’objet qui flambe traîne derrière lui une longue queue de flammes et de fumées noires.

    Progressant avec peine, le petit rapace suit le tracé des boulevards, survole les immeubles sans se permettre un détour, va droit jusqu’à un building de verre et d’acier qui émerge de la marée haussmannienne, un paquebot dont la proue en façade fend les vagues de pierres.

    L’Hôtel des Ventes.

    Parvenu à ce point, l’oiseau décrit des cercles réguliers autour d’un axe que lui seul peut comprendre, une flèche fictive plantée au sommet du bâtiment.

    Il tournoie, tournoie longtemps…Tout à coup il fond en piqué, résolu à une attaque kamikaze contre la couverture de métal qui protège l’Hôtel... Près de toucher au but, il renonce in extremis à ce type de mort et freine, pattes griffues, crispées, tendues sous lui.

    Repart en trajectoire verticale dans la direction de l’astre solaire.

    Monte d’un trait. Monte.

    Oiseau affolé. Monte. Pousse un hurlement. Prend feu. Flambe. Devient noir et fumant.

    Volatile rôti, retombe sans fioriture, happé avidement par l’attraction terrestre.

    Il s’écrase, carbonisé, à l’angle des trottoirs, devant les trois marches de marbre gris qui permettent l’accès au seuil du palais.

     

    L’Hôtel des Ventes.

    Salle n°4, à l’intérieur une clim implacable renverse la situation, invente un îlot de banquise au cœur de la fournaise. Choc thermique. Dès l’entrée, un poing de glace cueille le visiteur, lui appliquant des uppercuts sauvages en pleine face et au plexus. La victime encaisse, souffle coupé, buste cassé en deux. Sonnée. Choc thermique.

    À peine couverts d’un ou deux linges fins – pantalons arachnéens, chemisettes de lin translucide, les pieds nus – les malheureux arrivés de bonne heure, trop soucieux d’être les mieux lotis, grelottent à fendre l’âme. Castagnettant des genoux, ils sont prostrés, rétrécis, recroquevillés sur les chaises de velours. Sièges plus frisquets que congères… Dents cliquètent. Peaux bleuissent.

    La première vente n’allumera ses feux que dans une heure ; ils gèlent pour l’avantage d’une place de premier choix.

     

    Au-dehors, à deux cents mètres environ en remontant vers le nord, attablé sous la marquise surchauffée de la brasserie à l’enseigne du Bœuf écarlate, Maître Maurice de Gousse assiste, désemparé, au naufrage de son dessert : un fraisier crémeux qui vire à l’aigre en se décomposant à fond de coupelle. L’obèse étouffe, le souffle court et saccadé ; il bruite comme un morse blessé, échoué sur la rive.

    Poitrine suffoquée. Cœur en détresse.

    Pressé entre les coussins glutineux de la graisse, le muscle cardiaque peine à pomper. La peau ruisselle par tous ses pores, dégageant des odeurs fortes.

    Moiteurs tropicales.

    De la pointe d’une dent de fourchette, Maître Maurice de Gousse chipote parmi les débris épars de son déjeuner sinistré. Larmes aux paupières et vague à l’âme !... Il va donc falloir se lever et quitter la table sans être assouvi… sans pouvoir s’abandonner à la rassurante béatitude de la satiété !… On sait bien quelles peines, quelles angoisses vont s’ensuivre : sentiment d’incomplétude… et derrière la glotte rugueuse, du fond de l’estomac insatisfait remonteront à la lumière du jour, comme émergeant des ténèbres d’un cachot éventré, les remugles du temps jadis, le chapelet des déconvenues rancies, des couleuvres avalées… Femme au rire cruel quand elle l’a vu nu… Huées des collégiens en bas et lui pétrifié sur le plongeoir de la piscine… Aperçue par la porte entrebâillée, sa mère en travers du lit parental, dans un coït lubrique avec son amant… Et cætera,  et cætera. Toutes les avanies, tous les dépits à la queue-leu-leu, attachés un à un sur la ficelle de l’existence amère, tirés et ballotés dans un charivari de batterie de cuisine. Depuis l’enfance... Depuis les premiers jours du monde…

    Goût de spleen fielleux sur la langue. Organes digestifs au bord des lèvres. Nauséeux, l’estomac. Nauséeux !... Et pour couronner le tout, Saumur-Champigny s’est coincé entre les tempes, formant une barre d’acier fixe, roide !... Douleur ! Mal-être et douleur !... – À compter de ce jour, obéir sans faute aux voix de l’intuition quand elles nous parleront ! Elles susurraient tout à l’heure, ces voix bienveillantes : Eaux du Puits de Dôme, jeunes rus espiègles des alpages ou des Vosges !… Non ! non ! pas le jus flambeur de la vigne torse !... Eaux vives ! Eaux vives !...

    Moiteur des tropiques.

    Transpiration répugnante qui suinte entre les multiples bourrelets. Effluves aigrelettes flottant autour des aisselles. Tissu de la chemise coulé sur le marécage immense de l’échine.

    Sensations dégoûtantes...

    (à suivre)

  • ILMATAR – CONTE – 2

    ILMATAR

    La création du monde

    d’après la tradition rapportée par les chants anciens finno-ougriens

    (Fin)

    Dans cette incertitude temporelle, il put se trouver quand même un instant précis où une tache grise apparut dans l’espace...

    La macule s’élargit et se colore : c’est un oiseau qui approche, battant des ailes avec ardeur ; une cane qui fouette les airs de son vol impatient. Une jolie femelle de canard à la tête rouge foncé, avec le plumage couleur d’ocre jaune et le bec doré. En tous sens, elle va, furetant de l’œil, en quête d’un coin de terre où se poser, un point ferme qui l’accueillerait… où elle pourrait nicher et pondre… Rien… Rien que l’eau étale à perte de vue. Le miroir inhospitalier de l’océan jusqu’à l’horizon au sud et au septentrion, jusqu’à l’horizon à l’orient et à l’occident.

    Ilmatar, la fille du ciel qui nage au fond de la mer, Ilmatar, l’épouse de l’eau, s’allonge sur le dos. Nouvelle trouvaille du vieil enfant : il lui grattouille par le dedans le bas du ventre ; pour chasser la démangeaison causée par le vieux gamin, elle plie la jambe gauche. Son genou apparaît hors de l’eau… Beau genou rond, tout pareil à une balle de paille, douillet et tendre. Les coudes en appui sur le lit de sable, elle se soulève ; ses épaules, son long cou où s’attache la tête renversée vers le ciel, émergent à leur tour, avec la cataracte des cheveux blonds croulant à flots jusqu’à la surface de l’eau. La cane ne voit rien d’autre que ce genou rond crevant le désert marin… une île pentue comme un volcan rose… une île inespérée où elle peut enfin se loger.

    Elle s’y installe et fait son nid… Sur la peau douce et souple du genou.

    Enfin elle y dépose l’œuf dont son ventre était gros.

    La cane couve son bel œuf blanc tacheté de points d’or. Combien de temps, la couvaison ? Une fraction de seconde ou une éternité. La chaleur intense qui s’exhale du plumage de la cane se fait bientôt sentir telle une petite cuisson sur la peau d’Ilmatar qui, surprise par cette brûlure légère du genou, secoue sa jambe. La couveuse est renversée le cul par-dessus tête… le nid tombe à l’eau… l’œuf roule… l’œuf dévale à grande vitesse la pente de la cuisse… dans sa course, l’œuf se casse en deux...

    Sitôt que les débris touchent la surface de la mer, ils sont animés par des lubies étranges : la moitié supérieure de la coquille grandit, grossit… gonfle et se déploie, immense, développant une vaste voûte où les petites taches dorées de la coquille s’allument aussitôt et brillent comme autant d’étoiles ; l’autre moitié de la coquille s’écarte, s’étend, s’allonge jusqu’à former une grande terre à la surface de l’eau. Le blanc gélatineux de l’œuf se met en boule et monte dans l’espace où il rayonne en soleil ; le vitellus jaune, où un embryon bleuâtre apparaissait déjà, est aspiré vers une autre partie du ciel, il s’y accroche et se balance comme un lumignon suspendu… Une alternance de jours et de nuits s’enclenche bientôt parce que le soleil tout neuf et la lune nouvelle désirent se rapprocher, se réunir ainsi qu’à l’intérieur de l’œuf ; ils se lancent désespérément à la poursuite l’un de l’autre sans jamais se rejoindre.

    Le cœur gros, la cane a repris son vol. Elle disparaît bientôt dans le lointain, en quelque part de ce monde tout frais créé.

     

    Ilmatar est attentive ; elle écoute comme à l’affût, intriguée par les transformations survenues autour d’elle. Le vieil enfant qui loge en elle, lui aussi, se tient étrangement tranquille. Lui aussi est aux aguets... Du sein de son antre protectrice, il perçoit le changement de l’univers… il devine qu’au-dehors vient de se dresser un décor tout prêt pour accueillir la vie… Là quelque chose l’appelle... Quelque chose lui dit qu’il est temps de sortir. Alors il se met à gesticuler comme jamais encore… frénétique… se débat avec les poings, avec les pieds. Ilmatar crie et se tord de douleur… Sous l’assaut des coups, elle roule de tous côtés… bouscule l’étendue de terre et de roche qui s’en trouve toute froissée, se creuse de vals et de vallons, se bosselle de collines et de monts. Sous l’effet de la souffrance, les pieds d’Ilmatar trépignent contre la bordure du continent, creusant çà et là des golfes, des baies, des plages, fronçant le littoral en falaises abruptes. Elle se tord sur le fond de la mer, ouvre des gouffres ici, fait émerger un peu partout dans l’océan des ilots, des écueils.

    Un hurlement se répercute sous la voûte du ciel où il va se ficher, ses échos infinis s’entendent encore lorsque craquent des orages. La femme primordiale, Ilmatar, déchirée, crie encore et encore… L’enfant terrible a trouvé le chemin de la libération. Il se sépare d’elle. Il s’en va... Le voici qui apparaît au monde… Il est venu, vieil homme, porteur de tous les chants, les runes[1], toutes les paroles magiques qui restaient ensommeillées dans sa mère. Il est le premier barde qui voit le jour, le premier chaman… Son nom ? Väinämöinen[2]

    Väinämöinen – Väinö – fils de l’eau, petit-fils du ciel, le père de l’humanité.

     

    Sources :

    • Le Kalevala, Épopée des Finnois par Elias Lönnrot – traduction de Gabriel Rebourcet – Editions Gallimard, 1991.
    • Le Pouvoir du chant, Anthologie de poésie populaire ouralienne – Péter Domokos, traduction de Jean-Luc Moreau – Corvina Kiadó, Budapest, 1980.

     

     

    [1] runo en finnois, que l’on traduit par rune,  ici ne correspond pas aux signes runiques du vieux germanique, mais aux strophes versifiées qui composent les chants chamaniques.

    [2] Väinämöinen –  prononciation : ‘vainamœinen (vái-ï-naimeu-ï-nenne)

     

     

  • ILMATAR – CONTE – 1

    ILMATAR

    La création du monde

    d’après la tradition rapportée par les chants anciens finno-ougriens

     

     

    Avant le commencement du temps, dans l’espace sans bornes de l’incréé, dans la transparence laiteuse du vide – dépourvu de lumière et dépourvu d’obscurité –, flotte Ilmatar.

    Elle dérive sans but, sans destinée ; monte dans les airs, se balance et vire et tourne ; puis descend et remonte, volute de brume blanche errant au gré des vents.

    Elle est seule, Ilmatar, la vierge du ciel.

    Elle est nue, la pucelle vagabonde.

    Errante, la femme primordiale est rongée par l’ennui et l’inquiétude… Grosse de mots et de paroles, emplie de chants dont elle ne sait que faire… – un tourbillon de bruits à l’intérieur d’elle –… Mais aucun son articulé ne se forme entre ses lèvres, rien que des gémissements, des pleurs, des soupirs…

    Elle descend… Perdant de l’altitude. Cherchant désespérément vers les plans inférieurs quelque chose de nouveau pour tromper son chagrin.

     

    Tout en bas : la mer.

    Immobile et plat, l’océan, comme un miroir insensible et froid.

    Soudain le liquide inerte s’ouvre, s’écarte, jaillit en gerbe de pluie et d’écume. Ilmatar a pénétré dans l’océan inhabité.

    Son long corps repose à présent sur les fonds marins. Peut-être, l’espace d’un instant, cherche-t-elle à concevoir la somnolence, un état proche de l’inconscience où elle pourrait goûter enfin le repos et l’oubli ; mais ne parvenant pas à deviner à quoi ressemblerait le sommeil, elle sent bientôt l’inquiétude qui renaît. Elle ondule en tous sens et roule sur le sable, s’essayant par l’agitation de l’eau à créer quelques vagues qui pourraient la distraire… Puis l’ennui la submerge encore et ses lamentations reprennent de plus belle… de longues plaintes comme des filaments sonores ondoyant à travers l’élément marin.

     

    Atho, l’esprit de l’eau, Atho dieu de la mer, capte les ondes sonores, les longs sanglots du lamento qui se diffusent à partir de cet endroit précis de l’océan. Atho – qui habite chacune des gouttelettes de la mer tout en n’étant nulle part – Atho se rassemble aussitôt, tout entier en un seul point.

    Le voici, Atho, roi de l’océan. Petit atome, ténu comme une poussière de mica.

    Il est venu nager autour de la femme engloutie. Il frétille au-dessus, il virevolte à sa droite, il virevolte à sa gauche. Entre les jambes ouvertes, il gambille. Entre les belles cuisses limpides comme du lait, il se dandine… à l’orée du vagin magnifique.

    Il jette une graine, Atho, le dieu liquide – il lance une graine qui file à l’intérieur du vagin magnifique… graine infinitésimale qui roule, franchit le col, roule jusqu’au fond de l’utérus de la pucelle.

    Puis, content de lui-même, Atho s’évanouit dans l’immensité aqueuse.

     

    Le temps, qui n’existe pas, tourne en rond… Une interminable fraction de seconde… Une éternité, lapidaire comme un claquement de doigts.

    La graine logée dans la matrice de la femme primordiale grossit et devient un fruit. Ilmatar s’interroge à propos de cette drôle de chose qui s’agite là, au creux de son ventre… ce phénomène incongru... À l’intérieur, l’enfant grandit et gesticule, se dégourdit de plus en plus. Ilmatar, effrayée, fait des bonds, donne des coups sous son nombril pour que l’enfant se tienne tranquille, frappe et gronde pour qu’il devienne sage. Mais le marmot, l’énergumène, grossit encore et pousse en taille ; et plus il se développe, plus il est turbulent.

    Ilmatar n’a plus un instant de répit. Ilmatar va devenir folle si cela continue ainsi… Et cela dure pourtant, des années, une kyrielle d’années, d’autant plus difficiles à supporter que le temps n’a pas encore de mesure… L’enfant pousse et vieillit sans manifester à aucun moment le désir de sortir.

    (à suivre)

  • UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 9

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Une Histoire fabuleuse (fin)

     

    Par la fente arrangée entre ses rideaux, l’ogre dévorait du regard chaque image de la scène. Les yeux lui sortaient de la tête. Le spectacle agissait puissamment sur ses nerfs, déclenchant une commotion qui animait ses membres comme un écho atténué de la frénésie pathétique des suppliciés. Pris de frémissements et de spasmes, il était électrisé, presque pâmé sur la banquette. Son souffle haletait ; une mousse de salive roulait entre ses lèvres, d’où s‘échappaient également des petits glapissements de souris.  À travers l’épaisseur des jupons, il agrippait et pressait convulsivement son dard bandé à craquer ; le sang y pulsait et battait la chamade… N’y tenant plus tout à coup, il se redressa pour faire résonner le signal du départ sans attendre plus avant la consumation des corps embrasés. Sitôt que le cocher anima le cheval d’un claquement de langue, les autorités militaires de la place se précipitèrent pour ouvrir à nouveau la voie. Au passage de la voiture, les gens agglutinés baissaient la tête et se décoiffaient en marque de profond respect ; certains parvinrent à s’agenouiller au risque de ne pouvoir se remettre debout, peut-être même se trouver écrasés dans la presse.

    L’attelage quitta la place pour déambuler au jugé dans le quartier désert – la Grève avait, à cette heure, accaparé quasi l’entièreté de la population. Il roulait au pas, par les rues étroites et silencieuses, en direction des halles.

     

    Il y avait, au coin de la rue aux Ours, une maison où avait été ménagée, dans les pierres d’angle, une niche, laquelle abritait une simple statue peinte de la Vierge Marie. Aux pieds de l’image, une lampe brûlait presque en permanence, soigneusement entretenue par les habitants de la rue qui ne manquaient jamais aussi de couvrir le manteau de pétales et déposer des bouquets de fleurs champêtres. Un enfant d’une dizaine d’années se trouvait agenouillé devant, sur les pavés, priant avec ferveur. Il ressemblait lui-même à une figure d’église, avec ses cheveux mi longs aux boucles blondes ; une physionomie angélique, faite de cette beauté particulière que l’on disait n’appartenir qu’aux fruits nés des amours illégitimes. Fasciné par la contemplation intense de la Sainte Mère de Dieu, il flottait dans une sorte de rêve paradisiaque, insoucieux du monde autour ; plus rien de ce qui ressortissait de la vie terrestre ne paraissait capable de le faire revenir à lui. Pourtant à un certain moment, sans savoir pourquoi, il abaissa le front comme rappelé hors du songe par un appel indicible… Peu à peu il prit conscience d’une présence derrière lui. Il se tourna lentement. Ses yeux s’écarquillèrent d’émerveillement : dans son dos, s’était matérialisé sans bruit un splendide carrosse mené par un cheval noir ! L’attelage attendait immobile… La portière s’écartait… révélant une créature magnifique, vêtue de la lumière du jour, rayonnante, bien plus belle que la représentation en plâtre coloré posée au-dessus de sa tête. L’enfant ne pouvait douter que la Madone lui apparaissait en personne... Il avait posé ses deux mains sur sa bouche en signe d’émotion éblouie.  À présent, la Dame courbait son beau corps souple vers lui, en le désignant… lui et personne d’autre… Elle ouvrait les bras pour l’accueillir, lui… lui !… Les lèvres de l’apparition s’animaient, mais sans qu’il pût saisir aucune parole… c’était un langage céleste… ou bien il était simplement trop bouleversé pour entendre quoi que ce fût…

    N’écoutant que l’élan de son cœur, sans plus attendre, il déploya ses bras à son tour dans un grand mouvement d’extase. De tout son corps, il se précipita en avant… Le jeune ange se sentit comme décoller doucement du sol, s’envoler et planer tel un oiseau… il fut reçu dans le giron même de la Madone où il se lova avec délices. La portière se referma en claquant et la voiture s’ébranla.