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Pascal Gautrin

  • LA MARIÉE MISE À NU... (PAR LES CÉLIBATAIRES) – CONTE – 10

    Pascal Gautrin – Polyptyque – contes et récits

    La Mariée mise à nu… (par les Célibataires)  (fin)

     

    Il était lié avec l’une des galeries parisiennes les plus en vue qui, sous la condition d’exclusivité, lui assurait une rente mensuelle. Le contrat arrivant à son terme, on l’avisa que, compte tenu de la conjoncture, il ne serait pas envisagé de reconduction pour le moment… – C’est une mauvaise passe à traverser… ajouta le marchand d’art, sincèrement navré et compatissant… Ne t’inquiète pas, ce vent de folie finira par retomber… tôt ou tard… Alors tu seras encore reçu à bras ouverts chez nous… Tu es un artiste authentique… un grand artiste… vraiment… Sûr que le monde va te rendre de nouveau justice… dès que les esprits seront redevenus raisonnables…

    Flocon tourna les talons sans répondre. En sortant, il claqua si violemment la porte en verre qu’elle se pulvérisa et se répandit en milliers de petits morceaux cubiques sur le marbre du sol.

    Sa situation financière sombrait dans le rouge.

    Par son talent et son succès, beaucoup d’argent lui était passé entre les mains ; il en avait dépensé bien davantage… Tous ces marmots, qu’il avait contribué à mettre au monde année après année et dont il avait fait ses modèles tant qu’ils étaient nourrissons, faisaient autant de pensions alimentaires à payer chaque mois… Vingt-sept rejetons qui le ruinaient.

    Des huissiers vidèrent son atelier et son appartement des meubles et objets qui les garnissaient et, pressé par les banques, il vendit les murs à la hâte, bien en-dessous de leur valeur ; il ne retira pas de l’opération suffisamment de liquidités pour couvrir l’intégralité de ses dettes.

     

    Son histoire extraordinaire s’était répandue bien au-delà du cercle restreint des amateurs d’art pour faire les choux gras de la presse populaire que l’insolite de l’affaire avait enchantée. Le nom du peintre et sa malédiction étaient maintenant célèbres sur tout le territoire… En conséquence, il se trouva dans l’incapacité de dénicher quelque endroit où se réfugier… pas un lieu, si petit, si insalubre fût-il, qu’il pût encore louer… les bailleurs lui claquaient la porte au nez, persuadés que, s’il franchissait le seuil, le logis serait aussitôt la proie des flammes, ou écrasé par la chute d’un avion, ou désintégré sous n’importe quelle catastrophe imaginée par le Ciel…

    Il était à la rue.

    Il songea à en finir, indécis toutefois sur le choix du moyen… pendaison ?... saut dans la Seine… amanite phalloïde ?...

    Dans les contes traditionnels, le héros parvenu à ce stade abyssal de la défaite, s’il ne peut pas encore se décider à franchir le cap du suicide, se met à envisager de vendre son âme au diable…

     

     Elle portait alors le nom de Margaret Knockefisch… femme grande, aux traits marqués par la cinquantaine sans retouches ni fards, le cheveu terne… vêtue d’un éternel tailleur strict, hors-mode… constamment nimbée par un nuage de fumée bleuâtre émanant des cigarettes qu’elle allumait les unes aux autres sans devoir recourir à un briquet de toute la journée.

    Rue Jacob, elle dirigeait une galerie où la présentation de quelques toiles authentiques lui permettait d’expliquer et blanchir une fortune générée en réalité par d’autres activités bien lucratives mais pas trop avouables.

    Pour le développement de son commerce opaque, elle était à la recherche d’artistes habiles, de la trempe de Jérôme Flocon qu’elle pistait de loin depuis longtemps… depuis qu’elle l’avait débusqué par hasard, jeune étudiant aux Beaux-Arts… Dès ce temps-là déjà, il faisait preuve d’une habileté de technicien sans pareille… une intuition merveilleuse pour pénétrer et restituer les œuvres des autres peintres qu’il s’amusait à pasticher pour le plaisir. Flocon était l’instrument sur lequel Margaret Knockefisch voulait mettre le grappin et elle avait attendu son heure…

    L’heure était venue.

    Ils se rencontrèrent par hasard quai Voltaire, au bord de la Seine.

    Il était à point… elle n’eut pas besoin de longues phrases pour le convaincre et il lui emboîta le pas lorsqu’elle retourna rue Jacob.

    Elle l’installa dans un atelier d’arrière-cour qu’elle louait sous un nom d’emprunt, elle mit aussi à sa disposition tout le matériel nécessaire. Il n’avait qu’à peindre, elle se chargeait du reste ; grâce à son entregent et ses accointances dans le milieu professionnel des arts, elle faisait son affaire des certificats d’authenticité et autres formalités…

     Bientôt, des œuvres produites par Flocon inondèrent à nouveau le marché, sans que sa signature néanmoins apparût une seule fois. Au bas des tableaux, on lisait des noms divers… ChagallBaconDerainVlaminckMatisseSoulagesde StaëlModiglianiBraquePicassoSoutine… et cætera… et cætera.

    Mais à partir de là, c’est une autre histoire…

     

  • LA MARIÉE MISE À NU... (PAR LES CÉLIBATAIRES) – CONTE – 9

    Pascal Gautrin – Polyptyque – contes et récits

    La Mariée mise à nu… (par les Célibataires)  (suite)

     

    3

     

    La vente Merteuil fut invalidée par la C.V.V. (Commission des Ventes Volontaires) et le collectionneur dépité récupéra tous ses tableaux qu’il remisa dans l’attente d’une prochaine partie plus propice.

     

    Au soir du jour terrible – dies illa – les journaux rapportèrent que le financier George S. Suiter s’était donné la mort au dernier étage du Suiter Palace, fier building qui domine le quartier des affaires de Philadelphie. Depuis quelques jours, le microcosme financier murmurait que l’homme d’affaires était au bord de la banqueroute, sans soupçonner encore à quel point proche du bord… Il semble que l’ultime espoir de George S. pour retarder sa chute en étanchant les plus hémorragiques de ses dettes avait été la vente de sa collection d’œuvres d’art : au cours des dernières années il avait misé un maximum de fonds sur les étonnantes performances du peintre Jérôme Flocon... C’est après avoir appris l’inexplicable effondrement de cet artiste que le désespéré avait conçu cette conclusion tragique à sa formidable carrière

     

    Mort et effondrement cataclysmique d’un commissaire-priseur… suicide tragique d’un milliardaire, prince de Wall Street… Dans le monde de l’art et les cercles d’amateurs, le Flocon commença à faire peur

    Flocon… le nom devenait synonyme de krach, de loser… pire encore : de génie fatal aux investisseurs. Son front paraissait désormais marqué par cette épithète d’infamie : porte-poisse

     

    Fin juillet… À Francfort-sur-le-Main, un industriel voit en l’espace de quelques heures les trésors de sa collection personnelle réduits à néant par un incendie dont l’origine demeurera à jamais inexpliquée (en fait, un court-circuit électrique dans les systèmes de sécurité). Parmi les nombreuses signatures qui figuraient au catalogue, on repère celle de Jérôme Flocon… cette coïncidence est soulignée à gros traits par des chroniqueurs spécialisés…

    Mi-août… En prélude à une crise planétaire, on assiste à l’effondrement de la banque d’affaires H.V.F. dont les fonds sont rongés par une prolifération de subprimes. Une enquête de presse note au passage, dans le bureau du directeur général, juste au-dessus du fauteuil présidentiel, la présence au mur d’un Flocon de grande dimension… l’objet était pendu là depuis six mois, dit-on…

    Septembre... Une aventure rapportée par le magazine Point de Vue : une aristocrate, gênée financièrement à cause de son goût invétéré pour les jeux sur tapis vert, tente de déposer en douce sa corbeille de fiançailles aux guichets du Crédit municipal. Le directeur du Mont-de-piété considère œuvres d’art et bijoux constituant le riche cadeau de la promise et accepte de prêter sur gage de l’ensemble des objets, à l’exception d’un tableau signé Jérôme Flocon qu’il rejette catégoriquement ; tout au plus consent-il cent euros sur la valeur du cadre qui est, en effet, de belle facture. De rage, la joueuse humiliée crève la toile et la promesse de son mariage princier s’en trouve rompue.

     

    Il ne se trouva plus personne parmi tous ceux qui, au temps de sa splendeur, se disputaient les œuvres du peintre qui ne cherchât à s’en débarrasser en catimini… Brossées par le mauvais œil... tout espoir de les revendre se révélait absolument chimérique, même cédées pour un montant symbolique… Offertes en cadeaux, elles étaient vigoureusement rejetées par les récipiendaires offusqués…  L’ultime recours des possesseurs était la destruction pure et simple… la crémation... l’abandon quelquefois…

    Sur les trottoirs des beaux quartiers, on croisa des toiles du peintre, lacérées et furtivement oubliées contre un mur…

     

    Fin septembre... Baru Ikeda, maître de l’industrie d’armement nippone, décéda au terme d’une longue maladie. Cet amateur fou de peinture occidentale avait amassé une collection de tableaux où figuraient plusieurs Van Gogh et des Pissaro, des Cézanne, Bonnard, Derain, et cætera. … Braque, Rothko, Kandinsky, Pollock, Basquiat, Dubuffet, et cætera. … et 3 Flocon. Par testament, il fit savoir au monde que, même en cas de mort corporelle, il refusait la séparation d’avec ses immortels chefs-d’œuvre… il exigeait qu’on emballât sa dépouille nue avec l’ensemble des toiles, puis qu’on incinérât tout le paquet. Ses dernières volontés furent scrupuleusement respectées et 284 œuvres d’art inestimables furent réduites à un tas de cendres mêlées à celles du défunt. Seuls les 3 Flocon restèrent sur le carreau… quelques jours avant son dernier soupir, le moribond avait dicté un codicille où il était ordonné qu’on retirât l’artiste maudit de la liste des élus.

    Pour Flocon, l’exclusion de l’autodafé représenta une sorte de coup de grâce.

    (à suivre)

  • LA MARIÉE MISE À NU... (PAR LES CÉLIBATAIRES) – CONTE – 8

    Pascal Gautrin – Polyptyque – contes et récits

    La Mariée mise à nu… (par les Célibataires)  (suite)

     

    Dans le hall de l’Hôtel des Ventes, les téléphones dégainés tressautent dans les pognes secouées de spasmes... Appeler !... Prévenir afin de tenter in extremis le sauvetage de quelques meubles… ou débris de meubles... On ne réfléchit pas… pas plus que ne l’a fait l’Américain… Pas la capacité... Trop de fièvre. Trop d’émotions...

    Portables appellent postes fixes. Portables appellent cellulars. Portables font sonner au loin d’autres membres affiliés à l’universelle confrérie de la téléphonie mobile.

    À New-York où le soleil de 10 heures se réfracte en millions d’éclats contre les façades des buildings vitrés, des cellulars pépient gaiement dans des poches-révolvers ; des galeristes neutralisent le système d’alarme et déverrouillent leur porte en verre, tandis que des jingles chantent du fond de leur attaché-case couché sur le bureau... Flocon, le krach !... Voilà donc ce qu’annonçait le signal tintinnabulant du petit appareil… cri sinistre d’outre-tombe… Flocon collapsed !... Sur la côte ouest, à San Francisco, entre les craquements des toasts beurrés, par-dessus les sifflements des théières matinales, brisant des breakfasts alanguis, des cellulars braillent : Alarm ! Alarm ! Flocon crumbled... Et de l’autre côté du globe, dans les nuits profondes de l’Orient, portables appellent encore cellulars. Cueillant sur le seuil de l’endormissement à Singapour et à Perth, fracturant les rêves du sommeil paradoxal à Tokyo ou Auckland, sonneries suintent de sous l’oreiller écrasé, d’entre les draps confits, gémissant : Alarm ! Sleep no more ! Flocon is dead ! Sleep no more ! Market has murdered sleep

    Tout autour de la Terre, réseau de connivence… un filet tissé de confusion et d’angoisse se tend.

    Et des spéculateurs valeureux manquent s’étrangler avec leur boisson chaude du matin… de paisibles agioteurs sont tirés hors d’un sommeil réparateur pour sombrer dans la réalité du cauchemar… Aucun ne connait encore le geste fatal de leur frère George S., pourtant le froid de la mort glisse sur le front de chacun, lugubre comme un fil d’acier… Ô qui dira l’extrême fragilité de nerfs de celui qui spécule ?... Qui saura décrire ces navigations quotidiennes entre écueils et maelströms… cette vie de transes… d’effrois… ces périls régis par les sautes d’humeur des marchés, par les tocades des conjonctures plus pernicieuses et impondérables qu’une mer démontée ?...

     

    À Paris, devant l’Hôtel des Ventes.

    Des fourgons blancs, des camions rouges, des voitures noires forment barrage en travers de la rue. Sirènes hurlantes ; gyrophares bleus, jaunes, orange...

    Une meute composée de pompiers, médecins et brancardiers, officiers de police, a investi la salle 4. On s’affaire pour tenter de dégager les victimes ensevelies sous le défunt. Peut-on encore secourir quelques survivants ?.... Par principe, on prône l’optimisme, toutefois la raison a du mal à l’admettre...

    Des tentatives de soulèvement ou de déplacement de la masse monumentale se sont avérées irréalistes. Ultime recours : le débitage par tronçonneuses… Plusieurs pompiers, des jeunes gaillards, s’activent autour du monstre mort, découpant morceau après morceau, dans le rugissement furieux des engins. Une à une, les pièces détachées sont évacuées jusqu’au trottoir, enfournées à l’arrière de fourgons qui les emportent vers l’institut médico-légal ; les véhicules qui démarrent sont aussitôt remplacés par d’autres… cette ronde crée un spectacle impromptu… un ballet mugissant qui durera jusque tard le soir… sans répit… jusqu’à l’évacuation du dernier morceau de Maurice de Gousse et de la dernière dépouille de spectateur dégagé... Au fil des heures, l’équipe des secours aura retrouvé, entre les débris des sièges, une quinzaine de corps aplatis ; deux seulement seront diagnostiqués encore viables, quoique dans un état critique, et acheminés jusqu’à l’hôpital Lariboisière.

     

    La nuit a fini par tomber.

    Tout le jour, le disque solaire avait tourné sur le bleu du ciel comme un astre désorbité.

    Il avait hurlé sans faiblir jusqu’au crépuscule.

    (à suivre)

     

  • LA MARIÉE MISE À NU... (PAR LES CÉLIBATAIRES) – CONTE – 7

    Pascal Gautrin – Polyptyque – contes et récits

    La Mariée mise à nu… (par les Célibataires)  (suite)

     

    On échangea des regards entre voisins... l’air stupide…

    Adjugé ?...  Pan ?...

    Avait-on réellement entendu ou bien était-on victime de quelque mirage sonore ?... Ou d’un acouphène au creux de la trompe d’Eustache ? Et pour les malentendants, d’une défaillance traitresse du sonotone ?...

    Non, non ! Chacun l’avait bel et bien reçu, perçu, reconnu : « Adjugé ! » articulé d’une voix synthétique, d’une voix d’outre-monde, confirmé aussitôt par le Pan solennel du marteau...

    Géraldine en cloque cédé pour la somme ridicule de 550.000 dollars !...

    Dans la poitrine des plus émotifs, le muscle cardiaque fit quelques bonds dangereux… voire même un bref arrêt, omettant une ou deux mailles dans le tricot des « diastoles-systoles »…

    Un film en accéléré se déroula dans la cervelle des imaginatifs : ils virent défiler des collections mirifiques qui se fanaient d’un coup. Scène de cauchemar : un glacis grisâtre, épais comme un sirop, s’épandait sur des chefs-d’œuvre ; le vernis d’infamie de la cote à la baisse !... Et les visions s’enchaînaient en accéléré… comptes bancaires dans le rouge… bilans déficitaires… investissements ridiculisés… presse hilare… krach !... et enfin, par des fenêtres ouvertes, des sauts dans le vide… dans des chambres solitaires, des revolvers braqués sur tempe !...

     

    Les premiers rangs des spectateurs poussèrent encore un hurlement, bousculant leurs sièges dans un élan pour s’enfuir. Avec un fracas épouvantable, l’incommensurable adjudicateur s’effondrait au-dessus d’eux. Il écrabouilla les planches du bureau restées encore debout comme si elles n’étaient que les parois d’une frêle boîte d’allumettes. Les fauteuils renversés se trouvèrent ensevelis sous son corps, ainsi que quelques spectateurs trop lents à déguerpir.

    Mouvement de la foule en panique.

    Les spectateurs se précipitèrent comme des rats effrayés pour évacuer la salle. Ils se pressèrent, s’écrasèrent dans les sas de sortie... Imprécations… pleurs… injures… Pieds broyés… chemises lacérées.

    Dans une allée, cinq ou six esprits forts s’étaient arrêtés en petit groupe pour discuter ostensiblement d’affaires, affirmant ainsi leur flegme et leur mépris du tout-venant impressionnable ; ils furent pulvérisés, piétinés à mort sous la charge en trombe d’une horde hystérique. Des amis, des frères, des couples furent violemment déchirés et séparés ; par-dessus les cris de la foule en délire, on pouvait reconnaître les appels pathétiques de ces âmes éperdues.

     

    Dans la rue, un taxi ralentit, s’arrête devant l’entrée de l’Hôtel des Ventes. L’Américain saute sur le trottoir, joues rubescentes et courte haleine ; il s’élance vers les trois marches du seuil qu’il franchit d’un bond… En retard ! Trop en retard ! Une heure et plus… Cette vente qu’il ne devait manquer sous aucun prétexte… toute la première partie perdue… Le Flocon ?... Où en est-on des enchères du Flocon ?... Si au moins il pouvait arriver avant la fin de celles-ci !… Il traverse le hall… Le voici devant la salle 4 d’où une foule dégorge en torrent furieux. Impossible de fendre le flot… Refoulé, rejeté sur le côté par la puissance du courant… Quelques bribes de phrases… des interjections qu’il attrape par-ci par-là au milieu du tumulte : Flocon… de Gousse… effondrement… chute…. Flocon… commissaire-priseur… chute… Flocon… Alors gagné par la fièvre générale, il crie de toute la force de ses poumons : La vente Flocon… est-ce qu’elle est finie ?... Quelqu’un passant au pas de charge répond sans ralentir : – Oui oui ! Fini. Tout est fini. – Quels résultats ?... Flocon ? Combien Flocon ? – Rien du tout. Des clous. Foutu le Flocon. 550… Liquidé à 550000 !

    Coup de matraque sur l’occiput. Il est abasourdi.

    Jour de cauchemar !... À bout de nerfs, facultés de réflexion et d’analyse enraillées, il lui faudrait se poser quelques minutes… que la vapeur brûlante tiédisse sous sa calotte crânienne… au lieu de cela, il tire son téléphone hors d’une poche de son jean. De l’autre côté de l’Atlantique, le patron attend son appel… dans quelles transes, il n’ose l’imaginer... Lui annoncer la nouvelle… lui apprendre la catastrophe sans tarder puisqu’il voulait être informé en direct… sans faute… en simultané...

    Philadelphie, 9 heures 40 du matin. L’homme regarde sans réagir le téléphone qui couine sur la table basse devant lui. Un bref contrôle du comportement de sa main droite… satisfait de constater qu’elle ne bronche pas, il saisit l’appareil et caresse du pouce la touche verte de connexion. Une voix dans son oreille : – Hello, George ?... Hello ?...

    Quelques mots ont suffi… pas besoin de longs discours. L’homme n’a fait aucun commentaire… juste remercié, puis posé le pouce sur la touche rouge de déconnexion.

    Quatorze minutes plus tard, il se tira dans la bouche une cartouche 33 Magnum avec le fusil dont il usait d’habitude pour la chasse aux canards.

  • LA MARIÉE MISE À NU... (PAR LES CÉLIBATAIRES) – CONTE – 6

    Pascal Gautrin – Polyptyque – contes et récits

    La Mariée mise à nu… (par les Célibataires)  (suite)

     

    Entrée en lice de l’objet n°3.

    Les mêmes rouages vont s’enclencher. Routine… Tout le monde a compris : petit appariteur bondissant… hop ! hop !... présentation de la toile tous azimuts, de-ci, de-là, devant...

    N°3 : Jérôme Flocon, Géraldine en cloque.

    Flocon !... La minute est chargée d’émotion. Public frissonne, puis retient son souffle. Chaud devant !...

    Flocon… Monstre sacré salué par les anges de l’expertise... Faiseur de chefs-d’œuvre… Génie qu’on estampille les yeux fermés…

    Flocon Jérôme. Respect !…

    Un phénomène à sa manière. D’un certain point de vue, pour lui ou à cause de lui qu’on est venu là, bravant la mort en ce jour de fournaise.

    Jérôme Flocon… Depuis une demi-décennie, étoile qui file droit au pinacle du succès, sans biaiser. Et à cette heure, en pôle-position au firmament des beaux-arts, comète fascinante qui désespère les envieux. Flocon, coqueluche de la spéculation moderne… Flocon, promesse de pactole…

     

    – Insert pour un aperçu de l’œuvre floconienne. Le critique d’art incontesté, J.-D. Payenzehler, lui ayant consacré un long article dans un récent numéro de la revue International Contemporary Art, il nous a paru judicieux de donner ci-après la traduction de quelques extraits :

    « […] Quels sont les sujets de prédilection de l’artiste (ceux qui, avouons-le, nous interpellent davantage) ? Des femmes enceintes et des nouveau-nés chimériques…

    « Sortilège érotique des premières dont la contemplation provoque d’ineffables secousses dans les profondeurs masculines... Énigmes insondables de la sexualité et de la fécondité. Habile conglomérat d’angoisses savantes et de désirs torturés. […]

    « Quant à ses portraits d’enfants au berceau, ils nous plongent dans un état de consternation morbide : jeunes monstres informes, fantomatiques, bébés-aliens méchamment pondus en ce bas monde après qu’ils ont traversé quels limbes aventureux, quelles antichambres de la Peur ?... quelles terras incognitas ? – ô combien incognitas !... – Flocon n’est pas un simple peintre ; c’est un révélateur d’âmes, un prophète : les yeux de ses modèles, adultes ou nourrissons, sont des miroirs au fond desquels se dévoilent certains arrière-plans de la psyché qui font froid dans le dos ; on y devine des espaces infinis (rêves ou réalité ?) qui n’ont rien à envier aux univers les plus inquiétants imaginés par la science-fiction.

    « […] Autre particularité qui nous apostrophe : tous les modèles, femmes ou enfants, sont installés au milieu de natures mortes composées de sextoys peints avec un réalisme si cru que le visiteur est souvent tenté de s’en saisir et les emporter.

    « […] L’œuvre de Flocon est autobiographique, et ce n’est pas s’abandonner à une curiosité louche de presse people que de révéler cette singularité (le peintre n’est-il pas le premier à attirer, en toute franchise, l’attention sur ce point ?). Les femmes enceintes qui ont tour à tour posé pour lui étaient ses compagnes de la vie, les bébés dont il a fait ses modèles étaient ses derniers nés, les objets pornographiques du décor proviennent de la panoplie de ses instruments usuels… C’est un homme privé qui explore ses proches à nu et confesse ses propres hantises. Cette proximité contribue largement au trouble qui émeut et bouscule le spectateur le plus averti lorsqu’il se rencontre avec une de ces toiles livrées sans pudeur… » –

     

    En ce quatrième jour de juillet, l’investisseur Merteuil expose à la vente une partie de sa collection d’art contemporain – une première manche en quelque sorte qui donne l’occasion à ses courtiers de jouer à la hausse – et plusieurs Flocons de belle facture sont inscrits au catalogue. Propulsion du prodige encore plus haut… Étape cruciale. Tous les amateurs qui auront joué de confiance la carte Flocon au cours de ces dernières années béniront Merteuil en appréciant la plus-value réalisée.

    Dans la salle les combattants bandent leurs muscles pour un tournoi sans quartier ; ceux qui sont assis se campent et assurent leur posture sur le siège... D’aucuns qui se tiennent debout affermissent leur équilibre, jambes écartées, genoux légèrement ployés ; d’autres au contraire se haussent sur demi-pointe. Grâce aux stimuli des deux premiers rounds, les corps, endoloris de prime abord par la clim assassine, ont recouvré toute leur vigueur ; une vraie passion belliqueuse électrise les nerfs aiguisés…

    Vamos ! Dieu vomit les tièdes ! Que crèvent les débonnaires et les pusillanimes !...

    Jérôme Flocon… Géraldine en cloque… Mise à prix : 450.000.

    C’est parti. – 500 à gauche. – 550, ici, troisième rang… – Au centre ?… Au fond ?…

     

    Ce fut à ce moment précis qu’un cri de stupeur souleva l’assistance. Émettant un son étrange qui faisait penser aux vibrations annonciatrices d’avalanche, la montagne de Gousse chavirait. Une voix aussi désincarnée que celle d’un computer s’échappa de la gorge du commissaire-priseur, prononçant un « Adjugé ! » mécanique ; son bras gros comme le tronc d’un chêne s’abattit, tenant le marteau dans son poing… lequel marteau fit retentir un Pan ! sacramentel lorsqu’il rencontra accidentellement le plateau du bureau qui fut pulvérisé sous le choc.

    (à suivre)

  • LA MARIÉE MISE À NU... (PAR LES CÉLIBATAIRES) – CONTE – 5

    Pascal Gautrin – Polyptyque – contes et récits

    La Mariée mise à nu… (par les Célibataires)  (suite)

     

     

    Carrefour formé par la rue du Cherche-Midi et la rue du Four.

    Warnings.

    La contractuelle ne se reconnaît pas elle-même : d’habitude ses supérieurs et même ses collègues lui reprochent sa trop grande mansuétude, lui serinent qu’elle est trop molle. Aujourd’hui – à cause de la chaleur infernale qui éveille en son sein quelques démons inconnus, sans doute – elle se montre d’une humeur de dogue ; elle chercherait des crosses à tout ce qui bouge… Pourquoi s’acharner contre cet Américain jusqu’à jouir follement de le voir perdre pied et rougir comme une tomate ? Pas de raison particulière… Peut-être cet accent qui lui paraît agaçant au dernier degré…

    L’autre, trempé de sueur, s’épuise à rabâcher que la voiture est tombée en panne au carrefour, qu’il a réussi à la pousser sur le côté pour dégager la chaussée, qu’il a contacté par téléphone sa compagnie d’assurance qui envoie une dépanneuse tout de suite… dans les trente minutes !... d’un moment à l’autre… qui devrait être là d’ailleurs... La femme bleue s’obstine à ne rien entendre. – Si le véhicule n’est pas dégagé immédiatement, répète-t-elle d’un ton sec, j’alerte le service de la fourrière qui sera sur place dans cinq minutes... En son for intérieur, elle est enchantée de cette hargne toute neuve. Véritable révélation d’elle-même à elle-même. Sentiment de fierté !

    Pour la vingt-cinquième fois, l’américain éponge son front à l’aide d’un mouchoir en papier. – Cunt ! Cocksucking whore ! récite-t-il tout bas, plusieurs fois de suite comme une adjuration d’exorcisme.

     

     

     Salle n°4, le silence religieux a repris son empire.

    Retour de l’appariteur vibrionnant.

    Avec des précautions tendres, il enlace, Compenstutensations XIII, le n°2 qu’il embarque dans la danse.

    Annonce d’un ton claironnant de héraut : Compenstutensations XIII, œuvre dichrome de Ienisseï Shôhler-Daall. Brandit l’œuvre au-dessus de sa tête, l’expose sous toutes les coutures à la convoitise des regards...

    L’artiste, ours asocial bien connu, a été invité, convoqué plutôt… on signale sa présence au siège central du septième rang. Mains crépitent derechef… Comme des encensoirs aimantés par son corps magnétique, mains se tendent en direction du jeune maître qu’on a réussi, fait à marquer d’une pierre blanche, à tirer hors de sa tanière. L’idole grimoule entre ses dents trois mots incompréhensibles tout en plantant son regard sur ses espadrilles. Tout bas, il prie le sol de s’ouvrir sous ses semelles, de l’ensevelir, le digérer dans une motte de glaise... Asticoté par ses voisins, lesquels sont agents à la solde de Merteuil, il lui faut se déplier à contrecœur… Le voici, Shôhler-Daall, géant squelettique, dressé au-dessus de l’assistance. Visage cramoisi, il parvient à incliner imperceptiblement, dans le haut de sa nuque, deux vertèbres cervicales. Clop ! clop !... Salue une fois, deux fois… Et brusquement se replie comme soumis à la volonté impérieuse de ressorts cachés… se casse en angles aigus et lignes brisées jusqu’à se retrouver assis. Maussade. Plein de rancune.

    Mise à prix.

    Le jeu reprend. Même chose que précédemment... On a déjà conté... Plus rapide, en fait. Sans tergiversations. Tourbillonnant comme un feu de cheminée, l’enchère part et vrille et monte en torche. Culmine et rayonne.

    Adjugé-Pan !... Score époustouflant.

    Sous une ovation, Compenstutensations XIII peut regagner sa loge en coulisse, tandis que ses voisins agacent le peintre victorieux pour l’obliger à dérouler encore son interminable ossature. Comme il rechigne, les autres sans pitié le pincent et le secouent. Pour la seconde fois, le supplicié s’exécute… remonte au pilori, la haine au ventre.

    (à suivre)

  • LA MARIÉE MISE À NU... (PAR LES CÉLIBATAIRES) – CONTE – 4

    Pascal Gautrin – Polyptyque – contes et récits

    La Mariée mise à nu… (par les Célibataires)  (suite)

     

    Les premières offres se croisent.

    Promenade paresseuse d’abord ; non que l’on dédaigne une œuvre de Caldara, mais les méninges sont engourdies… Paresse climatique, on peine à lever un bras ; les voix sont feutrées ; l’ankylose des lèvres freine l’envol des chiffres. Quatre crieurs rôdent dans le public pour relayer les enchérisseurs timides ; somnolents eux aussi, on les perçoit à peine.

    Le jeu s’élabore quand même par la grâce des habitudes, mais on s’escrime à fleuret moucheté. On tricote gentiment plutôt qu’on n’enchérit. Une bataille en dentelles, polie et de bon ton… excusez si je dérange… après-vous… je n’en ferai rien…

    Peu à peu, les passions s’éveillent.

    De-ci de-là, des convoitises bestiales commencent à éclairer les pupilles, à ranimer les carcasses ; des petites aiguilles d’émotion se fichent dans les poitrines et titillent.

    Désirs perfides s’éveillent. Appétits s’excitent.

    Enchérisseurs se prennent aux mots… s’échauffent... Sur quelques faces mâles et austères apparaissent des moues d’enfants capricieux, des acharnements mesquins à emporter le morceau. Il y en a qui s’exaltent comme des chats, jouant toutes griffes dehors et perdant le discernement au point de ne plus savoir si c’est un simple jeu ou bien question de vie et de mort.

    Des envies de meurtres par strangulation se glissent à présent sous la partie de mains chaudes.

    Et les offres ont grimpé… grimpé… enfin… jusqu’aux premiers vertiges.

    Déjà les plus émotifs ont déclaré forfait... Au plus fort de la bataille, ils étaient une quinzaine. Ne sont plus que six… Plus que quatre… Trois…

    Deux s’affrontent encore. Escaladant pied à pied. Montant l’un par-dessus l’autre. Se piétinant, chiffre sur chiffre.

    Duel implacable : un petit jeune homme aux dents proéminentes, un vieux monsieur tout vibrant.

    Celui-ci, l’ancien, est un enragé, un pète-sec ; des siècles d’avidité fébrile ont séché durement ses muscles, cœur compris, comme chair de pemmican. Un cuirassé… À son actif : cinquante années de négociations affairistes et d’assassinats sans remords, une panoplie innombrable de cadavres roulés dans la boue et de folles enchères sans états d’âme… Pourtant pas un spectateur qui ne pronostique déjà sa défaite toute proche… Parce qu’on ressent l’usure de l’âge. Quelque chose en lui a fléchi, s’est émoussé. La haine inexorable, indispensable pour terrasser son adversaire, ne brûle plus avec assez de démence…

    Celui-là, petit jeune homme, avec son air de rien – sûr que tout nu en chaussettes doit pas peser bien lourd – cou de poulet maigrelet, acné tardive saupoudrée sur les joues et poitrine creuse… petit jeune homme est un tueur !... Il veut Caldara. Sa promotion sociale en dépend. Catafer 106… Il lui faut Catafer 106. Son commanditaire incognito a été péremptoire : à tout prix !… Œil gris vissé sur l’enjeu, petits poings serrés, méchants comme les cailloux d’une fronde, incisives qui poussent les lèvres vers l’avant, il est déterminé à écraser son ennemi coûte que coûte... Pas de place au doute. Il aura Catafer 106. Il aura Caldara. Il l’aura !...

    IL L’A.

    Le Mont de Gousse, impavide, a frappé de son marteau. Prodige de l’habitude… magistralement machinal… impeccablement régi par trente-huit années d’actes sacerdotaux. Parole a fusé par sa bouche entrouverte, directement comme une fuite de gaz ; une voix blanche d’automate.

    A l’apogée de l’ivresse, au dernier degré du supportable… tension maximale… fil tendu près de craquer... tous les nerfs prêts à claquer...

    ADJUGÉ-PAN !

     

    Soupir unanime. Corps se relâchent. Poitrines se soulèvent à nouveau grâce aux respirations libérées. Paumes des mains claquent sèchement, crépitent.

    Petit jeune homme, survolté, est parcouru de spasmes, les décharges de la joie. Vieux monsieur s’effondre au creux de son fauteuil, blêmit et devient transparent, comme avalé par le velours. Détresse du vaincu. Une fraction de seconde, l’ancien mâle dominant voit se profiler devant lui l’image de la mort embusquée...

    Public applaudit longtemps.

    Hommage ! Salut et chapeau bas ! Gloire à Catafer 106 - sa valeur, son prix, sa nouvelle cote belle à pleurer !

    À l’adresse de Monsieur Merteuil – celui-ci veillant dans l’ombre, loin de l’Hôtel des Ventes, quelque part sur la rive gauche de la Seine – des agents textotent le résultat de la première vente. Là-bas, au fond de son repaire feutré, satisfaction du collectionneur… En pensée, il congratule petit jeune homme qui a bien mérité sa commission. Huit autres Caldara, dont les prix viennent en quelques minutes de progresser de 440%, attendent en réserve l’ordre qui les jettera dès demain sur le marché…

    (à suivre)

  • LA MARIÉE MISE À NU... (PAR LES CÉLIBATAIRES) – CONTE – 3

    Pascal Gautrin – Polyptyque – contes et récits

    La Mariée mise à nu… (par les Célibataires)  (suite)

     

    2

     

    Salle 4, le public se presse. Plus le moindre espace libre. Du beau monde transi qui se serre coude à coude dans les rangées ; même s’agglutine dans les allées sans trop rouspéter, en flageolant sur ses jambes.

    Parce que le programme est enthousiasmant...

    On perçoit le cliquetis mécanique de conversations que certains se forcent à tenir sans entrain, pour tromper l’attente. Comme des cristaux frêles qui se brisent, des mots, des locutions qui éclatent de-ci de-là, petites bulles électriques au-dessus des cervelles gelées...

    Lorsqu’au fond de la salle, derrière le bureau réservé au commissaire-priseur, la masse exorbitante de Maître Maurice de Gousse emplit tout entier le cadre d’une porte à double battants, le silence se fait... Respect ancestral saluant l’apparition de l’officiant...

    Statue monumentale de commandeur, celui-ci tente de rejoindre l’estrade du bureau ; ses pieds de plomb ne pouvant se décoller du sol, il progresse par glissades sur le parquet, centimètre après centimètre... À son entrée, les pinces de la clim se sont abattues et refermées sur lui comme sur les autres. Choc thermique… Il n’a pas tressailli ; instantanément il s’est figé, sans émotion, sans frémissement… Phénomène étrange… singulier… Ce n’est plus ici l’homme affolé qui, il y a un quart d’heure à peine, se détachait en plein désarroi de la terrasse de la brasserie… Peur cryogénisée… angoisse minéralisée… somnambulique, il se meut avec une lenteur extrême… appartenant désormais à une autre sphère... Absent déjà… Sa chair, sa graisse, ses os semblent participer encore aux jeux de ce monde, mais tout seuls à présent...

    Il s’avance. Phénoménal.

    Couvre longuement la courte distance qui le sépare de l’estrade.

    Enfin les spectateurs ont la vision de son corps ample comme une colline engloutissant d’un coup, en une bouchée, le grand bureau de chêne, lequel paraît alors incrusté tout entier au creux de son abdomen immense.

    Il est posé. Il en impose.

    Image d’une divinité antique, masque fantastique, présidant aux Jugements.

     

    Clochette tintinnabule : la séance est ouverte.

    Irruption sautillante d’un appariteur. Vif comme un sylphe, il arbore à bout de bras l’œuvre d’art n°1, un tableau dans son cadre.

    Il vire et volte et danse, passant et repassant entre le bureau et le premier rang des spectateurs. Ballet aérien de la toile au-dessus du petit homme qui se tortille en arabesques gracieuses, comme une fumerole.

    D’une voix claire, il annonce l’ouverture de la Vente Merteuil : Numéro 1, Rodrigo Caldara, « Catafer 106 »...

    Et Catafer 106 valse sur sa tête… se tourne en tous sens pour séduire l’assistance médusée.

     

    – Insert d’information à propos de Rodrigo Caldara :

    L’artiste a conceptualisé son travail alors qu’il regardait par hasard un jité vespéral. Un reportage d’actualité montrait deux trains entrés en collision dans une campagne de France… L’œil de la caméra balayait les chapelets de wagons enchevêtrés, grimpés ici et là l’un par-dessus l’autre ou couchés sur les voies. Déclic !... Depuis lors, à longueur de toiles, Caldara décline des enfilades de rectangles qui se bousculent et se chevauchent en camaïeu de gris : les « Catafers », contraction transparente de « catastrophes ferroviaires ». Concept heureux puisque reconnu et avalisé par les investisseurs. –

     

    Mise à prix du 106e Catafer

    (à suivre)

  • LA MARIÉE MISE À NU... (PAR LES CÉLIBATAIRES) – CONTE – 2

    Pascal Gautrin – Polyptyque – contes et récits

    La Mariée mise à nu… (par les Célibataires)  (suite)

     

    Midi à quatorze heures…

    Feu barbare au zénith !

     

    Salle 4. Quittant la touffeur du trottoir, les visiteurs de plus en plus nombreux s’engouffrent dans la chambre glaciaire. Stupeur et suffocations. Chaque nouvel entrant se crispe, se recroqueville, cauchemarde : agrippé par la poigne d’acier de la clim, enfoncé méchamment dans un atroce entonnoir…

    Quoi qu’il en soit, la salle s’emplit rapidement. L’heure de l’ouverture des ventes approche, tous les sièges disponibles sont déjà occupés. Des appariteurs apportent quelques fauteuils supplémentaires.

     

    Carrefour formé par la rue du Cherche-Midi et la rue du Four.

    Une lampe rouge s’éteint ; une orange, puis une verte s’allument. Moteur cale. Démarreur qui geint. Moteur crachote, crisse horriblement et fume. Shit !

    Tollé de klaxons furibards.

    Le New-Yorkais ouvre la portière de sa vieille ford-sierra. L’automobiliste immobilisé derrière lui redouble de coups rageurs sur son avertisseur en l’interpellant par la portière : Bouge-toi, connard !

    Perplexe face à son véhicule inanimé, l’Américain machinalement pose la main sur le capot et pousse un cri de douleur. Paume rouge vif, brûlure au second degré. Une deuxième échappée de fumée blanchâtre glisse au ras de la tôle, serpente en s’élevant en l’air avant de se diluer dans l’espace. Odeurs méphitiques de la graisse chaude et du caoutchouc roussi. – Motherfucking piece of shit ! Son of a bitch !...

    – Connard !... répondent en chœur les voitures bloquées derrière la ford, au bord de la crise de nerfs. Tintamarre discordant d’avertisseurs, de trompes, de klaxons sur tous les tons.

    La lampe verte s’éteint. Orange. Puis rouge se rallume.

     

    Maître Maurice de Gousse se détache avec difficulté de la terrasse du Bœuf écarlate.  À l’aide de quelques borborygmes et moulinets lents du poignet, il a signifié au serveur quelque chose dont la traduction pourrait être : L’addition sur compte « de Gousse », comme d’habitude, s’il-vous-plaît merci… D’un vague geste repoussant le même qui se précipitait pour le soutenir, il a fait comprendre : C’est bon, laissez !… y arriverai seul… vais seulement à deux pas...

    Ludion ventru, il oscille d’abord tout debout entre tables et chaises écartées.

    Pendant quelques secondes, l’obèse se tétanise, pris de panique... au moment de se mettre en branle... Peur !... Peur de soulever un pied… ne plus pouvoir… Peur de l’avenir !… de la minute qui suit… au moment de se mettre en branle...

    Il bronche enfin, épié derrière la vitrine par le personnel de la brasserie inquiet.

     

     

     – À ce point du récit, il convient de marquer une pause, le temps d’apprécier les divers ingrédients dont la rencontre fortuite va bientôt causer la chute de Jérôme Flocon : une canicule et une clim infernales ; un commissaire-priseur en surpoids, son spleen, sa digestion pathétique ; un vieux moteur ford grillé sous le cagnard...

    Soigneusement réuni par le Hasard mais oui ! le dieu Hasard soi-même, en personne tout est là, à point, pour accomplir l’effondrement, la désintégration, la réduction en poudre de la carrière d’un artiste brillantissime... Au jour déterminé : le quatrième de juillet. À l’heure dite… Consommation de sa perte. Le coup de pied au cul qui va précipiter son bel avenir tout rose sur la pente inéluctable de la lose.

    Patience ! patience !... les éclaircissements ne vont pas tarder… –

    (à suivre)

  • LA MARIÉE MISE À NU... (PAR LES CÉLIBATAIRES) – CONTE – 1

    Pascal Gautrin – Polyptyque – contes et récits

     

    La Mariée mise à nu… (par les Célibataires)

     

    1

     

    Juillet caniculaire.

    Soleil frappe.

    Soleil frappe.

    Sur les coups de midi, Soleil frappe.

    La ville hurle… Sirènes du premier mercredi.

    Soleil cogne.

    Soleil hurle, placardé sur fond de ciel pur – tel une affiche cosmique proclamant l’ouverture d’une rétrospective Van Gogh.

     

    Soleil cogne.

    La ville souffre. Piège infernal refermé sur Paris. Avec les gaz d’échappement et les odeurs de soufre. Les toits en zinc chauffé à blanc et les chambres ardentes. Couloirs mortifères. Cabinets de tortures, empestés par des relents d’égouts.

    Plaques d’asphaltes incandescents, pavés couleur cendre.

     

    Entre les quais saigne la Seine ; le sang bouillonne.

     

    Le Soleil persécute la cité des hommes.

     

    L’air brûle. Supplicie les poumons comme plomb fondu.

    Piétons harassés s’écoulent, flots languissants.

    Piétons ni morts ni vifs se croisent, défilent sur les trottoirs, hagards et ralentis, longent sans leur accorder un regard les panneaux criards et les devantures coruscantes du commerce.

    Dans les vitrines, Soleil éclate. Les yeux des passants, comme pelotes d’épingles, sont hérissés de lumières.

    Piétons aveuglés se frôlent et s’ignorent.

     

    Un oiseau par-dessus les toits…

    Épervier ou faucon crécerelle ; ultime oiseau volant encore en ce jour de fin des temps.

    Solitaire, égaré, il crie ; ses appels stridents strient l’espace dévasté.

    Plus haut dans le ciel, un ovni de forme oblongue traversant du nord au sud croise la trajectoire de l’oiseau ; l’objet qui flambe traîne derrière lui une longue queue de flammes et de fumées noires.

    Progressant avec peine, le petit rapace suit le tracé des boulevards, survole les immeubles sans se permettre un détour, va droit jusqu’à un building de verre et d’acier qui émerge de la marée haussmannienne, un paquebot dont la proue en façade fend les vagues de pierres.

    L’Hôtel des Ventes.

    Parvenu à ce point, l’oiseau décrit des cercles réguliers autour d’un axe que lui seul peut comprendre, une flèche fictive plantée au sommet du bâtiment.

    Il tournoie, tournoie longtemps…Tout à coup il fond en piqué, résolu à une attaque kamikaze contre la couverture de métal qui protège l’Hôtel... Près de toucher au but, il renonce in extremis à ce type de mort et freine, pattes griffues, crispées, tendues sous lui.

    Repart en trajectoire verticale dans la direction de l’astre solaire.

    Monte d’un trait. Monte.

    Oiseau affolé. Monte. Pousse un hurlement. Prend feu. Flambe. Devient noir et fumant.

    Volatile rôti, retombe sans fioriture, happé avidement par l’attraction terrestre.

    Il s’écrase, carbonisé, à l’angle des trottoirs, devant les trois marches de marbre gris qui permettent l’accès au seuil du palais.

     

    L’Hôtel des Ventes.

    Salle n°4, à l’intérieur une clim implacable renverse la situation, invente un îlot de banquise au cœur de la fournaise. Choc thermique. Dès l’entrée, un poing de glace cueille le visiteur, lui appliquant des uppercuts sauvages en pleine face et au plexus. La victime encaisse, souffle coupé, buste cassé en deux. Sonnée. Choc thermique.

    À peine couverts d’un ou deux linges fins – pantalons arachnéens, chemisettes de lin translucide, les pieds nus – les malheureux arrivés de bonne heure, trop soucieux d’être les mieux lotis, grelottent à fendre l’âme. Castagnettant des genoux, ils sont prostrés, rétrécis, recroquevillés sur les chaises de velours. Sièges plus frisquets que congères… Dents cliquètent. Peaux bleuissent.

    La première vente n’allumera ses feux que dans une heure ; ils gèlent pour l’avantage d’une place de premier choix.

     

    Au-dehors, à deux cents mètres environ en remontant vers le nord, attablé sous la marquise surchauffée de la brasserie à l’enseigne du Bœuf écarlate, Maître Maurice de Gousse assiste, désemparé, au naufrage de son dessert : un fraisier crémeux qui vire à l’aigre en se décomposant à fond de coupelle. L’obèse étouffe, le souffle court et saccadé ; il bruite comme un morse blessé, échoué sur la rive.

    Poitrine suffoquée. Cœur en détresse.

    Pressé entre les coussins glutineux de la graisse, le muscle cardiaque peine à pomper. La peau ruisselle par tous ses pores, dégageant des odeurs fortes.

    Moiteurs tropicales.

    De la pointe d’une dent de fourchette, Maître Maurice de Gousse chipote parmi les débris épars de son déjeuner sinistré. Larmes aux paupières et vague à l’âme !... Il va donc falloir se lever et quitter la table sans être assouvi… sans pouvoir s’abandonner à la rassurante béatitude de la satiété !… On sait bien quelles peines, quelles angoisses vont s’ensuivre : sentiment d’incomplétude… et derrière la glotte rugueuse, du fond de l’estomac insatisfait remonteront à la lumière du jour, comme émergeant des ténèbres d’un cachot éventré, les remugles du temps jadis, le chapelet des déconvenues rancies, des couleuvres avalées… Femme au rire cruel quand elle l’a vu nu… Huées des collégiens en bas et lui pétrifié sur le plongeoir de la piscine… Aperçue par la porte entrebâillée, sa mère en travers du lit parental, dans un coït lubrique avec son amant… Et cætera,  et cætera. Toutes les avanies, tous les dépits à la queue-leu-leu, attachés un à un sur la ficelle de l’existence amère, tirés et ballotés dans un charivari de batterie de cuisine. Depuis l’enfance... Depuis les premiers jours du monde…

    Goût de spleen fielleux sur la langue. Organes digestifs au bord des lèvres. Nauséeux, l’estomac. Nauséeux !... Et pour couronner le tout, Saumur-Champigny s’est coincé entre les tempes, formant une barre d’acier fixe, roide !... Douleur ! Mal-être et douleur !... – À compter de ce jour, obéir sans faute aux voix de l’intuition quand elles nous parleront ! Elles susurraient tout à l’heure, ces voix bienveillantes : Eaux du Puits de Dôme, jeunes rus espiègles des alpages ou des Vosges !… Non ! non ! pas le jus flambeur de la vigne torse !... Eaux vives ! Eaux vives !...

    Moiteur des tropiques.

    Transpiration répugnante qui suinte entre les multiples bourrelets. Effluves aigrelettes flottant autour des aisselles. Tissu de la chemise coulé sur le marécage immense de l’échine.

    Sensations dégoûtantes...

    (à suivre)

  • ILMATAR – CONTE – 2

    ILMATAR

    La création du monde

    d’après la tradition rapportée par les chants anciens finno-ougriens

    (Fin)

    Dans cette incertitude temporelle, il put se trouver quand même un instant précis où une tache grise apparut dans l’espace...

    La macule s’élargit et se colore : c’est un oiseau qui approche, battant des ailes avec ardeur ; une cane qui fouette les airs de son vol impatient. Une jolie femelle de canard à la tête rouge foncé, avec le plumage couleur d’ocre jaune et le bec doré. En tous sens, elle va, furetant de l’œil, en quête d’un coin de terre où se poser, un point ferme qui l’accueillerait… où elle pourrait nicher et pondre… Rien… Rien que l’eau étale à perte de vue. Le miroir inhospitalier de l’océan jusqu’à l’horizon au sud et au septentrion, jusqu’à l’horizon à l’orient et à l’occident.

    Ilmatar, la fille du ciel qui nage au fond de la mer, Ilmatar, l’épouse de l’eau, s’allonge sur le dos. Nouvelle trouvaille du vieil enfant : il lui grattouille par le dedans le bas du ventre ; pour chasser la démangeaison causée par le vieux gamin, elle plie la jambe gauche. Son genou apparaît hors de l’eau… Beau genou rond, tout pareil à une balle de paille, douillet et tendre. Les coudes en appui sur le lit de sable, elle se soulève ; ses épaules, son long cou où s’attache la tête renversée vers le ciel, émergent à leur tour, avec la cataracte des cheveux blonds croulant à flots jusqu’à la surface de l’eau. La cane ne voit rien d’autre que ce genou rond crevant le désert marin… une île pentue comme un volcan rose… une île inespérée où elle peut enfin se loger.

    Elle s’y installe et fait son nid… Sur la peau douce et souple du genou.

    Enfin elle y dépose l’œuf dont son ventre était gros.

    La cane couve son bel œuf blanc tacheté de points d’or. Combien de temps, la couvaison ? Une fraction de seconde ou une éternité. La chaleur intense qui s’exhale du plumage de la cane se fait bientôt sentir telle une petite cuisson sur la peau d’Ilmatar qui, surprise par cette brûlure légère du genou, secoue sa jambe. La couveuse est renversée le cul par-dessus tête… le nid tombe à l’eau… l’œuf roule… l’œuf dévale à grande vitesse la pente de la cuisse… dans sa course, l’œuf se casse en deux...

    Sitôt que les débris touchent la surface de la mer, ils sont animés par des lubies étranges : la moitié supérieure de la coquille grandit, grossit… gonfle et se déploie, immense, développant une vaste voûte où les petites taches dorées de la coquille s’allument aussitôt et brillent comme autant d’étoiles ; l’autre moitié de la coquille s’écarte, s’étend, s’allonge jusqu’à former une grande terre à la surface de l’eau. Le blanc gélatineux de l’œuf se met en boule et monte dans l’espace où il rayonne en soleil ; le vitellus jaune, où un embryon bleuâtre apparaissait déjà, est aspiré vers une autre partie du ciel, il s’y accroche et se balance comme un lumignon suspendu… Une alternance de jours et de nuits s’enclenche bientôt parce que le soleil tout neuf et la lune nouvelle désirent se rapprocher, se réunir ainsi qu’à l’intérieur de l’œuf ; ils se lancent désespérément à la poursuite l’un de l’autre sans jamais se rejoindre.

    Le cœur gros, la cane a repris son vol. Elle disparaît bientôt dans le lointain, en quelque part de ce monde tout frais créé.

     

    Ilmatar est attentive ; elle écoute comme à l’affût, intriguée par les transformations survenues autour d’elle. Le vieil enfant qui loge en elle, lui aussi, se tient étrangement tranquille. Lui aussi est aux aguets... Du sein de son antre protectrice, il perçoit le changement de l’univers… il devine qu’au-dehors vient de se dresser un décor tout prêt pour accueillir la vie… Là quelque chose l’appelle... Quelque chose lui dit qu’il est temps de sortir. Alors il se met à gesticuler comme jamais encore… frénétique… se débat avec les poings, avec les pieds. Ilmatar crie et se tord de douleur… Sous l’assaut des coups, elle roule de tous côtés… bouscule l’étendue de terre et de roche qui s’en trouve toute froissée, se creuse de vals et de vallons, se bosselle de collines et de monts. Sous l’effet de la souffrance, les pieds d’Ilmatar trépignent contre la bordure du continent, creusant çà et là des golfes, des baies, des plages, fronçant le littoral en falaises abruptes. Elle se tord sur le fond de la mer, ouvre des gouffres ici, fait émerger un peu partout dans l’océan des ilots, des écueils.

    Un hurlement se répercute sous la voûte du ciel où il va se ficher, ses échos infinis s’entendent encore lorsque craquent des orages. La femme primordiale, Ilmatar, déchirée, crie encore et encore… L’enfant terrible a trouvé le chemin de la libération. Il se sépare d’elle. Il s’en va... Le voici qui apparaît au monde… Il est venu, vieil homme, porteur de tous les chants, les runes[1], toutes les paroles magiques qui restaient ensommeillées dans sa mère. Il est le premier barde qui voit le jour, le premier chaman… Son nom ? Väinämöinen[2]

    Väinämöinen – Väinö – fils de l’eau, petit-fils du ciel, le père de l’humanité.

     

    Sources :

    • Le Kalevala, Épopée des Finnois par Elias Lönnrot – traduction de Gabriel Rebourcet – Editions Gallimard, 1991.
    • Le Pouvoir du chant, Anthologie de poésie populaire ouralienne – Péter Domokos, traduction de Jean-Luc Moreau – Corvina Kiadó, Budapest, 1980.

     

     

    [1] runo en finnois, que l’on traduit par rune,  ici ne correspond pas aux signes runiques du vieux germanique, mais aux strophes versifiées qui composent les chants chamaniques.

    [2] Väinämöinen –  prononciation : ‘vainamœinen (vái-ï-naimeu-ï-nenne)

     

     

  • ILMATAR – CONTE – 1

    ILMATAR

    La création du monde

    d’après la tradition rapportée par les chants anciens finno-ougriens

     

     

    Avant le commencement du temps, dans l’espace sans bornes de l’incréé, dans la transparence laiteuse du vide – dépourvu de lumière et dépourvu d’obscurité –, flotte Ilmatar.

    Elle dérive sans but, sans destinée ; monte dans les airs, se balance et vire et tourne ; puis descend et remonte, volute de brume blanche errant au gré des vents.

    Elle est seule, Ilmatar, la vierge du ciel.

    Elle est nue, la pucelle vagabonde.

    Errante, la femme primordiale est rongée par l’ennui et l’inquiétude… Grosse de mots et de paroles, emplie de chants dont elle ne sait que faire… – un tourbillon de bruits à l’intérieur d’elle –… Mais aucun son articulé ne se forme entre ses lèvres, rien que des gémissements, des pleurs, des soupirs…

    Elle descend… Perdant de l’altitude. Cherchant désespérément vers les plans inférieurs quelque chose de nouveau pour tromper son chagrin.

     

    Tout en bas : la mer.

    Immobile et plat, l’océan, comme un miroir insensible et froid.

    Soudain le liquide inerte s’ouvre, s’écarte, jaillit en gerbe de pluie et d’écume. Ilmatar a pénétré dans l’océan inhabité.

    Son long corps repose à présent sur les fonds marins. Peut-être, l’espace d’un instant, cherche-t-elle à concevoir la somnolence, un état proche de l’inconscience où elle pourrait goûter enfin le repos et l’oubli ; mais ne parvenant pas à deviner à quoi ressemblerait le sommeil, elle sent bientôt l’inquiétude qui renaît. Elle ondule en tous sens et roule sur le sable, s’essayant par l’agitation de l’eau à créer quelques vagues qui pourraient la distraire… Puis l’ennui la submerge encore et ses lamentations reprennent de plus belle… de longues plaintes comme des filaments sonores ondoyant à travers l’élément marin.

     

    Atho, l’esprit de l’eau, Atho dieu de la mer, capte les ondes sonores, les longs sanglots du lamento qui se diffusent à partir de cet endroit précis de l’océan. Atho – qui habite chacune des gouttelettes de la mer tout en n’étant nulle part – Atho se rassemble aussitôt, tout entier en un seul point.

    Le voici, Atho, roi de l’océan. Petit atome, ténu comme une poussière de mica.

    Il est venu nager autour de la femme engloutie. Il frétille au-dessus, il virevolte à sa droite, il virevolte à sa gauche. Entre les jambes ouvertes, il gambille. Entre les belles cuisses limpides comme du lait, il se dandine… à l’orée du vagin magnifique.

    Il jette une graine, Atho, le dieu liquide – il lance une graine qui file à l’intérieur du vagin magnifique… graine infinitésimale qui roule, franchit le col, roule jusqu’au fond de l’utérus de la pucelle.

    Puis, content de lui-même, Atho s’évanouit dans l’immensité aqueuse.

     

    Le temps, qui n’existe pas, tourne en rond… Une interminable fraction de seconde… Une éternité, lapidaire comme un claquement de doigts.

    La graine logée dans la matrice de la femme primordiale grossit et devient un fruit. Ilmatar s’interroge à propos de cette drôle de chose qui s’agite là, au creux de son ventre… ce phénomène incongru... À l’intérieur, l’enfant grandit et gesticule, se dégourdit de plus en plus. Ilmatar, effrayée, fait des bonds, donne des coups sous son nombril pour que l’enfant se tienne tranquille, frappe et gronde pour qu’il devienne sage. Mais le marmot, l’énergumène, grossit encore et pousse en taille ; et plus il se développe, plus il est turbulent.

    Ilmatar n’a plus un instant de répit. Ilmatar va devenir folle si cela continue ainsi… Et cela dure pourtant, des années, une kyrielle d’années, d’autant plus difficiles à supporter que le temps n’a pas encore de mesure… L’enfant pousse et vieillit sans manifester à aucun moment le désir de sortir.

    (à suivre)

  • UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 9

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Une Histoire fabuleuse (fin)

     

    Par la fente arrangée entre ses rideaux, l’ogre dévorait du regard chaque image de la scène. Les yeux lui sortaient de la tête. Le spectacle agissait puissamment sur ses nerfs, déclenchant une commotion qui animait ses membres comme un écho atténué de la frénésie pathétique des suppliciés. Pris de frémissements et de spasmes, il était électrisé, presque pâmé sur la banquette. Son souffle haletait ; une mousse de salive roulait entre ses lèvres, d’où s‘échappaient également des petits glapissements de souris.  À travers l’épaisseur des jupons, il agrippait et pressait convulsivement son dard bandé à craquer ; le sang y pulsait et battait la chamade… N’y tenant plus tout à coup, il se redressa pour faire résonner le signal du départ sans attendre plus avant la consumation des corps embrasés. Sitôt que le cocher anima le cheval d’un claquement de langue, les autorités militaires de la place se précipitèrent pour ouvrir à nouveau la voie. Au passage de la voiture, les gens agglutinés baissaient la tête et se décoiffaient en marque de profond respect ; certains parvinrent à s’agenouiller au risque de ne pouvoir se remettre debout, peut-être même se trouver écrasés dans la presse.

    L’attelage quitta la place pour déambuler au jugé dans le quartier désert – la Grève avait, à cette heure, accaparé quasi l’entièreté de la population. Il roulait au pas, par les rues étroites et silencieuses, en direction des halles.

     

    Il y avait, au coin de la rue aux Ours, une maison où avait été ménagée, dans les pierres d’angle, une niche, laquelle abritait une simple statue peinte de la Vierge Marie. Aux pieds de l’image, une lampe brûlait presque en permanence, soigneusement entretenue par les habitants de la rue qui ne manquaient jamais aussi de couvrir le manteau de pétales et déposer des bouquets de fleurs champêtres. Un enfant d’une dizaine d’années se trouvait agenouillé devant, sur les pavés, priant avec ferveur. Il ressemblait lui-même à une figure d’église, avec ses cheveux mi longs aux boucles blondes ; une physionomie angélique, faite de cette beauté particulière que l’on disait n’appartenir qu’aux fruits nés des amours illégitimes. Fasciné par la contemplation intense de la Sainte Mère de Dieu, il flottait dans une sorte de rêve paradisiaque, insoucieux du monde autour ; plus rien de ce qui ressortissait de la vie terrestre ne paraissait capable de le faire revenir à lui. Pourtant à un certain moment, sans savoir pourquoi, il abaissa le front comme rappelé hors du songe par un appel indicible… Peu à peu il prit conscience d’une présence derrière lui. Il se tourna lentement. Ses yeux s’écarquillèrent d’émerveillement : dans son dos, s’était matérialisé sans bruit un splendide carrosse mené par un cheval noir ! L’attelage attendait immobile… La portière s’écartait… révélant une créature magnifique, vêtue de la lumière du jour, rayonnante, bien plus belle que la représentation en plâtre coloré posée au-dessus de sa tête. L’enfant ne pouvait douter que la Madone lui apparaissait en personne... Il avait posé ses deux mains sur sa bouche en signe d’émotion éblouie.  À présent, la Dame courbait son beau corps souple vers lui, en le désignant… lui et personne d’autre… Elle ouvrait les bras pour l’accueillir, lui… lui !… Les lèvres de l’apparition s’animaient, mais sans qu’il pût saisir aucune parole… c’était un langage céleste… ou bien il était simplement trop bouleversé pour entendre quoi que ce fût…

    N’écoutant que l’élan de son cœur, sans plus attendre, il déploya ses bras à son tour dans un grand mouvement d’extase. De tout son corps, il se précipita en avant… Le jeune ange se sentit comme décoller doucement du sol, s’envoler et planer tel un oiseau… il fut reçu dans le giron même de la Madone où il se lova avec délices. La portière se referma en claquant et la voiture s’ébranla.

     

  • UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 8

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Une Histoire fabuleuse (suite)

     

    Cet après-midi-là, plus tôt qu’à l’accoutumée, l’ogre s’était apprêté. L’angélus était encore bien loin de sonner au clocher de Saint-Germain-des-Prés, pourtant il se tenait déjà sur le pied du départ, corseté, pomponné, poudré et maquillé ; il avait opté pour une robe de soie couleur du jour, jaune à fils d’or ; les boucles blondes de sa perruque coulaient sur sa nuque et ses épaules ; une mouche discrète ornait le dessous de sa lèvre inférieure. Précédé de son factotum, il s’échappa, sans être aperçu de quiconque, hors de son hôtel. La voiture attelée l’attendait à l’abri des regards dans la venelle déserte. Déployant les amples tissus de ses jupes autour de ses hanches, l’ogre s’installa à bord. L’attelage s’ébranla, pour la première fois peut-être sous les rayons du soleil encore chauds, lui qui d’ordinaire ne rôdait jamais qu’au crépuscule. Il quitta le faubourg par la rue des Saints-Pères, passa le fleuve en empruntant le Pont-Neuf – cet itinéraire épargnait la vue désolante des ruines encore fumantes sur l’île – et, sur l’autre rive, au coin de la rue du Roule, il obliqua à droite rue de la Chaussetterie, cap à l’est. Un flot de piétons progressait dans la même direction ; à chaque carrefour un nouveau courant se rencontrait qui venait grossir ce flux principal, si bien qu’à l’approche de l’Hôtel de Ville, la foule formait un fleuve épais, ralenti qui s’écoulait péniblement, pas à pas. La mystérieuse voiture dépourvue d’armoiries et des moindres signes de reconnaissance excitait la curiosité, avec ses vitres soigneusement occultées par des rideaux, avec son cocher sans visage, engoncé dans le haut col relevé de sa pelisse et sous un chapeau aux larges bords tombants. Les passants s’interrogeaient, scrutaient avec attention pour glaner quelque indice qui pût les mettre sur la voie ; en vain… aucun détail négligé n’aidait à soulever le voile de cet anonymat… Impressionnés par le mystère, ils s’écrasaient les uns contre les autres, sans protester, afin de céder le passage, religieusement.

    La place de Grève était noire de monde et ceux qui arrivaient encore n’avaient plus aucune chance de parvenir à se faufiler vers le centre ; relégués en périphérie ils n’attraperaient guère du spectacle que les rumeurs et la colonne de fumée qui s’élèverait au-dessus des têtes. Un échafaudage de rondins était dressé à peu près au milieu de la place, ventru, solide comme un rempart, avec un seul poteau vertical planté en son sommet. L’aspect de la construction prometteuse d’émotions fortes imposait le respect ; les spectateurs des premiers rangs en avaient le caquet rabattu et la gorge sèche. Devant l’Hôtel de Ville, des cordons de gardes formaient une large allée par laquelle on amènerait les condamnés. Du côté du fleuve, à distance respectueuse du bûcher, quelques voitures officielles étaient garées en bonne position. Sitôt que l’attelage de l’ogre déboucha par la rue du Mouton, un capitaine des gardes qui l’aperçut fit tailler aussitôt, manu militari, un chemin dans la masse populaire, à son goût trop lente à s’écarter. L’anonymat austère faisait soupçonner l’arrivée d’un grand personnage… Dans la foule, il y avait enchère de suppositions ; on chuchotait des noms : le Chancelier ?… un Prince du sang ?... Mesdames !… peut-être la Reine !... La rumeur serpentait, vive comme une anguille, et bientôt la nouvelle se répandit que le Roi en personne était présent… Sa Majesté elle-même était descendue secrètement parmi son peuple participer au sacrifice purificateur !... Avec une dévotion profonde, mais avec discrétion afin de ne pas contrarier la volonté d’incognito, on conduisit l’attelage jusqu’à l’alignement des véhicules officiels qu’on bouscula en hâte pour dégager la meilleure place. L’ogre était aux premières loges ; par une fente étroite ménagée entre les rideaux de sa portière, sans être vu de quiconque, il ne perdrait pas une miette de la suite des opérations.

    Un brouhaha annonça l’arrivée du bourreau et de ses aides. Une autre vague plus soutenue salua l’apparition du curé des Innocents. Il avait réclamé la charge d’aumônier officiant au supplice et, en considération de son dévouement en cette affaire, l’évêché lui avait accordé bien volontiers ce privilège. Au passage, il gratifia l’exécuteur d’un regard appuyé et impérieux ; l’injonction muette fut parfaitement entendue par tout un chacun… En cas de condamnation à mort par le feu, l’usage était que le bourreau étranglât subrepticement le sujet avant de livrer son corps sans vie aux flammes ; c’était un geste d’humanité que la Justice généralement concédait. Le prédicateur des Innocents s’était démené comme un beau diable pour qu’en l’occurrence cet acte de clémence ne soit pas appliqué. Il voulait un châtiment exemplaire et ce coup d’œil sévère se chargeait de rappeler la consigne à l’officiant si besoin en était. Il avait également fait le siège de sa hiérarchie ecclésiastique pour que le supplice ne fût pas accepté comme une expiation trop clémente, qui laverait le crime et absoudrait, entrebâillant ainsi la porte du Purgatoire aux infâmes… Non ! Si l’on voulait apaiser la colère divine, les criminels devaient payer le prix fort, sans espérance de rémission !... Il fut donc édicté que, cette fois, le bûcher de la justice humaine serait la première trappe par laquelle les deux âmes damnées allaient basculer tout droit dans la géhenne pour y subir ad vitam aeternam les supplices infernaux !... D’un pas martial et victorieux, le prêtre fit le tour du bûcher, crucifix brandi et chasuble claquant au vent.

    S’éleva alors une clameur de la foule… on amenait les condamnés ou plutôt on les apportait, parce que manifestement ils n’avaient plus de jambes pour se soutenir. Dans le public, il y eut un frémissement d’excitation ; on les scruta tout de suite à la recherche de détails révélateurs susceptibles de nourrir l’imagination ; on supputait entre voisins lequel était le bougre et lequel le bardache… Les deux jeunes hommes, vêtus de la seule chemise des pénitents, se laissaient lamentablement traîner dans la poussière, si bien que les gardes lassés, les saisissant aux chevilles et aux épaules, résolurent de les porter tout à fait. Ils eurent fort à faire parce que les misérables se débattaient avec une force que la terreur décuplait ; ils criaient à fendre l’âme, demandaient pardon, pitié, miséricorde – hurlaient qu’ils ne voulaient pas y aller, qu’ils avaient trop peur de la mort, trop peur de brûler – avec des accents si épouvantables qu’il n’y eut soudain presque plus personne dans l’assistance pour proférer un seul mot. Quelques-uns ici et là tentèrent bien encore de persifler en jetant des obscénités grasses censées réjouir le voisinage ; leurs joyeusetés tombèrent à plat et ils se découragèrent. Tout le monde était devenu muet, pétrifié, le poil soulevé par la chair de poule…

    Avec une peine infinie, les gardes parvinrent au pied du bûcher. Il fallut du renfort pour hisser les condamnés au sommet, les lier dos à dos au poteau central. On renonça à les maintenir debout et on les attacha en position assise sur les rondins. Leurs pieds battaient la charge sur le bois ; leurs cris partaient en tornade, répercutés contre les façades de la place, rendus plus saisissants encore au milieu du silence absolu de la foule médusée. Le curé avait fait disparaître le crucifix dans le secret de ses larges manches afin que les infâmes ne pussent poser leurs regards sur ce symbole de réconfort. Le bourreau et ses aides entamèrent une ronde cérémonielle autour de l’échafaudage qu’ils enflammaient à l’aide de torches de résine et de bouchons de paille. Le bûcher crépita tout de suite avec empressement. Les cris des deux hommes réussirent encore à monter de plusieurs degrés lorsque les flammes vinrent les environner et les mordre ; leurs têtes valdinguaient en tous sens ; leurs bustes entravés et tout le bas de leurs corps furent pris de soubresauts insensés. – Un beau sabbat !... commenta le curé des Innocents et il entonna à pleins poumons le Dies irae.

    (à suivre)

  • UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 7

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Une Histoire fabuleuse (suite)

     

    Trois jours et trois nuits, l’incendie ronfla sur l’île, avec une violence telle qu’on ne savait le comparer à aucun autre dans aucune mémoire. Les Parisiens, impuissants, médusés, consternés, ne pouvaient que contempler le spectacle de loin, massés par grappes sur les quais de la rive gauche. Le fléau ne se trouva circonscrit que grâce à des barrières solides qu’il rencontra : des pavillons en pierre de taille au nord et du côté du Marché-Neuf ; à l’est, il respecta la cathédrale dont il n’osa franchir le parvis et s’arrêta aux murs de l’Hôtel-Dieu…  À l’intérieur de ce périmètre, il ne laissa rien que cendres et débris calcinés. Il y eut plusieurs centaines de victimes, près de cinq cents peut-être.

    Les églises se remplissaient de suppliants agenouillés pour implorer la clémence de Dieu. Les curés de Saint-Eustache, des Innocents, Saint-Jacques et Saint Séverin se mirent d’accord pour faire résonner des homélies apocalyptiques du haut de leurs chaires sonores d’où leurs saintes imprécations dévalaient et roulaient comme torrents furieux sur les nuques humiliées des paroissiens. Le courroux du Ciel s’abattait sur Paris et ses habitants à fin de fustiger la corruption régnant en cette cité fangeuse, Sodome exécrable où les pécheurs les plus infâmes s’adonnaient impunément, sans frein ni vergogne, aux vices et à la luxure...

    Ce fut le curé des Innocents qui, le premier, eut l’idée de lier le cataclysme à certain scandale survenu quelques jours plus tôt au sein même de sa paroisse… Un soir, deux jeunes gars, pris de boisson, avaient été surpris par un passant ; à peine dissimulés dans l’encoignure d’un porche, hauts-de-chausse rabattus, ils s’adonnaient à la sodomie. Le flâneur offusqué, croisant le guet deux rues plus loin, avait donné l’alerte ; les délinquants pris sur le fait avaient été appréhendés et menés en prison. L’un et l’autre étaient de simples ouvriers, laquais dans une grande maison et commis chez un marchand des halles ; ils ne jouissaient d’aucune protection, aucun grand personnage ne s’intéressait à eux… leur procès fut instruit sans délai… C’était là le crime odieux qui avait soulevé l’indignation divine – tonnait de sa belle voix de baryton le prédicateur des Innocents… Ceux-là étaient les dégénérés, les monstres contre-nature d’où venait tout le mal !... Les accents exaspérés de ses anathèmes se répercutèrent en écho sous les voûtes de toutes les églises de Paris. Ils filaient et couraient comme feu follet par les rues et les places ; ils se faufilèrent sans peine entre les murs du palais de justice…

    (à suivre)