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Pascal Gautrin

  • Passion selon Menahem - 8

    Pascal Gautrin - Mangeur d'Ombres

     

    Passion selon Menahem

    8

     

    Nous nous sommes avancés assez loin au sud de la Galilée et nous avons campé dans la vallée de Jezreel, au pied des monts que surmonte Sepphoris, la capitale royale érigée pour asseoir les prétentions de Hérode Antipas. De là où nous étions arrêtés, les remparts de la citadelle restaient dissimulés à notre vue, mais nous pouvions apercevoir le village de Nazareth accroché sur la pente, à mi-hauteur. Yeshu a annoncé qu’il y monterait, accompagné seulement d’une escorte de sept hommes, auxquels je me suis ajouté évidemment. En voyant que je leur emboîtais le pas, Yeshu a souri sans me dire de rebrousser chemin… Il avait pris la précaution de tenir les membres de sa famille à l’écart de l’expédition… Le village nous a bien accueillis ; la nouvelle de notre visite nous avait précédés, je ne sais comment, et les habitants nous attendaient devant une bicoque qui était une étable désaffectée et qu’ils nommaient synagogue. Nous avons deviné dès l’abord qu’ils comptaient assister à des guérisons et quelques manifestations curieuses, mais Yeshu n’était décidé qu’à leur parler, du moins dans un premier temps. Sans trop montrer leur déception, ils se sont prêtés au jeu, questions et discours se succédant sur un mode qui, au fur et à mesure de la discussion, est devenu bienveillant, même chaleureux, jusqu’à ce qu’une vieille femme l’interrompe pour s’exclamer sur le ton de l’idée subite :

    – Je crois que je te remets !... Tu ne serais pas le Yeshu, fils de Mariam ?

    Il a répondu oui, que c’était bien lui… Ça fit l’effet d’un coup de vent froid sur l’ambiance bonne enfant qui régnait jusque-là ; suivi par un intermède de glace, que rayait seulement, étrangement, le vrombissement des mouches… Enfin quelques exclamations sèches, des pics, ont pointé çà et là ; ceux qui secouaient l’engourdissement n’étaient qu’une poignée de forts en gueule, mais ils se sont imposés tandis que l’ensemble des villageois se claquemurait dans un mutisme qui ne recouvrait rien de bon… À présent qu’ils l’avaient reconnu, ils n’étaient plus prêts à entendre ses sermons, des enseignements moraux où il leur prouvait qu’ils vivaient mal, où il les exhortait à ouvrir leurs cœurs, effacer jalousies et ressentiments, et s’aimer les uns les autres afin de former un front uni… Des leçons venant de lui, l’ancien gars du pays, qu’ils avaient connu au maillot !... qu’ils avaient houspillé lorsqu’il chahutait dans la boue en compagnie des gamins de son âge… Ils l’avaient vu monter en graine, se muer en adolescent boutonneux et disgracieux avant de prendre sa carrure d’homme… Au milieu d’eux, il avait trimé dur et ruisselé de sueur, s’attelant à une charrette tel un mulet pour livrer des blocs de pierre et des pièces de charpentes… Durant toutes ces années où il était l’enfant de la communauté, une connivence de clan avait étouffé les clabaudages et les cancans ; mais puisqu’il osait revenir au pays avec l’assurance d’un prêcheur, un vieux mépris se réveillait pour crever sous l’aiguillon d’une colère spontanée… Le ton a viré à l’aigre très vite ; l’hostilité s’est gonflée d’elle-même, s’exacerbant toute seule puisque Yeshu, sans s’émouvoir, n’opposait à leur violence en ébullition qu’un visage parfaitement maîtrisé et des paroles de paix. Quelqu’un lui jeta à la face qu’on avait toujours su qu’il n’était qu’un mamzer… que le vieux Yossef n’était pas son père… un autre lui cracha que la tache de la bâtardise était ineffaçable… Impur !... Il était impur, conçu hors de l’union sacrée du mariage… Il y eut des mots ignobles où sa mère Mariam était traitée de fille impudique et pire encore…. Nous faisions bloc derrière lui ; d’un geste, il nous avait commandé de contenir notre indignation et nous ne pouvions que serrer les dents en bouillant intérieurement ; mes joues étaient trempées de larmes que j’oubliais d’essuyer… Les Nazaréens ont marché sur nous, progressant en un seul front buté qui nous forçait de reculer pied à pied. Ne faisant aucune résistance, nous nous sommes éloignés du cercle des maisons, le village tout entier continuant à nous repousser jusqu’à nous acculer sur une terrasse naturelle en surplomb d’où nous risquions une chute mortelle… Une voix cria encore : Yeshu bar-Pandera !... éructant par chaque syllabe toute l’exécration du monde… C’est alors que d’une seule main levée, il a arrêté l’avancée de nos assaillants qui, soudain subjugués, se sont figés dans une posture d’indécision inconfortable, puis, comme s’ils obéissaient à une poussée irrésistible, ils se sont écartés, ouvrant une brèche dans leur rempart de gros muscles agglutinés. Nous avons passé par cette trouée pour retraverser le village d’un pas égal et retrouver le sentier qui descend vers la vallée.

    Nous retournions en silence, Yeshu en tête ; nous derrière, nerveux, maladroits pour mettre un pied devant l’autre ; pour moi, j’avais l’impression que mes jointures crissaient comme des ferrailles mal suiffées, ma bouche se remplissait de salive amère… Il y en eût un qui, ne supportant plus de ruminer en lui-même, s’est mis à râler à voix haute. – Je demande pardon si mon antipathie pour Yokhanan bar-Zebadiah me rend injuste… peut-être qu’elle déforme ma mémoire, me faisant entendre encore ici ses rouspétances insupportables. Mais non… je suis quasiment sûr que c’était lui… « Évidemment… tu savais que ça allait tourner comme ça !... Pourquoi s’être embringués dans ce merdier ?... » Yeshu s’est arrêté net pour se tourner vers lui dans un élan d’irritation, puis il a haussé les épaules de l’air résigné de celui qui sait accepter les événements tels qu’ils viennent. L’autre a encore bougonné dans sa barbe :

    – C’était vraiment nécessaire ?... Vraiment ?...

    – Oui, il fallait le faire, lui a répondu Yeshu. Ce que nous avons à accomplir n’est pas borné par la raison.

    – On doit se comporter comme les fous, c’est ça que tu veux dire ?... Et se donner du mal pour rien… C’est du temps perdu, ce que nous avons fait aujourd’hui !...

    – Tu l’as dit : la folie est notre alliée. La folie, sans hésiter, et en même temps tenue avec un mors entre les dents. Les prudents et les timides n’ont pas grand-chose à attendre avec moi… Et pourquoi penses-tu que nous avons perdu notre temps et nos efforts aujourd’hui ? Tu juges en homme raisonnable. Nous semons des graines à la volée, partout, sans nous préoccuper toujours de là où elles vont… de celles qui germeront et de celles qui resteront stériles… Certaines, qu’on a cru perdues en les voyant tomber sur du sable sec, parfois nous étonnent plus tard parce qu’elles réussissent à pousser, vaille que vaille, contre toute logique…

    Nos aventures s’enchaînaient et, vue à travers le prisme des confrontations et des incidents de routes, mon image de Yeshu continuait à m’apparaître vertigineusement mouvante, mais elle se révélait à la fois de plus en plus précise et colorée. Le triste épisode de Nazareth me le fit aimer et admirer encore davantage s’il était possible, après qu’il m’eut montré à nu son visage de mamzer ; (par ailleurs la révélation de sa condition de réprouvé m’avait fait comprendre la raison de son célibat, lequel m’intriguait jusque-là parce que tellement contraire à la coutume hébraïque ; Yaakov, son frère puîné, avait été marié deux ans plus tôt avec une fille de Cana, qui est une autre bourgade des environs de Sepphoris ; Mariam-la-jeune était fiancée et on parlait aussi du mariage prochain de Yossef)… À force d’écouter les uns et les autres, en m’incrustant au milieu des groupes qui palabraient à tour de bras, je suis devenu assez savant au fil des jours ; j’ai appris bien des choses au sujet de Nazareth et des autres cités bâties autour de la citadelle de Hérode Antipas… La tradition révélait que les lignées issues de la foisonnante descendance de David avaient élu cette région pour se perpétuer secrètement après la fin du règne de la dynastie. Dans ces modestes villages, des générations s’étaient succédé à Nazareth et dans les alentours, vivant dans l’obscurité et la simplicité. Mes compagnons disaient que Mariam appartenait à une de ces lignées et que dans les veines de Yeshu coulait le sang du patriarche David. Et Yokhanan le Baptiseur était lui-même originaire d’un village, situé sur un autre versant des collines, où s’était établie autrefois la lignée des Lévi, la branche davidique des prêtres. Tout s’éclairait. Tout prenait son sens… Yeshu et Yokhanan, le couple du prince et du prêtre reconstitué en vue de la refondation d’Israël, le royaume des Justes voulu par Elohim… Le roi et le prêtre : David et Abiathar… Moïse et Aaron… à nouveau unis pour conduire la grande marche des hommes jusqu’au havre de justice, jusqu’à la terre promise où fleurira l’amour éternel… Mon émotion était indescriptible. J’avais conscience d’être embarqué dans une aventure inouïe. Avec des pleurs de gratitude, je bénissais Elohim à toute heure du jour de m’avoir fait la grâce de naître en ces temps définitifs… Le Ciel était sur le point de s’ouvrir en grand et un torrent de lumière allait déferler par cette vaste trouée… Une cascade d’amour sublime submergera le monde… Et j’allais vivre ça !...

    (à suivre)

  • Passion selon Menahem - 7

    Pascal Gautrin - Mangeur d'Ombres

     

    Passion selon Menahem

    7

     

    Nous allions de village en village, en évitant de traverser les gros bourgs où la présence de la police romaine représentait un danger ; on y courait également plus de risques de rencontrer des notables arrogants et trop sûrs d’eux. Sur le passage de Yeshu se formaient toujours des attroupements d’où des voix s’élevaient, l’appelant au secours ; il faisait sortir de la foule ceux qui l’imploraient et, par la puissance de sa volonté, il procédait à leur délivrance du mal qui les possédait ; assister à ces guérisons avaient pour effet systématique de me faire basculer, par mimétisme, dans l’état de sensibilté exacerbée que j’avais éprouvé lors de mon propre sauvetage, avec les mêmes perceptions de réalités intangibles, qui se traduisaient en visions et prises de conscience, dont ma chair, mes os, mes nerfs avaient conservé une mémoire et des empreintes exactes… Une fois la cure merveilleuse achevée, il éveillait encore la vigilance du convalescent, le mettant en garde contre la paresse de l’esprit qui s’abandonnerait avec satisfaction dans l’émerveillement du prodige : désormais, lui annonçait-il, tu as la responsabilité d’un feu qui vient d’être allumé en toi ; tu en es le gardien… Et ce feu exige pour brûler une foi féroce en l’amour divin… Haussant la voix, il parlait à tous : Ce qui vient de s‘accomplir en vous, c’est une défaite de Satan. Ne lui accordez plus aucun pouvoir d’entrer chez vous ; ne lui ouvrez jamais plus la porte ; à partir de maintenant préservez cet état de pureté, parce que la chute définitive du Mal est imminente et vous voici aujourd’hui prêts pour être accueillis dans le royaume des Justes…

    Des pharisiens s’avançaient aussi en manifestant benoîtement une vraie impatience d’entendre ses enseignements et sa philosophie sur le bien-fondé des Lois ; cette curiosité et la foule de questionnements qu’elle engendrait n’étaient pas sans malice. C’était généralement des invitations à étudier tous les degrés possibles de l’obéissance, disséquer des versets transparents comme l’eau de source, ou dessécher le lyrisme des plus poétiques, feuilleter les sens multiples de telle proposition et mettre à jour les arrière-pensées de telle prescription... et ainsi de suite… – Pour se débarrasser de ces manières d’examens, Yeshu déclarait vite d’un ton bref, très sérieux, mais que tempérait une lueur d’ironie au coin de l’œil, que toute discussion sur ces points capitaux paraissait malvenue, les préceptes de la Torah étant justement indiscutables… il se permettait seulement de distinguer deux façons de pénétrer la sagesse des Écritures : l’une par dissection sous le scalpel de l’analyse mentale, l’autre par clairvoyance grâce à l’intelligence du cœur ; chacune était respectable d’ailleurs, mais personnellement sa préférence allait à la seconde... On sait que la secte des pharisiens ne constitue pas un ensemble homogène, mais plutôt un conglomérat de tendances variées, volontiers discutailleuses, un éventail d’opinions où les plus strictes se chamaillent avec les plus tolérantes. Il y en eut plusieurs de cette obédience qui se rallièrent à Yeshu et vinrent grossir le cortège des disciples ; ils ne perdaient pas pour autant leur habitude d’ergoter à tout bout de champ et comme, au cours de notre vie nomade, les incidents et les rencontres pittoresques qui, peu ou prou, bousculaient les codes de la morale ordinaire n’ont pas manqué, ils trouvaient des prétextes pour s’effaroucher et entrer en turbulence plus souvent qu’à leur tour… Par exemple, notre communauté observait avec rigueur le repos du shabbat, cette récréation sainte étant exclusivement consacrée à la prière et la méditation ; et, cela va sans dire, le respect scrupuleux de ce point intangible de notre religion hébraïque recevait l’heureuse approbation de nos amis… Toutefois si un indigent venait ce jour-là quémander de l’aide, Yeshu l’accueillait et prodiguait l’aumône sans le renvoyer au lendemain, et bien sûr il soignait ses maux s’il y avait lieu... Au regard de nos puristes, c’était là un accroc dans la stricte observance des principes qui les chagrinait… Vous avez raison, leur concédait Yeshu, le Père créateur a voulu que le septième jour de la semaine soit tout entier occupé par la gratitude, dans le silence et la contemplation ; mais je vous dis, moi, qu’il n’y a pas, pour rendre grâce, de façons, ni de prières plus harmonieuses aux yeux et aux oreilles de Dieu que la compassion et l’attention aux autres, à nos frères et sœurs humains !... L’amour ne se repose jamais de nourrir la vie, de même que le souffle ne se retient pas d’animer vos poumons sous prétexte de respecter l’inactivité du shabbat… Je me souviens encore de circonstances où le comportement de Yeshu assombrissait la sérénité de leurs bonnes consciences... – Yeshu !... Yeshu !... Est-ce bien convenable de ta part d’entrer dans la demeure d’une femme dont la réputation fait rougir les gens honnêtes ; et s’asseoir à sa table, qui plus est ?... – Ils formulaient leurs reproches, en se grattouillant le torse comme si une légion de puces venait de les assaillir. – Une prostituée, Yeshu !... une prostituée, puisqu’il faut la désigner par le mot infâme !... Comment as-tu pu boire le vin que t’a offert un ivrogne dont l’état d’ébriété était flagrant ?... Une vision de scandale pour nous autres !... Yeshu !... Yeshu !... Tu as posé les mains sur le lépreux… Tu as empêché le châtiment que méritait la luxurieuse infidèle à son mari… Et tu discutes avec des étrangers, des non-juifs, avec la même bénignité que s’ils étaient nos coreligionnaires... – Ils ronchonnaient ainsi, la mine attristée, si apitoyants, avec la tête ballant doucement d’un côté à l’autre, que nous étions malgré nous enclins à sourire… – Tout cela n’est pas convenable, pas casher du tout… Des impurs, Yeshu… tu te compromets avec des impurs… Yeshu répétait constamment qu’à Dieu seul était réservé le pouvoir de juger les cœurs. Les prêtres se fourvoient la plupart du temps lorsqu’ils s’arrogent le droit de trancher entre le pur et l’impur ; par ailleurs, il n’existe aucun contact, aucun commerce avec qui que ce soit, étranger, réprouvé ou ladre, susceptible de nous contaminer et flétrir notre âme ; dans nos pensées, dans nos sentiments seulement, concluait-il en pointant du doigt leur front et leur cœur, résident les sources de péchés dont il faut à tout moment se défier et veiller à se purifier.

  • Passion selon Menahem - 6

    Pascal Gautrin - Mangeur d'Ombres

     

    Passion selon Menahem

    6

     

    J’ai été assez vite familier avec à peu près tout le monde, du moins les figures qui revenaient le plus fréquemment. J’ai discerné les anciens, bien sûr, ceux qui l’avaient rejoint en Judée… certains parmi eux tentaient d’instaurer une sorte de hiérarchie en raison de leur ancienneté, revendiquant un droit de préséance sans oser l’avouer tout à fait... Tous m’ont adopté avec bienveillance, à part quatre ou cinq… lesquels estimaient que je cherchais tout le temps à me tenir trop près de Yeshu ; ils disaient que je lui collais aux talons. Les moins bien disposés étaient les deux frères ben Zebadiah, Yaakov et Yokhanan, garçons bourrus qui ne savaient s’exprimer autrement qu’en beuglant ; ils appartenaient au cercle des Douze, ce dont ils tiraient une fierté de patriciens. Ils m’ont bientôt pris en grippe, surtout Yokhanan, le plus irritable, qui râlait de me voir toujours fourré dans la robe du maître... Moi non plus, je ne l’aimais pas beaucoup.

    La famille de Yeshu se joignait à nous aussi souvent que possible. Ils avaient eux-mêmes reçu le baptême de ses mains, en Judée… Mariam, sa mère, âgée d’une cinquantaine d’années, en paraissait plus, usée par la vie dure de la campagne ; sous les cheveux gris, le visage émacié semblait entraîné dans l’avalement de la bouche que la denture ruinée ne retenait plus ; son ventre était ballonné à cause des grossesses successives. De ses enfants qui avaient survécu, il y avait Yaakov qui devait avoir six ou sept années de moins que Yeshu ; après venait Mariam-la-jeune ; ensuite et je ne sais plus dans quel ordre, Yossef et Salomé ; puis Shimon et le plus jeune, Yehoudah, âgé de douze ans à peu près… Shimon et moi avions le même âge et nous sommes devenus tout de suite de vrais amis. Dans l’euphorie de ce lien fraternel, il m’arrivait de rêver que je faisais aussi partie de la famille. Jeune frère de Yeshu, quelle idée splendide !... Parfois même, je me berçais avec une fable, dans laquelle je recevais la révélation que Yeshu était mon vrai père ; moi, enfant trouvé adopté par l’autre… je me réveillais, tristement dégrisé, puisque la vérité de nos âges effaçait d’un coup ma fiction puérile. Il n’était pas assez vieux pour que la chose fût plausible.

  • Passion selon Menahem - 5

    Pascal Gautrin - Mangeur d'Ombres

     

    Passion selon Menahem

    5

     

    Je ne l’ai plus quitté, le suivant pas à pas dans les pérégrinations qu’il a entreprises en Galilée. J’appartenais à son monde et je ne me souciais plus de rien… Nous nous trouvions toujours un grand nombre autour de lui, mais, à part un noyau immuable dont je faisais désormais partie, les visages changeaient tout le temps : des hommes, des femmes, nous rejoignaient au matin, passaient la journée à cheminer avec nous sur une portion de notre route ; le soir ou le lendemain, ils s’en retournaient chez eux afin d’y pourvoir aux besoins de leurs familles. Dans notre troupe, on ne se préoccupait pas de la nourriture : certains comme moi étaient démunis de tout… d’autres, qui avaient de l’argent, faisaient quelques achats en passant… et les visiteurs, chaque jour, apportaient dans leurs besaces des pains et des galettes, des terrines de légumes, des œufs, des poissons séchés ; le partage était la règle, ceux qui avaient donnaient à ceux qui n’avaient pas.

    L’air de rien, Yeshu avait l’œil à tout. Il m’est arrivé de m’attarder en arrière et de rejoindre le groupe après que tous les vivres avaient été répartis. La première fois, je n’ai rien osé demander. Yeshu m’a appelé : – Menahem !... faisant du doigt le signe d’approcher. Je suis allé m’asseoir à côté de lui.

    – Tu ne manges pas…

    – Je n’ai pas faim… ai-je répondu, tandis que mon estomac protestait par des borborygmes.

    – Menteur !… Aide-moi à finir ma part ; on me sert toujours trop.

    Par timidité, j’ai encore bredouillé que je préférais sauter le repas.

    – Mange ! a-t-il ordonné dans un sourire, en poussant son écuelle contre mon ventre. C’est de soldats costauds, bien nourris, dont nous avons besoin, pas de jeunes maigrichons…

    Au coucher du soleil, on ramassait du bois mort pour allumer un feu à l’écart du village où nous étions arrêtés. On s’asseyait en cercle pour échanger à bâtons rompus les impressions de la journée, raconter toutes sortes d’histoires, souvent drôles. Yeshu n’était jamais le dernier à partir d’un grand rire, le front renversé vers le ciel… La disciple Mariam de Magdala, une belle femme au visage de chatte, se tenait à sa droite ; la place lui était réservée, c’était admis de tous... Sans aucune marque, jamais, de penchant ambigu ou de sensualité – lesquels auraient, sinon, suscité immanquablement jalousies ou aigreurs au sein de la compagnie – Yeshu appréciait les présences féminines dont l’intelligence intuitive s’accordait d’emblée avec la sienne… Quand on avait épuisé les bavardages, il demandait à des musiciens de jouer quelque chose ; l’un tirait une flûte de son sac, un autre frappait sur une darbouka et on s’abandonnait à scander les rythmes des musiques, de la tête et des mains ; parfois on dansait ; on chantait aussi des vieux airs, durant une heure ou deux… On traînait encore un peu, après que Yeshu s’était retiré pour passer le reste de la nuit dans la maison où il était attendu – presque partout, les villageois se disputaient pour l’avoir et le coucher chez eux –. Quelques fois Il préférait demeurer avec nous, dormir sur la terre et sous les étoiles.

  • Passion selon Menahem - 4

    Pascal Gautrin - Mangeur d'Ombres

     

    Passion selon Menahem

    4

     

    J’ai rencontré Yeshu pour la première fois sur une plage, aux environs de Capharnaüm… Il était arrivé depuis peu et il logeait chez Shimon Kephas… Que la mer fût tranquille ou agitée par des grands vents, chaque matin il prenait place dans une barque de ses amis pêcheurs et se faisait transporter vers les ilots d’habitations disséminés le long du littoral. Dès que des hommes et des femmes accroupis sur le sable, occupés à raccommoder leurs sennes après la pêche de la nuit, étaient aperçus, il commandait d’aborder près d’eux et mettait pied à terre. Sa réputation de maître exceptionnel, de quasi démiurge, s’était propagée en un clin d’œil, comme si les souffles de l’air s’étaient mêlés de propager son nom, de telle sorte qu’il lui suffisait de paraître en n’importe quel point de la côte, aussitôt les familles au complet se rameutaient en cet endroit, mystérieusement éveillées et averties par Dieu sait quelle intuition, ceux qui se trouvaient encore chez eux à ce moment survenant spontanément, en silence, pour se joindre aux autres qui réparaient les filets sur la plage. Les masures, regroupées en retrait derrière des haies épaisses, n’étaient pas visibles de la rive, c’est pourquoi ces gens qui s’avançaient tout soudain semblaient naître du cœur des arbres ou bien surgir d’entre les pierres, ainsi que dans des fables grecques et romaines où l’on voit des humains nouveaux se dresser sur la terre après la semaille surnaturelle qu’un héros a pratiquée pour obéir aux injonctions d’un dieu. Les visages noirs de ces pêcheurs, creusés, vieillis avant l’âge, leurs membres décharnés, dénonçaient leur condition d’exploités ; rongés jusqu’à la moelle par les collecteurs d’un tétrarque cupide, ils étaient contraints à une lutte quotidienne pour retirer des fonds hasardeux de la mer tout juste de quoi survivre ; leur démarche lente aggravait encore cet air de misérables sortis de quelque mythologie ténébreuse, d’ombres en peine remontées des enfers – et que Yeshu ramenait miraculeusement à la vie ; car il ressuscitait bel et bien leurs corps esquintés et leurs esprits moribonds, tant ses mots inspirés possédaient la puissance d’une médecine salvatrice. Il déambulait parmi eux et, par sa seule approche, il faisait fuir et s’évaporer les démons d’angoisses, de peurs, de colères… C’était une population métamorphosée qui demeurait longtemps, debout sur le sable stérile comme si des surgeons venaient de trouver la force d’y pousser, à suivre des yeux la barque qui le remportait entre ses rameurs, ne voulant pas perdre une miette du spectacle de sa dissolution progressive dans le lointain... Les disciples qui accompagnaient Yeshu profitaient de ces sorties en mer pour rapporter quelques pêches ; ils affirmaient que sa présence sur le bateau attirait les bancs de poissons et qu’ils peinaient à remonter leurs filets, si extraordinairement lourds et ventrus que c’était vraiment prodige, parce que les mailles, en toute logique, auraient dû se rompre… Parfois, il se tenait debout sur le plancher de l’embarcation, laquelle, de temps à autre, se trouvait dissimulée dans le creux des vagues, le laissant seul visible… C’est ainsi qu’il m’est apparu alors que je l’observais de la rive : avec son assurance altière, tout droit et imperturbable malgré le roulis, il semblait suspendu au-dessus de l’eau. Le bateau a touché le bord et il est descendu pour marcher sur la terre ; des pèlerins, venus là l’entendre, se sont avancés jusqu’à l’enfermer dans un cercle vibrant…

    … J’étais en miettes. Je crevais de faim et je ne savais pas où dormir. Paumé, complètement... Dès que je l’ai approché, je me suis réveillé... Il fascinait… Un corps puissant, fortement musclé par les travaux durs imposés depuis son enfance, la peau foncée au soleil… Marqué de pommettes saillantes et d’un nez large, son visage, bordé par une fine barbe noire, affirmait une détermination calme qui se propageait en forces sur les prosélytes, ranimant l’amour-propre des humiliés tels que moi, sans que je puisse expliquer comment… Lorsque je me tenais auprès de lui, instantanément des frissons de vie couraient par tout le réseau de mes veines ; les brumes de ma tête se dissipaient par enchantement… Non, je ne m’exalte pas… j’essaie de traduire ce que je ressentais vraiment… Je lui ai raconté mon histoire, tant bien que mal à cause des sanglots incontrôlés qui me secouaient frénétiquement : … Depuis plusieurs jours, j’errais au hasard, sans abri… Mon père est un commerçant très riche de Tibériade… Je n’ai pas le courage de refaire ici le récit du conflit épouvantable qui nous a dressés l’un contre l’autre, lui et moi… dire comment il m’a chassé… comme il m’a écrasé de sa malédiction… Si ma mère avait vécu encore, sûrement les choses ne se seraient passées comme ça… Je m’arrête : mes mésaventures n’apporteraient rien à ce dont je veux témoigner ici... Je n’avais personne chez qui me réfugier, tous nos proches ayant pris le parti de mon père, de sa fortune plutôt... J’étais à bout ; je me sentais sale, abject… aussi sec qu’une branche d’arbre foudroyée… Quand je me suis tu, épuisé à cause de l’effort insensé que m’avait coûté chaque mot, Yeshu s’est penché pour murmurer dans le creux de mon oreille, longtemps, une vague litanie… sur laquelle mon esprit s’est mis à flotter parce que je croyais y reconnaître le chant plaintif de ma détresse… Des larmes ruisselaient en continu sur mes joues… Puis j’ai réalisé que le souffle de sa voix se diffusait en chaque recoin de mon corps, arrachant en douceur des longues racines, ramifiées partout à l’intérieur ; en fermant les yeux, je pouvais les discerner dans une lueur de cave phosphorescente… Pas de doute : ce que je voyais, étaient les tentacules de la malédiction qui avaient poussé et s’allongeaient encore, insidieux et noirs, distillant méthodiquement du venin... Il a tout extirpé, jusqu’aux plus infimes radicelles. Ensuite, posant une main sur mon épaule, il m’a conduit jusqu’au bord de l’eau. D’habitude, le rituel n’était accompli qu’après un temps d’initiation et de recueillement, m’a-t-il expliqué, mais pour moi il fallait effacer sans attendre les dernières traces morbides qui me souillaient encore. J’ai retiré ma tunique et nous sommes entrés dans la mer. Il m’a immergé entièrement sous les vagues ; il m’a baptisé et il m’a lavé.

     

  • Passion selon Menahem - 3

    Pascal Gautrin - Mangeur d'Ombres

     

    Passion selon Menahem

    3

    Le nom du jeune prédicateur a couru parmi les habitants de la Judée, de bouche à oreille… à voix basse, comme rampant à couvert pour se glisser sous la chape de l’autorité romaine ; on chuchotait comment les étincelles divines s’allumaient à ses paroles dans le cœur des êtres de bonne volonté ; on disait les bénédictions et les guérisons reçues grâce à l’imposition de ses mains, la magie des baptêmes… Des pèlerins prenaient la route, en catimini, partant de Yerushalaïm, des bourgs ou des simples villages de la contrée. Bientôt il y eut affluence dans le désert des collines ; un vivier de visiteurs qui se croisaient, agités par les tremblements de l’espérance. Cela dura plusieurs mois.

    Inlassablement, Yeshu annonçait à tous que l’humiliation d’Israël allait prendre fin, que l’heure de son relèvement était arrivée... Bientôt, le royaume divin va s’emparer de cette terre avec fracas ; les envahisseurs et les mauvais serviteurs seront dispersés ou châtiés… Place nette !... Les Justes prendront alors le pouvoir pour imposer le règne de l’Amour de Dieu… Il expliquait l’ancienne prédiction du prophète Daniel qui, au temps lointain où les élites du peuple hébreux se trouvaient retenues en captivité à Babylone, avait reçu la révélation de notre destin : Daniel avait prévu la fin de l’exil, puis la reconstruction de Yerushalaïm ; à compter du retour des notables et de la réémergence de la Ville sainte, il avait révélé qu’il devrait s’écouler encore soixante-dix fois sept ans avant qu’advienne la fin des Temps avec l’anéantissement des forces du Mal… Quatre-cent-quatre-vingt-dix années… Il suffisait de faire le calcul : c’était maintenant !

    Un soir, des voyageurs se sont présentés à Ein Kerem, porteurs d’une nouvelle qui a mis la jeune communauté sens dessus dessous : le tétrarque Hérode Antipas a fait arrêter Yokhanan pour l’incarcérer dans Macheronte, une citadelle isolée du monde, sur la rive orientale de la Mer Morte… Le message cingle comme un coup de trique… Dans la foulée, une autre rumeur vient ajouter à la consternation, en disant que la Judée est aussi peu sûre que la Galilée : le préfet Pontius Pilatus, l’administrateur romain de la province, intensifie la traque et la répression policières dans le but d’en finir avec les agitateurs qui appellent le peuple à secouer le joug de l’occupant et à relever la tête… Et les pèlerins en pleurs, s’effrayant aussitôt, hésitent et s’interrogent les uns les autres si la sagesse ne serait pas de rentrer chez soi, se couvrir la tête, se faire tout petit !... Yeshu, lui, est frappé bien sûr, mais pas désarçonné. Tout de suite il reconnait, au-delà des avertissements, ce signal qu’il faut d’urgence réunir les forces pour se mettre en mouvement. Assurément, c’est la providence qui souffle ses consignes aux oreilles de qui sait entendre à demi-mots : Plus de point fixe. Devenir itinérant. Se répandre à travers les provinces d’Israël, insaisissables comme des torrents qui courent sur des terres perméables… Entraînant après lui tous ceux qui avaient assez de feu au cœur pour le suivre, Yeshu s’est mis en marche. Par les routes de Samarie et de la Décapole, il a progressé vers le nord, longé la rive occidentale de la mer de Galilée, jusque Capharnaüm… Peut-être avait-il déjà formé le plan de soulever une armée, afin de redescendre en nombre vers Yerushalaïm, libérer Yokhanan au passage et, avec lui, se faire reconnaître dans la capitale.

     

  • Passion selon Menahem - 2

    Pascal Gautrin - Mangeur d'Ombres

     

    Passion selon Menahem

    2

    Dans ce temps-là, Yeshu sillonnait les provinces… Galilée, Décapole, Gaulanitide, Pérée, Judée… Il était parti de Nazareth, un des villages de Galilée où, selon la tradition, avaient été regroupés autrefois les rameaux de la descendance de David ; des paysans et des artisans d’essence royale y menaient une vie aride… La conviction d’être appelé au service de son peuple hantait Yeshu, mais cette certitude peinait à dire son nom, comme si un voile la recouvrait encore. Il entrait dans les synagogues où il lisait et relisait les rouleaux des Écritures, qui sont les truchements par lesquels Eloï s’entretient, depuis la nuit des temps, avec ses fidèles ; il en savait par cœur la plus grande partie. Il poussait les portes de ces communautés religieuses et philosophiques où les juifs aiment tant se retrouver avec scribes et docteurs, afin de décortiquer en long et en large les textes sacrés et disputer de tout avec faconde. Parmi les fatras de sciences et d’opinions, Yeshu savait extraire ce qu’il fallait pour nourrir sa propre sagesse. Sa pensée originale se dégageait plus clairement jour après jour et la perception de lui-même s’aiguisait. Sa parole était mesurée ; il écoutait le plus souvent, se gardant encore d’intervenir au milieu des débats ; toutefois lorsque, saisi par la fulgurance d’une inspiration, il lui arrivait de révéler son point de vue, son intervention faisait l’effet d’un pavé jeté dans une mare, bousculant le ronron de l’assemblée qui se séparait en émoi... Après qu’il eut glané les enseignements d’à peu près tous les courants, sadducéens, pharisiens, esséniens, notamment… il ne manquait plus grand-chose pour qu’éclate sa véritable nature. Au terme du voyage, après un séjour dans la colonie de Qumrân, son intuition a conduit enfin ses pas jusqu’à Aïnon, chez le Baptiseur.

    … Lorsqu’il s’est relevé dans l’eau vive du Tirtza, au moment de reprendre pied sur la rive, il a perçu que le voile venait de se dissoudre totalement. Une voix a parlé à l’intérieur de lui. Il s’est entendu nommer et l’évidence de son identité l’a anéanti. C’était une illumination intime, implacable et indiscutable. Dans le même instant, Yokhanan, qui avait le don de décrypter les langages du corps et lire dans les pensées, a vu ce qui se passait en Yeshu et il a approuvé. Les deux hommes se sont pris dans les bras l’un et l’autre et se sont étreints fortement.

    Yeshu a partagé la société de Yokhanan pendant quelques mois, le temps nécessaire pour parachever sa mue imaginale. Le phénomène de l’émergence s’était emparé de lui et secouait toute sa personne avec la sauvagerie de la foudre, le laissant bien souvent harassé, comme évanoui à même la terre. Des forces magnétiques se déclenchaient, péremptoires ; des inventions pour guérir et exorciser les corps se révélaient à lui par les voies de l’inspiration et du rêve… Yeshu se retira dans une cabane, au milieu d’un paysage désertique de roches, veillé à distance par Yokhanan qui faisait déposer secrètement, tous les trois jours, un pot d’eau et une galette d’herbes sur le seuil de sa porte. Il demeura cloîtré plus de cinq semaines, dans une solitude absolue, aux prises avec ses ombres viscérales, inhérentes à sa condition d’homme… Un combat infernal, corps à corps. Lorsqu’il ressortit à la lumière pour redescendre vers Aïnon, amaigri, s’agrippant aux rochers, flageolant sur ses jambes décharnées avec la dégaine d’un ivrogne, la joie de la victoire irradiait sa carcasse. Il revenait ferme et parfait comme la céramique que le potier sort du four.

    Yokhanan et Yeshu se sont séparés pour accomplir simultanément la même mission de prédication et de baptême en deux régions éloignées ; le premier demeurant à Aïnon, le second gagna la Judée, pour s’installer au centre des monts d’Ein Kerem.

    Certains disciples de Yokhanan partageaient leurs visites entre Aïnon et Ein Kerem, reconnaissant désormais l’autorité des deux hommes à égalité. Parmi eux, il y avait Shimon Kephas et Andrea ben Jona, des frères qui vivaient de la pêche à Capharnaüm, Yaakov et Yokhanan ben Zebadiah, pêcheurs en mer de Galilée aussi, à Bethsaïda. Je parle de ces quatre parce qu’ils ont tenu des places prépondérantes auprès de Yeshu par la suite.

  • Passion selon Menahem - 1

    Pascal Gautrin – Mangeur d'Ombres

     

    Passion selon Menahem

    1

    La poussière. Les nuages de poussière qu’on soulevait en galopant sur les chemins… Je me souviens… À la fin de la journée, nous en étions gris et jaunes, des pieds jusqu’aux cheveux. Dès qu’on apercevait un torrent ou une mare quelque part, on se débarrassait de ses vêtements sales par-dessus la tête pour plonger dans l’eau, à poil, en poussant des cris de plaisir, faisant s’élever des jets de pluie dont on s’éclaboussait l’un l’autre comme des gosses. Après nous nous séchions au soleil, allongés sur la rive, nos tuniques rincées puis essorées, étendues sur des pierres à côté de nous.

    Les tourbillons de poussière, les gerbes d’eau, c’était comme les projections de notre joie qui jaillissait de l’intérieur de nous-mêmes au dehors. Une joie inouïe qui se répandait sur le monde... Yeshu nous avait lâchés par brigades à travers le pays, pour avertir les gens des villages. Entre cent-vingt et cent-cinquante disciples, filles et garçons, dispersés par groupes de quatre et cinq, dans toutes les directions... Jamais plus je ne revivrai des jours de pareil bonheur… Sur les routes, on ne savait plus marcher : on courait malgré soi, incapables de ralentir l’allure, haletant comme des jeunes chiens ; tout en allant au pas de charge, on jacassait et on gueulait des chansons stupides qui déclenchaient des fous rires... L’exaltation !... Ce vacarme !... sans tambours… nos cœurs cognaient plus fort que des tambours… Nous avions tellement rêvé à ce moment, et voilà que ça y était… les dés étaient jetés, on ne reviendrait plus en arrière. Nous y étions, à la veille du grand avènement.

    Notre excitation était d’autant plus forte qu’elle mettait fin à la trop longue confusion dans laquelle nous étions tombés après la mort de Yokhanan… En recevant la nouvelle de cette catastrophe, Yeshu était apparu comme désemparé, pour ne pas dire complètement désorienté – cela pourra sembler difficile à croire… Il ne confiait rien de son inquiétude, mais il n’était plus le même : lui, d’habitude si lumineux, si plein d’assurance, il restait silencieux, secret, avec son visage fermé qui se serrait comme un poing… Ensuite nous l’avions suivi dans la retraite qu’il avait résolue, hors de la Galilée soumise à Hérode Antipas… Des sympathisants inquiets étaient venus nous donner l’alerte : il fallait partir vite !... En tranchant la tête de Yokhanan, Antipas avait cru éteindre les menaces d’agitation populaire que le prédicateur lui faisait craindre… mais, le tétrarque continuait à se montrer nerveux à cause des bruits qui circulaient de la popularité de Yeshu, des informateurs lui ayant décrit les enthousiasmes que celui-ci soulevait partout où il passait… Tout le monde alors le répétait : Yeshu était le disciple du Baptiseur, reconnu et proclamé par lui ; il en avait épousé le sacerdoce et les discours au point que le maître l’avait nommé son égal et son frère…

    On pouvait imaginer l’aigreur d’Antipas à ce moment où il réalisait que le danger incarné par Yokhanan n’était qu’à demi écarté puisqu’en réalité il y avait deux têtes…

    Nous nous étions réfugiés à Bethsaïda, de l’autre côté de la frontière, hors d’atteinte de cet assassin et de ses satellites…

     

    Pour ne pas m’égarer, je dois revenir en arrière et retrouver le fil des événements depuis deux années… non, plus… trois années auparavant – Je ne peux pas préciser mieux… je ne connais de cette période que ce qu’on m’en a raconté… Des gens en quête de justice et d’absolu se rendaient en foules à Aïnon, qui est près des sources du Tirtza, une petite rivière de Canaan, non loin du Jourdain. Ils venaient à la rencontre de Yokhanan… Yokhanan annonçait la fin des Temps ; il purifiait les êtres par le rituel du baptême…

    La cérémonie… Des vapeurs d’encens qui s’accrochent à la surface du cours d’eau… Effluves des huiles odorantes. Mélopées et rythmes obsédants des tambours… Des femmes et des hommes descendent en file les marches d’un escalier taillé dans la pierre jusqu’à la plage exigüe que forme un rocher plat au bord de la rivière ; ils sont à moitié nus, un pagne noué autour des reins ; pas de paroles ; certains, habités par les sons, se déhanchent les yeux fermés. Et Yokhanan… phénomène étourdissant, squelette embrasé, violent et apaisant à la fois… Il se tient debout, dans l’eau jusqu’à mi-cuisses. L’un après l’autre, les adeptes entrent dans le courant ; Yokhanan les fait allonger sur les galets qui recouvrent le fond, les immerge totalement… Il la baptise, il le lave… Psalmodies et invocations... L’être est propre désormais ; purifié, définitivement net. La femme née pour la seconde fois, l’homme tout neuf, tout refait, sont ivres de gratitude. Ils chantent et parlent haut, touchés du doigt par l’Esprit ; les voici prêts pour entrer dans le royaume divin dont l’heure est imminente… dignes du nouveau temps… bientôt… très bientôt… Demain… Les prophètes l’ont dit autrefois… formels !... Et demain, leurs paroles vont devenir réalité, s’emparer de la matière… Et aujourd’hui est le seuil de la porte qui ouvre sur demain...

  • LA MARIÉE MISE À NU... (PAR LES CÉLIBATAIRES) – CONTE – 10

    Pascal Gautrin – Polyptyque – contes et récits

    La Mariée mise à nu… (par les Célibataires)  (fin)

     

    Il était lié avec l’une des galeries parisiennes les plus en vue qui, sous la condition d’exclusivité, lui assurait une rente mensuelle. Le contrat arrivant à son terme, on l’avisa que, compte tenu de la conjoncture, il ne serait pas envisagé de reconduction pour le moment… – C’est une mauvaise passe à traverser… ajouta le marchand d’art, sincèrement navré et compatissant… Ne t’inquiète pas, ce vent de folie finira par retomber… tôt ou tard… Alors tu seras encore reçu à bras ouverts chez nous… Tu es un artiste authentique… un grand artiste… vraiment… Sûr que le monde va te rendre de nouveau justice… dès que les esprits seront redevenus raisonnables…

    Flocon tourna les talons sans répondre. En sortant, il claqua si violemment la porte en verre qu’elle se pulvérisa et se répandit en milliers de petits morceaux cubiques sur le marbre du sol.

    Sa situation financière sombrait dans le rouge.

    Par son talent et son succès, beaucoup d’argent lui était passé entre les mains ; il en avait dépensé bien davantage… Tous ces marmots, qu’il avait contribué à mettre au monde année après année et dont il avait fait ses modèles tant qu’ils étaient nourrissons, faisaient autant de pensions alimentaires à payer chaque mois… Vingt-sept rejetons qui le ruinaient.

    Des huissiers vidèrent son atelier et son appartement des meubles et objets qui les garnissaient et, pressé par les banques, il vendit les murs à la hâte, bien en-dessous de leur valeur ; il ne retira pas de l’opération suffisamment de liquidités pour couvrir l’intégralité de ses dettes.

     

    Son histoire extraordinaire s’était répandue bien au-delà du cercle restreint des amateurs d’art pour faire les choux gras de la presse populaire que l’insolite de l’affaire avait enchantée. Le nom du peintre et sa malédiction étaient maintenant célèbres sur tout le territoire… En conséquence, il se trouva dans l’incapacité de dénicher quelque endroit où se réfugier… pas un lieu, si petit, si insalubre fût-il, qu’il pût encore louer… les bailleurs lui claquaient la porte au nez, persuadés que, s’il franchissait le seuil, le logis serait aussitôt la proie des flammes, ou écrasé par la chute d’un avion, ou désintégré sous n’importe quelle catastrophe imaginée par le Ciel…

    Il était à la rue.

    Il songea à en finir, indécis toutefois sur le choix du moyen… pendaison ?... saut dans la Seine… amanite phalloïde ?...

    Dans les contes traditionnels, le héros parvenu à ce stade abyssal de la défaite, s’il ne peut pas encore se décider à franchir le cap du suicide, se met à envisager de vendre son âme au diable…

     

     Elle portait alors le nom de Margaret Knockefisch… femme grande, aux traits marqués par la cinquantaine sans retouches ni fards, le cheveu terne… vêtue d’un éternel tailleur strict, hors-mode… constamment nimbée par un nuage de fumée bleuâtre émanant des cigarettes qu’elle allumait les unes aux autres sans devoir recourir à un briquet de toute la journée.

    Rue Jacob, elle dirigeait une galerie où la présentation de quelques toiles authentiques lui permettait d’expliquer et blanchir une fortune générée en réalité par d’autres activités bien lucratives mais pas trop avouables.

    Pour le développement de son commerce opaque, elle était à la recherche d’artistes habiles, de la trempe de Jérôme Flocon qu’elle pistait de loin depuis longtemps… depuis qu’elle l’avait débusqué par hasard, jeune étudiant aux Beaux-Arts… Dès ce temps-là déjà, il faisait preuve d’une habileté de technicien sans pareille… une intuition merveilleuse pour pénétrer et restituer les œuvres des autres peintres qu’il s’amusait à pasticher pour le plaisir. Flocon était l’instrument sur lequel Margaret Knockefisch voulait mettre le grappin et elle avait attendu son heure…

    L’heure était venue.

    Ils se rencontrèrent par hasard quai Voltaire, au bord de la Seine.

    Il était à point… elle n’eut pas besoin de longues phrases pour le convaincre et il lui emboîta le pas lorsqu’elle retourna rue Jacob.

    Elle l’installa dans un atelier d’arrière-cour qu’elle louait sous un nom d’emprunt, elle mit aussi à sa disposition tout le matériel nécessaire. Il n’avait qu’à peindre, elle se chargeait du reste ; grâce à son entregent et ses accointances dans le milieu professionnel des arts, elle faisait son affaire des certificats d’authenticité et autres formalités…

     Bientôt, des œuvres produites par Flocon inondèrent à nouveau le marché, sans que sa signature néanmoins apparût une seule fois. Au bas des tableaux, on lisait des noms divers… ChagallBaconDerainVlaminckMatisseSoulagesde StaëlModiglianiBraquePicassoSoutine… et cætera… et cætera.

    Mais à partir de là, c’est une autre histoire…

     

  • LA MARIÉE MISE À NU... (PAR LES CÉLIBATAIRES) – CONTE – 9

    Pascal Gautrin – Polyptyque – contes et récits

    La Mariée mise à nu… (par les Célibataires)  (suite)

     

    3

     

    La vente Merteuil fut invalidée par la C.V.V. (Commission des Ventes Volontaires) et le collectionneur dépité récupéra tous ses tableaux qu’il remisa dans l’attente d’une prochaine partie plus propice.

     

    Au soir du jour terrible – dies illa – les journaux rapportèrent que le financier George S. Suiter s’était donné la mort au dernier étage du Suiter Palace, fier building qui domine le quartier des affaires de Philadelphie. Depuis quelques jours, le microcosme financier murmurait que l’homme d’affaires était au bord de la banqueroute, sans soupçonner encore à quel point proche du bord… Il semble que l’ultime espoir de George S. pour retarder sa chute en étanchant les plus hémorragiques de ses dettes avait été la vente de sa collection d’œuvres d’art : au cours des dernières années il avait misé un maximum de fonds sur les étonnantes performances du peintre Jérôme Flocon... C’est après avoir appris l’inexplicable effondrement de cet artiste que le désespéré avait conçu cette conclusion tragique à sa formidable carrière

     

    Mort et effondrement cataclysmique d’un commissaire-priseur… suicide tragique d’un milliardaire, prince de Wall Street… Dans le monde de l’art et les cercles d’amateurs, le Flocon commença à faire peur

    Flocon… le nom devenait synonyme de krach, de loser… pire encore : de génie fatal aux investisseurs. Son front paraissait désormais marqué par cette épithète d’infamie : porte-poisse

     

    Fin juillet… À Francfort-sur-le-Main, un industriel voit en l’espace de quelques heures les trésors de sa collection personnelle réduits à néant par un incendie dont l’origine demeurera à jamais inexpliquée (en fait, un court-circuit électrique dans les systèmes de sécurité). Parmi les nombreuses signatures qui figuraient au catalogue, on repère celle de Jérôme Flocon… cette coïncidence est soulignée à gros traits par des chroniqueurs spécialisés…

    Mi-août… En prélude à une crise planétaire, on assiste à l’effondrement de la banque d’affaires H.V.F. dont les fonds sont rongés par une prolifération de subprimes. Une enquête de presse note au passage, dans le bureau du directeur général, juste au-dessus du fauteuil présidentiel, la présence au mur d’un Flocon de grande dimension… l’objet était pendu là depuis six mois, dit-on…

    Septembre... Une aventure rapportée par le magazine Point de Vue : une aristocrate, gênée financièrement à cause de son goût invétéré pour les jeux sur tapis vert, tente de déposer en douce sa corbeille de fiançailles aux guichets du Crédit municipal. Le directeur du Mont-de-piété considère œuvres d’art et bijoux constituant le riche cadeau de la promise et accepte de prêter sur gage de l’ensemble des objets, à l’exception d’un tableau signé Jérôme Flocon qu’il rejette catégoriquement ; tout au plus consent-il cent euros sur la valeur du cadre qui est, en effet, de belle facture. De rage, la joueuse humiliée crève la toile et la promesse de son mariage princier s’en trouve rompue.

     

    Il ne se trouva plus personne parmi tous ceux qui, au temps de sa splendeur, se disputaient les œuvres du peintre qui ne cherchât à s’en débarrasser en catimini… Brossées par le mauvais œil... tout espoir de les revendre se révélait absolument chimérique, même cédées pour un montant symbolique… Offertes en cadeaux, elles étaient vigoureusement rejetées par les récipiendaires offusqués…  L’ultime recours des possesseurs était la destruction pure et simple… la crémation... l’abandon quelquefois…

    Sur les trottoirs des beaux quartiers, on croisa des toiles du peintre, lacérées et furtivement oubliées contre un mur…

     

    Fin septembre... Baru Ikeda, maître de l’industrie d’armement nippone, décéda au terme d’une longue maladie. Cet amateur fou de peinture occidentale avait amassé une collection de tableaux où figuraient plusieurs Van Gogh et des Pissaro, des Cézanne, Bonnard, Derain, et cætera. … Braque, Rothko, Kandinsky, Pollock, Basquiat, Dubuffet, et cætera. … et 3 Flocon. Par testament, il fit savoir au monde que, même en cas de mort corporelle, il refusait la séparation d’avec ses immortels chefs-d’œuvre… il exigeait qu’on emballât sa dépouille nue avec l’ensemble des toiles, puis qu’on incinérât tout le paquet. Ses dernières volontés furent scrupuleusement respectées et 284 œuvres d’art inestimables furent réduites à un tas de cendres mêlées à celles du défunt. Seuls les 3 Flocon restèrent sur le carreau… quelques jours avant son dernier soupir, le moribond avait dicté un codicille où il était ordonné qu’on retirât l’artiste maudit de la liste des élus.

    Pour Flocon, l’exclusion de l’autodafé représenta une sorte de coup de grâce.

    (à suivre)

  • LA MARIÉE MISE À NU... (PAR LES CÉLIBATAIRES) – CONTE – 8

    Pascal Gautrin – Polyptyque – contes et récits

    La Mariée mise à nu… (par les Célibataires)  (suite)

     

    Dans le hall de l’Hôtel des Ventes, les téléphones dégainés tressautent dans les pognes secouées de spasmes... Appeler !... Prévenir afin de tenter in extremis le sauvetage de quelques meubles… ou débris de meubles... On ne réfléchit pas… pas plus que ne l’a fait l’Américain… Pas la capacité... Trop de fièvre. Trop d’émotions...

    Portables appellent postes fixes. Portables appellent cellulars. Portables font sonner au loin d’autres membres affiliés à l’universelle confrérie de la téléphonie mobile.

    À New-York où le soleil de 10 heures se réfracte en millions d’éclats contre les façades des buildings vitrés, des cellulars pépient gaiement dans des poches-révolvers ; des galeristes neutralisent le système d’alarme et déverrouillent leur porte en verre, tandis que des jingles chantent du fond de leur attaché-case couché sur le bureau... Flocon, le krach !... Voilà donc ce qu’annonçait le signal tintinnabulant du petit appareil… cri sinistre d’outre-tombe… Flocon collapsed !... Sur la côte ouest, à San Francisco, entre les craquements des toasts beurrés, par-dessus les sifflements des théières matinales, brisant des breakfasts alanguis, des cellulars braillent : Alarm ! Alarm ! Flocon crumbled... Et de l’autre côté du globe, dans les nuits profondes de l’Orient, portables appellent encore cellulars. Cueillant sur le seuil de l’endormissement à Singapour et à Perth, fracturant les rêves du sommeil paradoxal à Tokyo ou Auckland, sonneries suintent de sous l’oreiller écrasé, d’entre les draps confits, gémissant : Alarm ! Sleep no more ! Flocon is dead ! Sleep no more ! Market has murdered sleep

    Tout autour de la Terre, réseau de connivence… un filet tissé de confusion et d’angoisse se tend.

    Et des spéculateurs valeureux manquent s’étrangler avec leur boisson chaude du matin… de paisibles agioteurs sont tirés hors d’un sommeil réparateur pour sombrer dans la réalité du cauchemar… Aucun ne connait encore le geste fatal de leur frère George S., pourtant le froid de la mort glisse sur le front de chacun, lugubre comme un fil d’acier… Ô qui dira l’extrême fragilité de nerfs de celui qui spécule ?... Qui saura décrire ces navigations quotidiennes entre écueils et maelströms… cette vie de transes… d’effrois… ces périls régis par les sautes d’humeur des marchés, par les tocades des conjonctures plus pernicieuses et impondérables qu’une mer démontée ?...

     

    À Paris, devant l’Hôtel des Ventes.

    Des fourgons blancs, des camions rouges, des voitures noires forment barrage en travers de la rue. Sirènes hurlantes ; gyrophares bleus, jaunes, orange...

    Une meute composée de pompiers, médecins et brancardiers, officiers de police, a investi la salle 4. On s’affaire pour tenter de dégager les victimes ensevelies sous le défunt. Peut-on encore secourir quelques survivants ?.... Par principe, on prône l’optimisme, toutefois la raison a du mal à l’admettre...

    Des tentatives de soulèvement ou de déplacement de la masse monumentale se sont avérées irréalistes. Ultime recours : le débitage par tronçonneuses… Plusieurs pompiers, des jeunes gaillards, s’activent autour du monstre mort, découpant morceau après morceau, dans le rugissement furieux des engins. Une à une, les pièces détachées sont évacuées jusqu’au trottoir, enfournées à l’arrière de fourgons qui les emportent vers l’institut médico-légal ; les véhicules qui démarrent sont aussitôt remplacés par d’autres… cette ronde crée un spectacle impromptu… un ballet mugissant qui durera jusque tard le soir… sans répit… jusqu’à l’évacuation du dernier morceau de Maurice de Gousse et de la dernière dépouille de spectateur dégagé... Au fil des heures, l’équipe des secours aura retrouvé, entre les débris des sièges, une quinzaine de corps aplatis ; deux seulement seront diagnostiqués encore viables, quoique dans un état critique, et acheminés jusqu’à l’hôpital Lariboisière.

     

    La nuit a fini par tomber.

    Tout le jour, le disque solaire avait tourné sur le bleu du ciel comme un astre désorbité.

    Il avait hurlé sans faiblir jusqu’au crépuscule.

    (à suivre)

     

  • LA MARIÉE MISE À NU... (PAR LES CÉLIBATAIRES) – CONTE – 7

    Pascal Gautrin – Polyptyque – contes et récits

    La Mariée mise à nu… (par les Célibataires)  (suite)

     

    On échangea des regards entre voisins... l’air stupide…

    Adjugé ?...  Pan ?...

    Avait-on réellement entendu ou bien était-on victime de quelque mirage sonore ?... Ou d’un acouphène au creux de la trompe d’Eustache ? Et pour les malentendants, d’une défaillance traitresse du sonotone ?...

    Non, non ! Chacun l’avait bel et bien reçu, perçu, reconnu : « Adjugé ! » articulé d’une voix synthétique, d’une voix d’outre-monde, confirmé aussitôt par le Pan solennel du marteau...

    Géraldine en cloque cédé pour la somme ridicule de 550.000 dollars !...

    Dans la poitrine des plus émotifs, le muscle cardiaque fit quelques bonds dangereux… voire même un bref arrêt, omettant une ou deux mailles dans le tricot des « diastoles-systoles »…

    Un film en accéléré se déroula dans la cervelle des imaginatifs : ils virent défiler des collections mirifiques qui se fanaient d’un coup. Scène de cauchemar : un glacis grisâtre, épais comme un sirop, s’épandait sur des chefs-d’œuvre ; le vernis d’infamie de la cote à la baisse !... Et les visions s’enchaînaient en accéléré… comptes bancaires dans le rouge… bilans déficitaires… investissements ridiculisés… presse hilare… krach !... et enfin, par des fenêtres ouvertes, des sauts dans le vide… dans des chambres solitaires, des revolvers braqués sur tempe !...

     

    Les premiers rangs des spectateurs poussèrent encore un hurlement, bousculant leurs sièges dans un élan pour s’enfuir. Avec un fracas épouvantable, l’incommensurable adjudicateur s’effondrait au-dessus d’eux. Il écrabouilla les planches du bureau restées encore debout comme si elles n’étaient que les parois d’une frêle boîte d’allumettes. Les fauteuils renversés se trouvèrent ensevelis sous son corps, ainsi que quelques spectateurs trop lents à déguerpir.

    Mouvement de la foule en panique.

    Les spectateurs se précipitèrent comme des rats effrayés pour évacuer la salle. Ils se pressèrent, s’écrasèrent dans les sas de sortie... Imprécations… pleurs… injures… Pieds broyés… chemises lacérées.

    Dans une allée, cinq ou six esprits forts s’étaient arrêtés en petit groupe pour discuter ostensiblement d’affaires, affirmant ainsi leur flegme et leur mépris du tout-venant impressionnable ; ils furent pulvérisés, piétinés à mort sous la charge en trombe d’une horde hystérique. Des amis, des frères, des couples furent violemment déchirés et séparés ; par-dessus les cris de la foule en délire, on pouvait reconnaître les appels pathétiques de ces âmes éperdues.

     

    Dans la rue, un taxi ralentit, s’arrête devant l’entrée de l’Hôtel des Ventes. L’Américain saute sur le trottoir, joues rubescentes et courte haleine ; il s’élance vers les trois marches du seuil qu’il franchit d’un bond… En retard ! Trop en retard ! Une heure et plus… Cette vente qu’il ne devait manquer sous aucun prétexte… toute la première partie perdue… Le Flocon ?... Où en est-on des enchères du Flocon ?... Si au moins il pouvait arriver avant la fin de celles-ci !… Il traverse le hall… Le voici devant la salle 4 d’où une foule dégorge en torrent furieux. Impossible de fendre le flot… Refoulé, rejeté sur le côté par la puissance du courant… Quelques bribes de phrases… des interjections qu’il attrape par-ci par-là au milieu du tumulte : Flocon… de Gousse… effondrement… chute…. Flocon… commissaire-priseur… chute… Flocon… Alors gagné par la fièvre générale, il crie de toute la force de ses poumons : La vente Flocon… est-ce qu’elle est finie ?... Quelqu’un passant au pas de charge répond sans ralentir : – Oui oui ! Fini. Tout est fini. – Quels résultats ?... Flocon ? Combien Flocon ? – Rien du tout. Des clous. Foutu le Flocon. 550… Liquidé à 550000 !

    Coup de matraque sur l’occiput. Il est abasourdi.

    Jour de cauchemar !... À bout de nerfs, facultés de réflexion et d’analyse enraillées, il lui faudrait se poser quelques minutes… que la vapeur brûlante tiédisse sous sa calotte crânienne… au lieu de cela, il tire son téléphone hors d’une poche de son jean. De l’autre côté de l’Atlantique, le patron attend son appel… dans quelles transes, il n’ose l’imaginer... Lui annoncer la nouvelle… lui apprendre la catastrophe sans tarder puisqu’il voulait être informé en direct… sans faute… en simultané...

    Philadelphie, 9 heures 40 du matin. L’homme regarde sans réagir le téléphone qui couine sur la table basse devant lui. Un bref contrôle du comportement de sa main droite… satisfait de constater qu’elle ne bronche pas, il saisit l’appareil et caresse du pouce la touche verte de connexion. Une voix dans son oreille : – Hello, George ?... Hello ?...

    Quelques mots ont suffi… pas besoin de longs discours. L’homme n’a fait aucun commentaire… juste remercié, puis posé le pouce sur la touche rouge de déconnexion.

    Quatorze minutes plus tard, il se tira dans la bouche une cartouche 33 Magnum avec le fusil dont il usait d’habitude pour la chasse aux canards.

  • LA MARIÉE MISE À NU... (PAR LES CÉLIBATAIRES) – CONTE – 6

    Pascal Gautrin – Polyptyque – contes et récits

    La Mariée mise à nu… (par les Célibataires)  (suite)

     

    Entrée en lice de l’objet n°3.

    Les mêmes rouages vont s’enclencher. Routine… Tout le monde a compris : petit appariteur bondissant… hop ! hop !... présentation de la toile tous azimuts, de-ci, de-là, devant...

    N°3 : Jérôme Flocon, Géraldine en cloque.

    Flocon !... La minute est chargée d’émotion. Public frissonne, puis retient son souffle. Chaud devant !...

    Flocon… Monstre sacré salué par les anges de l’expertise... Faiseur de chefs-d’œuvre… Génie qu’on estampille les yeux fermés…

    Flocon Jérôme. Respect !…

    Un phénomène à sa manière. D’un certain point de vue, pour lui ou à cause de lui qu’on est venu là, bravant la mort en ce jour de fournaise.

    Jérôme Flocon… Depuis une demi-décennie, étoile qui file droit au pinacle du succès, sans biaiser. Et à cette heure, en pôle-position au firmament des beaux-arts, comète fascinante qui désespère les envieux. Flocon, coqueluche de la spéculation moderne… Flocon, promesse de pactole…

     

    – Insert pour un aperçu de l’œuvre floconienne. Le critique d’art incontesté, J.-D. Payenzehler, lui ayant consacré un long article dans un récent numéro de la revue International Contemporary Art, il nous a paru judicieux de donner ci-après la traduction de quelques extraits :

    « […] Quels sont les sujets de prédilection de l’artiste (ceux qui, avouons-le, nous interpellent davantage) ? Des femmes enceintes et des nouveau-nés chimériques…

    « Sortilège érotique des premières dont la contemplation provoque d’ineffables secousses dans les profondeurs masculines... Énigmes insondables de la sexualité et de la fécondité. Habile conglomérat d’angoisses savantes et de désirs torturés. […]

    « Quant à ses portraits d’enfants au berceau, ils nous plongent dans un état de consternation morbide : jeunes monstres informes, fantomatiques, bébés-aliens méchamment pondus en ce bas monde après qu’ils ont traversé quels limbes aventureux, quelles antichambres de la Peur ?... quelles terras incognitas ? – ô combien incognitas !... – Flocon n’est pas un simple peintre ; c’est un révélateur d’âmes, un prophète : les yeux de ses modèles, adultes ou nourrissons, sont des miroirs au fond desquels se dévoilent certains arrière-plans de la psyché qui font froid dans le dos ; on y devine des espaces infinis (rêves ou réalité ?) qui n’ont rien à envier aux univers les plus inquiétants imaginés par la science-fiction.

    « […] Autre particularité qui nous apostrophe : tous les modèles, femmes ou enfants, sont installés au milieu de natures mortes composées de sextoys peints avec un réalisme si cru que le visiteur est souvent tenté de s’en saisir et les emporter.

    « […] L’œuvre de Flocon est autobiographique, et ce n’est pas s’abandonner à une curiosité louche de presse people que de révéler cette singularité (le peintre n’est-il pas le premier à attirer, en toute franchise, l’attention sur ce point ?). Les femmes enceintes qui ont tour à tour posé pour lui étaient ses compagnes de la vie, les bébés dont il a fait ses modèles étaient ses derniers nés, les objets pornographiques du décor proviennent de la panoplie de ses instruments usuels… C’est un homme privé qui explore ses proches à nu et confesse ses propres hantises. Cette proximité contribue largement au trouble qui émeut et bouscule le spectateur le plus averti lorsqu’il se rencontre avec une de ces toiles livrées sans pudeur… » –

     

    En ce quatrième jour de juillet, l’investisseur Merteuil expose à la vente une partie de sa collection d’art contemporain – une première manche en quelque sorte qui donne l’occasion à ses courtiers de jouer à la hausse – et plusieurs Flocons de belle facture sont inscrits au catalogue. Propulsion du prodige encore plus haut… Étape cruciale. Tous les amateurs qui auront joué de confiance la carte Flocon au cours de ces dernières années béniront Merteuil en appréciant la plus-value réalisée.

    Dans la salle les combattants bandent leurs muscles pour un tournoi sans quartier ; ceux qui sont assis se campent et assurent leur posture sur le siège... D’aucuns qui se tiennent debout affermissent leur équilibre, jambes écartées, genoux légèrement ployés ; d’autres au contraire se haussent sur demi-pointe. Grâce aux stimuli des deux premiers rounds, les corps, endoloris de prime abord par la clim assassine, ont recouvré toute leur vigueur ; une vraie passion belliqueuse électrise les nerfs aiguisés…

    Vamos ! Dieu vomit les tièdes ! Que crèvent les débonnaires et les pusillanimes !...

    Jérôme Flocon… Géraldine en cloque… Mise à prix : 450.000.

    C’est parti. – 500 à gauche. – 550, ici, troisième rang… – Au centre ?… Au fond ?…

     

    Ce fut à ce moment précis qu’un cri de stupeur souleva l’assistance. Émettant un son étrange qui faisait penser aux vibrations annonciatrices d’avalanche, la montagne de Gousse chavirait. Une voix aussi désincarnée que celle d’un computer s’échappa de la gorge du commissaire-priseur, prononçant un « Adjugé ! » mécanique ; son bras gros comme le tronc d’un chêne s’abattit, tenant le marteau dans son poing… lequel marteau fit retentir un Pan ! sacramentel lorsqu’il rencontra accidentellement le plateau du bureau qui fut pulvérisé sous le choc.

    (à suivre)

  • LA MARIÉE MISE À NU... (PAR LES CÉLIBATAIRES) – CONTE – 5

    Pascal Gautrin – Polyptyque – contes et récits

    La Mariée mise à nu… (par les Célibataires)  (suite)

     

     

    Carrefour formé par la rue du Cherche-Midi et la rue du Four.

    Warnings.

    La contractuelle ne se reconnaît pas elle-même : d’habitude ses supérieurs et même ses collègues lui reprochent sa trop grande mansuétude, lui serinent qu’elle est trop molle. Aujourd’hui – à cause de la chaleur infernale qui éveille en son sein quelques démons inconnus, sans doute – elle se montre d’une humeur de dogue ; elle chercherait des crosses à tout ce qui bouge… Pourquoi s’acharner contre cet Américain jusqu’à jouir follement de le voir perdre pied et rougir comme une tomate ? Pas de raison particulière… Peut-être cet accent qui lui paraît agaçant au dernier degré…

    L’autre, trempé de sueur, s’épuise à rabâcher que la voiture est tombée en panne au carrefour, qu’il a réussi à la pousser sur le côté pour dégager la chaussée, qu’il a contacté par téléphone sa compagnie d’assurance qui envoie une dépanneuse tout de suite… dans les trente minutes !... d’un moment à l’autre… qui devrait être là d’ailleurs... La femme bleue s’obstine à ne rien entendre. – Si le véhicule n’est pas dégagé immédiatement, répète-t-elle d’un ton sec, j’alerte le service de la fourrière qui sera sur place dans cinq minutes... En son for intérieur, elle est enchantée de cette hargne toute neuve. Véritable révélation d’elle-même à elle-même. Sentiment de fierté !

    Pour la vingt-cinquième fois, l’américain éponge son front à l’aide d’un mouchoir en papier. – Cunt ! Cocksucking whore ! récite-t-il tout bas, plusieurs fois de suite comme une adjuration d’exorcisme.

     

     

     Salle n°4, le silence religieux a repris son empire.

    Retour de l’appariteur vibrionnant.

    Avec des précautions tendres, il enlace, Compenstutensations XIII, le n°2 qu’il embarque dans la danse.

    Annonce d’un ton claironnant de héraut : Compenstutensations XIII, œuvre dichrome de Ienisseï Shôhler-Daall. Brandit l’œuvre au-dessus de sa tête, l’expose sous toutes les coutures à la convoitise des regards...

    L’artiste, ours asocial bien connu, a été invité, convoqué plutôt… on signale sa présence au siège central du septième rang. Mains crépitent derechef… Comme des encensoirs aimantés par son corps magnétique, mains se tendent en direction du jeune maître qu’on a réussi, fait à marquer d’une pierre blanche, à tirer hors de sa tanière. L’idole grimoule entre ses dents trois mots incompréhensibles tout en plantant son regard sur ses espadrilles. Tout bas, il prie le sol de s’ouvrir sous ses semelles, de l’ensevelir, le digérer dans une motte de glaise... Asticoté par ses voisins, lesquels sont agents à la solde de Merteuil, il lui faut se déplier à contrecœur… Le voici, Shôhler-Daall, géant squelettique, dressé au-dessus de l’assistance. Visage cramoisi, il parvient à incliner imperceptiblement, dans le haut de sa nuque, deux vertèbres cervicales. Clop ! clop !... Salue une fois, deux fois… Et brusquement se replie comme soumis à la volonté impérieuse de ressorts cachés… se casse en angles aigus et lignes brisées jusqu’à se retrouver assis. Maussade. Plein de rancune.

    Mise à prix.

    Le jeu reprend. Même chose que précédemment... On a déjà conté... Plus rapide, en fait. Sans tergiversations. Tourbillonnant comme un feu de cheminée, l’enchère part et vrille et monte en torche. Culmine et rayonne.

    Adjugé-Pan !... Score époustouflant.

    Sous une ovation, Compenstutensations XIII peut regagner sa loge en coulisse, tandis que ses voisins agacent le peintre victorieux pour l’obliger à dérouler encore son interminable ossature. Comme il rechigne, les autres sans pitié le pincent et le secouent. Pour la seconde fois, le supplicié s’exécute… remonte au pilori, la haine au ventre.

    (à suivre)

  • LA MARIÉE MISE À NU... (PAR LES CÉLIBATAIRES) – CONTE – 4

    Pascal Gautrin – Polyptyque – contes et récits

    La Mariée mise à nu… (par les Célibataires)  (suite)

     

    Les premières offres se croisent.

    Promenade paresseuse d’abord ; non que l’on dédaigne une œuvre de Caldara, mais les méninges sont engourdies… Paresse climatique, on peine à lever un bras ; les voix sont feutrées ; l’ankylose des lèvres freine l’envol des chiffres. Quatre crieurs rôdent dans le public pour relayer les enchérisseurs timides ; somnolents eux aussi, on les perçoit à peine.

    Le jeu s’élabore quand même par la grâce des habitudes, mais on s’escrime à fleuret moucheté. On tricote gentiment plutôt qu’on n’enchérit. Une bataille en dentelles, polie et de bon ton… excusez si je dérange… après-vous… je n’en ferai rien…

    Peu à peu, les passions s’éveillent.

    De-ci de-là, des convoitises bestiales commencent à éclairer les pupilles, à ranimer les carcasses ; des petites aiguilles d’émotion se fichent dans les poitrines et titillent.

    Désirs perfides s’éveillent. Appétits s’excitent.

    Enchérisseurs se prennent aux mots… s’échauffent... Sur quelques faces mâles et austères apparaissent des moues d’enfants capricieux, des acharnements mesquins à emporter le morceau. Il y en a qui s’exaltent comme des chats, jouant toutes griffes dehors et perdant le discernement au point de ne plus savoir si c’est un simple jeu ou bien question de vie et de mort.

    Des envies de meurtres par strangulation se glissent à présent sous la partie de mains chaudes.

    Et les offres ont grimpé… grimpé… enfin… jusqu’aux premiers vertiges.

    Déjà les plus émotifs ont déclaré forfait... Au plus fort de la bataille, ils étaient une quinzaine. Ne sont plus que six… Plus que quatre… Trois…

    Deux s’affrontent encore. Escaladant pied à pied. Montant l’un par-dessus l’autre. Se piétinant, chiffre sur chiffre.

    Duel implacable : un petit jeune homme aux dents proéminentes, un vieux monsieur tout vibrant.

    Celui-ci, l’ancien, est un enragé, un pète-sec ; des siècles d’avidité fébrile ont séché durement ses muscles, cœur compris, comme chair de pemmican. Un cuirassé… À son actif : cinquante années de négociations affairistes et d’assassinats sans remords, une panoplie innombrable de cadavres roulés dans la boue et de folles enchères sans états d’âme… Pourtant pas un spectateur qui ne pronostique déjà sa défaite toute proche… Parce qu’on ressent l’usure de l’âge. Quelque chose en lui a fléchi, s’est émoussé. La haine inexorable, indispensable pour terrasser son adversaire, ne brûle plus avec assez de démence…

    Celui-là, petit jeune homme, avec son air de rien – sûr que tout nu en chaussettes doit pas peser bien lourd – cou de poulet maigrelet, acné tardive saupoudrée sur les joues et poitrine creuse… petit jeune homme est un tueur !... Il veut Caldara. Sa promotion sociale en dépend. Catafer 106… Il lui faut Catafer 106. Son commanditaire incognito a été péremptoire : à tout prix !… Œil gris vissé sur l’enjeu, petits poings serrés, méchants comme les cailloux d’une fronde, incisives qui poussent les lèvres vers l’avant, il est déterminé à écraser son ennemi coûte que coûte... Pas de place au doute. Il aura Catafer 106. Il aura Caldara. Il l’aura !...

    IL L’A.

    Le Mont de Gousse, impavide, a frappé de son marteau. Prodige de l’habitude… magistralement machinal… impeccablement régi par trente-huit années d’actes sacerdotaux. Parole a fusé par sa bouche entrouverte, directement comme une fuite de gaz ; une voix blanche d’automate.

    A l’apogée de l’ivresse, au dernier degré du supportable… tension maximale… fil tendu près de craquer... tous les nerfs prêts à claquer...

    ADJUGÉ-PAN !

     

    Soupir unanime. Corps se relâchent. Poitrines se soulèvent à nouveau grâce aux respirations libérées. Paumes des mains claquent sèchement, crépitent.

    Petit jeune homme, survolté, est parcouru de spasmes, les décharges de la joie. Vieux monsieur s’effondre au creux de son fauteuil, blêmit et devient transparent, comme avalé par le velours. Détresse du vaincu. Une fraction de seconde, l’ancien mâle dominant voit se profiler devant lui l’image de la mort embusquée...

    Public applaudit longtemps.

    Hommage ! Salut et chapeau bas ! Gloire à Catafer 106 - sa valeur, son prix, sa nouvelle cote belle à pleurer !

    À l’adresse de Monsieur Merteuil – celui-ci veillant dans l’ombre, loin de l’Hôtel des Ventes, quelque part sur la rive gauche de la Seine – des agents textotent le résultat de la première vente. Là-bas, au fond de son repaire feutré, satisfaction du collectionneur… En pensée, il congratule petit jeune homme qui a bien mérité sa commission. Huit autres Caldara, dont les prix viennent en quelques minutes de progresser de 440%, attendent en réserve l’ordre qui les jettera dès demain sur le marché…

    (à suivre)