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Passion selon Menahem - 10

Pascal Gautrin - Mangeur d'Ombres

 

Passion selon Menahem

 

10

En attendant, Yokhanan était emmuré dans Machaerus, au pouvoir de Hérode Antipas… Antipas, le faux roi de Galilée, l’usurpateur… On imaginait les affres de ce bandit, fils du bandit en majuscule Hérode-le-grand, rejeton d’une lignée scélérate qui n’avait aucun rapport ni de près ni de loin avec la maison de David, rien qui pût excuser de le voir assis sur le trône d’une province d’Israël. Pour assurer son autorité, il ne pouvait se prévaloir que de la complaisance de l’empereur de Rome et de la puissance militaire de l’envahisseur dont il payait le soutien par une collaboration servile… Petit bonhomme grassouillet, fardé comme une idole, nimbé de parfums et couvert de bijoux, il aurait pu faire figure d’enseigne devant la plupart des satrapes de l’Orient… un parangon de l’espèce... D’une cruauté sans bornes, par intermittence, sous l’emprise de la peur… lorsque l’anxiété rongeait sa conscience faisandée, le plongeant alors dans un sentiment de vulnérabilité insupportable, il devenait dangereux à l’extrême ; dès qu’il trouvait le moyen d’être rassuré et se croyait à nouveau en sécurité, il retombait dans les couches fondamentales de sa nature qui étaient faites d’indolence velléitaire, de lubricité molle, en même temps que de rapacité maniaque… En dénonçant publiquement ses impostures et ses sacrilèges, tel un nabi furieux que le Ciel, lui-même en colère, inspirait, usant d’anathèmes et d’invectives, Yokhanan avait fini par le plonger dans les transes ; et ç’avait été seulement quand il avait eu la certitude que son accusateur se trouvait au secret, dans le fond d’une geôle, au milieu du désert, que les émotions paniques d’Antipas avaient pu s’apaiser. Il était alors retombé dans une phase de relative ataraxie, en négligeant de contraindre son prisonnier davantage et de donner à son encontre des consignes draconiennes, non pas parce qu’il se sentait maintenant plus enclin à l’indulgence, mais bien évidemment par flemme et par désintérêt… Des pèlerins fidèles au Baptiseur profitaient sans le savoir de l’humeur lunatique du tyran puisqu’ils s’acheminaient jusque Machaerus, stationnaient ensuite au pied des murailles, sans être inquiétés ; certains y demeuraient de l’aube au crépuscule, à guetter un passage de leur maître dans le carré d’un soupirail ou entre les créneaux du chemin de ronde lorsque lui était accordée la possibilité de prendre l’air. Quelquefois, sa voix éclatait avec la puissance d’un buccin, tonitruante, déclenchant en écho une trainée de croassements dans un envol éperdu de corneilles ; cela faisait l’effet d’un glaive crevant la chape de silence du gigantesque sépulcre, lézardant la couche de ciel tendue au-dessus de la forteresse comme un dais de cuivre blanc : Yokhanan beuglait un psaume à la gloire du Tout-Puissant… Souvent l’éruption sonore était suivie par l’apparition d’une masse de poils noirs : la grosse friche hirsute de la barbe et de la tignasse, jamais raccourcies à cause du vœu de l’ascète nazir, au milieu de laquelle le blanc des yeux et le nez protubérant dégageaient une vague éclaircie, avec, de part et d’autre, les deux taches brunes des poings agrippant les barreaux ; il prêchait et gueulait des prières en direction du désert, comme il avait toujours fait, fidèle à sa vocation… Un duo de pèlerins a fini par s’enhardir assez pour parler aux gardes en faction à la porte de la citadelle ; ils ont demandé à être reçus par le capitaine commandant la place ; il leur a fallu insister longtemps bien sûr, pour la forme, revenir plusieurs fois à la charge ; au terme d’un certain délai d’attente qui a dû paraître congruent, ils ont été amenés devant l‘officier à qui ils ont exposé leur requête : une autorisation de visiter le cachot de Yokhanan et, si possible, échanger quelques mots avec celui-ci. L’homme n’avait pas reçu d’ordre pour maintenir le détenu en isolement absolu ; de plus, il le considérait plutôt comme une cervelle fêlée, un hurluberlu pas précisément dangereux pour l’empire : d’un haussement d’épaules, il a signifié son consentement. Les deux pèlerins sont descendus dans le ventre de la forteresse, jusqu’à l’antre du Baptiseur… Sitôt entrés, sans même s’attarder en salutations tant ils étaient enivrés de la joie de le revoir, ils l’ont assailli d’une flopée d’anecdotes et de péripéties, dans un bouillonnement de mots ronflants, d’éclats de voix, d’exclamations tapageuses et de gestes désordonnés… L’air à peine respirable dans l’espace engourdi du souterrain se trouvait tout d’un coup brassé par des turbulences et des bourrasques qui déboulaient en trombe du monde extérieur… Chacun des deux visiteurs enchérissait sur l’autre, car il fallait que le Maître le sache : dès après les premiers jours de son enfermement, secouant la stupeur et rebondissant bientôt par-dessus les premiers désarrois, des communautés de frères et sœurs baptisés s’étaient formées spontanément un peu partout, plus ou moins clandestines, obéissant avec enthousiasme à des vocations impérieuses, motivées par d’irrépressibles désirs de prolonger et transmettre ses enseignements… elles fleurissaient… on croyait assister à l’éclosion de véritables pépinières où des saints personnages se trouvaient sur le point de grandir… et, déjà, rivalisaient entre eux en exercices de dévotion… en sermons visionnaires... – Yokhanan les écoutait, le front plissé et le regard baissé, reproduisant, par la forte contention de son esprit, le hiératisme minéral d’un lézard amalgamé à la pierre. – Emportés sur les ailes de l’enthousiasme, les autres s’exaltaient… Élargissant le cercle des sujets palpitants qu’ils voulaient partager, ils se sont fait alors l’écho des actions de cet ancien disciple du maître : Yeshu, dont le nom bruissait maintenant à travers le réseau des initiés… c’était un murmure permanent, entêtant, comme celui d’une brise qui circule dans les hautes herbes… Ceux qui l’avaient rencontré prétendaient qu’assurément il se distinguait du commun des mortels par une autorité de prophète, mais pas seulement… et qu’il pourrait bien se révéler un meneur d’hommes… – L’ascète a commencé à mouvoir un œil. –… Un meneur d’hommes, mais certains disaient un agitateur… une espèce de magicien selon d’autres ; nombreux étaient ceux qui le peignaient en éveilleur des consciences et le comparaient à lui-même : Yokhanan ; mais on le réputait également bon médecin, guérisseur… on racontait aussi qu’il possédait une sorte de génie pour s’introduire dans l’esprit des gens et subjuguer ; à cause de cela, parfois il faisait peur… En tout cas, il était incontestable qu’il soulevait autour de lui des envies de changement, de redressement ; le peuple, à son contact, poussait tel une pâte en fermentation après l’incorporation d’un levain… Au fur et à mesure que le discours hésitant et filandreux des disciples s’allongeait, des spasmes de plus en plus secs ébranlaient la personne de Yokhanan, au point que, pris d’une sorte de fièvre, sa carcasse tout entière s’est mise à vibrer ; les muscles de sa figure se contractaient sans contrôle, comme si les pensées qui tournaient maintenant dans son âme cherchaient à se graver dans la chair en écriture compulsive… Brusquement aiguillonné par une sorte de sentiment d’urgence, il a saisi l’un et l’autre visiteur par l’épaule pour les pousser vers la porte, en les priant de se mettre en route tout de suite, sans attendre, et partir en quête de Yeshu… le trouver… parler avec lui… l’interroger en détail… recevoir de sa bouche des déclarations solides… des confirmations sérieuses après tous ces bavardages… Sur le seuil du cachot, il les a bénis afin de les encourager devant ce long voyage qu’ils voulaient bien accomplir, aller et retour.

(à suivre)

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