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  • Passion selon Menahem - 7

    Pascal Gautrin - Mangeur d'Ombres

     

    Passion selon Menahem

    7

     

    Nous allions de village en village, en évitant de traverser les gros bourgs où la présence de la police romaine représentait un danger ; on y courait également plus de risques de rencontrer des notables arrogants et trop sûrs d’eux. Sur le passage de Yeshu se formaient toujours des attroupements d’où des voix s’élevaient, l’appelant au secours ; il faisait sortir de la foule ceux qui l’imploraient et, par la puissance de sa volonté, il procédait à leur délivrance du mal qui les possédait ; assister à ces guérisons avaient pour effet systématique de me faire basculer, par mimétisme, dans l’état de sensibilté exacerbée que j’avais éprouvé lors de mon propre sauvetage, avec les mêmes perceptions de réalités intangibles, qui se traduisaient en visions et prises de conscience, dont ma chair, mes os, mes nerfs avaient conservé une mémoire et des empreintes exactes… Une fois la cure merveilleuse achevée, il éveillait encore la vigilance du convalescent, le mettant en garde contre la paresse de l’esprit qui s’abandonnerait avec satisfaction dans l’émerveillement du prodige : désormais, lui annonçait-il, tu as la responsabilité d’un feu qui vient d’être allumé en toi ; tu en es le gardien… Et ce feu exige pour brûler une foi féroce en l’amour divin… Haussant la voix, il parlait à tous : Ce qui vient de s‘accomplir en vous, c’est une défaite de Satan. Ne lui accordez plus aucun pouvoir d’entrer chez vous ; ne lui ouvrez jamais plus la porte ; à partir de maintenant préservez cet état de pureté, parce que la chute définitive du Mal est imminente et vous voici aujourd’hui prêts pour être accueillis dans le royaume des Justes…

    Des pharisiens s’avançaient aussi en manifestant benoîtement une vraie impatience d’entendre ses enseignements et sa philosophie sur le bien-fondé des Lois ; cette curiosité et la foule de questionnements qu’elle engendrait n’étaient pas sans malice. C’était généralement des invitations à étudier tous les degrés possibles de l’obéissance, disséquer des versets transparents comme l’eau de source, ou dessécher le lyrisme des plus poétiques, feuilleter les sens multiples de telle proposition et mettre à jour les arrière-pensées de telle prescription... et ainsi de suite… – Pour se débarrasser de ces manières d’examens, Yeshu déclarait vite d’un ton bref, très sérieux, mais que tempérait une lueur d’ironie au coin de l’œil, que toute discussion sur ces points capitaux paraissait malvenue, les préceptes de la Torah étant justement indiscutables… il se permettait seulement de distinguer deux façons de pénétrer la sagesse des Écritures : l’une par dissection sous le scalpel de l’analyse mentale, l’autre par clairvoyance grâce à l’intelligence du cœur ; chacune était respectable d’ailleurs, mais personnellement sa préférence allait à la seconde... On sait que la secte des pharisiens ne constitue pas un ensemble homogène, mais plutôt un conglomérat de tendances variées, volontiers discutailleuses, un éventail d’opinions où les plus strictes se chamaillent avec les plus tolérantes. Il y en eut plusieurs de cette obédience qui se rallièrent à Yeshu et vinrent grossir le cortège des disciples ; ils ne perdaient pas pour autant leur habitude d’ergoter à tout bout de champ et comme, au cours de notre vie nomade, les incidents et les rencontres pittoresques qui, peu ou prou, bousculaient les codes de la morale ordinaire n’ont pas manqué, ils trouvaient des prétextes pour s’effaroucher et entrer en turbulence plus souvent qu’à leur tour… Par exemple, notre communauté observait avec rigueur le repos du shabbat, cette récréation sainte étant exclusivement consacrée à la prière et la méditation ; et, cela va sans dire, le respect scrupuleux de ce point intangible de notre religion hébraïque recevait l’heureuse approbation de nos amis… Toutefois si un indigent venait ce jour-là quémander de l’aide, Yeshu l’accueillait et prodiguait l’aumône sans le renvoyer au lendemain, et bien sûr il soignait ses maux s’il y avait lieu... Au regard de nos puristes, c’était là un accroc dans la stricte observance des principes qui les chagrinait… Vous avez raison, leur concédait Yeshu, le Père créateur a voulu que le septième jour de la semaine soit tout entier occupé par la gratitude, dans le silence et la contemplation ; mais je vous dis, moi, qu’il n’y a pas, pour rendre grâce, de façons, ni de prières plus harmonieuses aux yeux et aux oreilles de Dieu que la compassion et l’attention aux autres, à nos frères et sœurs humains !... L’amour ne se repose jamais de nourrir la vie, de même que le souffle ne se retient pas d’animer vos poumons sous prétexte de respecter l’inactivité du shabbat… Je me souviens encore de circonstances où le comportement de Yeshu assombrissait la sérénité de leurs bonnes consciences... – Yeshu !... Yeshu !... Est-ce bien convenable de ta part d’entrer dans la demeure d’une femme dont la réputation fait rougir les gens honnêtes ; et s’asseoir à sa table, qui plus est ?... – Ils formulaient leurs reproches, en se grattouillant le torse comme si une légion de puces venait de les assaillir. – Une prostituée, Yeshu !... une prostituée, puisqu’il faut la désigner par le mot infâme !... Comment as-tu pu boire le vin que t’a offert un ivrogne dont l’état d’ébriété était flagrant ?... Une vision de scandale pour nous autres !... Yeshu !... Yeshu !... Tu as posé les mains sur le lépreux… Tu as empêché le châtiment que méritait la luxurieuse infidèle à son mari… Et tu discutes avec des étrangers, des non-juifs, avec la même bénignité que s’ils étaient nos coreligionnaires... – Ils ronchonnaient ainsi, la mine attristée, si apitoyants, avec la tête ballant doucement d’un côté à l’autre, que nous étions malgré nous enclins à sourire… – Tout cela n’est pas convenable, pas casher du tout… Des impurs, Yeshu… tu te compromets avec des impurs… Yeshu répétait constamment qu’à Dieu seul était réservé le pouvoir de juger les cœurs. Les prêtres se fourvoient la plupart du temps lorsqu’ils s’arrogent le droit de trancher entre le pur et l’impur ; par ailleurs, il n’existe aucun contact, aucun commerce avec qui que ce soit, étranger, réprouvé ou ladre, susceptible de nous contaminer et flétrir notre âme ; dans nos pensées, dans nos sentiments seulement, concluait-il en pointant du doigt leur front et leur cœur, résident les sources de péchés dont il faut à tout moment se défier et veiller à se purifier.

  • Passion selon Menahem - 6

    Pascal Gautrin - Mangeur d'Ombres

     

    Passion selon Menahem

    6

     

    J’ai été assez vite familier avec à peu près tout le monde, du moins les figures qui revenaient le plus fréquemment. J’ai discerné les anciens, bien sûr, ceux qui l’avaient rejoint en Judée… certains parmi eux tentaient d’instaurer une sorte de hiérarchie en raison de leur ancienneté, revendiquant un droit de préséance sans oser l’avouer tout à fait... Tous m’ont adopté avec bienveillance, à part quatre ou cinq… lesquels estimaient que je cherchais tout le temps à me tenir trop près de Yeshu ; ils disaient que je lui collais aux talons. Les moins bien disposés étaient les deux frères ben Zebadiah, Yaakov et Yokhanan, garçons bourrus qui ne savaient s’exprimer autrement qu’en beuglant ; ils appartenaient au cercle des Douze, ce dont ils tiraient une fierté de patriciens. Ils m’ont bientôt pris en grippe, surtout Yokhanan, le plus irritable, qui râlait de me voir toujours fourré dans la robe du maître... Moi non plus, je ne l’aimais pas beaucoup.

    La famille de Yeshu se joignait à nous aussi souvent que possible. Ils avaient eux-mêmes reçu le baptême de ses mains, en Judée… Mariam, sa mère, âgée d’une cinquantaine d’années, en paraissait plus, usée par la vie dure de la campagne ; sous les cheveux gris, le visage émacié semblait entraîné dans l’avalement de la bouche que la denture ruinée ne retenait plus ; son ventre était ballonné à cause des grossesses successives. De ses enfants qui avaient survécu, il y avait Yaakov qui devait avoir six ou sept années de moins que Yeshu ; après venait Mariam-la-jeune ; ensuite et je ne sais plus dans quel ordre, Yossef et Salomé ; puis Shimon et le plus jeune, Yehoudah, âgé de douze ans à peu près… Shimon et moi avions le même âge et nous sommes devenus tout de suite de vrais amis. Dans l’euphorie de ce lien fraternel, il m’arrivait de rêver que je faisais aussi partie de la famille. Jeune frère de Yeshu, quelle idée splendide !... Parfois même, je me berçais avec une fable, dans laquelle je recevais la révélation que Yeshu était mon vrai père ; moi, enfant trouvé adopté par l’autre… je me réveillais, tristement dégrisé, puisque la vérité de nos âges effaçait d’un coup ma fiction puérile. Il n’était pas assez vieux pour que la chose fût plausible.

  • Passion selon Menahem - 5

    Pascal Gautrin - Mangeur d'Ombres

     

    Passion selon Menahem

    5

     

    Je ne l’ai plus quitté, le suivant pas à pas dans les pérégrinations qu’il a entreprises en Galilée. J’appartenais à son monde et je ne me souciais plus de rien… Nous nous trouvions toujours un grand nombre autour de lui, mais, à part un noyau immuable dont je faisais désormais partie, les visages changeaient tout le temps : des hommes, des femmes, nous rejoignaient au matin, passaient la journée à cheminer avec nous sur une portion de notre route ; le soir ou le lendemain, ils s’en retournaient chez eux afin d’y pourvoir aux besoins de leurs familles. Dans notre troupe, on ne se préoccupait pas de la nourriture : certains comme moi étaient démunis de tout… d’autres, qui avaient de l’argent, faisaient quelques achats en passant… et les visiteurs, chaque jour, apportaient dans leurs besaces des pains et des galettes, des terrines de légumes, des œufs, des poissons séchés ; le partage était la règle, ceux qui avaient donnaient à ceux qui n’avaient pas.

    L’air de rien, Yeshu avait l’œil à tout. Il m’est arrivé de m’attarder en arrière et de rejoindre le groupe après que tous les vivres avaient été répartis. La première fois, je n’ai rien osé demander. Yeshu m’a appelé : – Menahem !... faisant du doigt le signe d’approcher. Je suis allé m’asseoir à côté de lui.

    – Tu ne manges pas…

    – Je n’ai pas faim… ai-je répondu, tandis que mon estomac protestait par des borborygmes.

    – Menteur !… Aide-moi à finir ma part ; on me sert toujours trop.

    Par timidité, j’ai encore bredouillé que je préférais sauter le repas.

    – Mange ! a-t-il ordonné dans un sourire, en poussant son écuelle contre mon ventre. C’est de soldats costauds, bien nourris, dont nous avons besoin, pas de jeunes maigrichons…

    Au coucher du soleil, on ramassait du bois mort pour allumer un feu à l’écart du village où nous étions arrêtés. On s’asseyait en cercle pour échanger à bâtons rompus les impressions de la journée, raconter toutes sortes d’histoires, souvent drôles. Yeshu n’était jamais le dernier à partir d’un grand rire, le front renversé vers le ciel… La disciple Mariam de Magdala, une belle femme au visage de chatte, se tenait à sa droite ; la place lui était réservée, c’était admis de tous... Sans aucune marque, jamais, de penchant ambigu ou de sensualité – lesquels auraient, sinon, suscité immanquablement jalousies ou aigreurs au sein de la compagnie – Yeshu appréciait les présences féminines dont l’intelligence intuitive s’accordait d’emblée avec la sienne… Quand on avait épuisé les bavardages, il demandait à des musiciens de jouer quelque chose ; l’un tirait une flûte de son sac, un autre frappait sur une darbouka et on s’abandonnait à scander les rythmes des musiques, de la tête et des mains ; parfois on dansait ; on chantait aussi des vieux airs, durant une heure ou deux… On traînait encore un peu, après que Yeshu s’était retiré pour passer le reste de la nuit dans la maison où il était attendu – presque partout, les villageois se disputaient pour l’avoir et le coucher chez eux –. Quelques fois Il préférait demeurer avec nous, dormir sur la terre et sous les étoiles.

  • Passion selon Menahem - 4

    Pascal Gautrin - Mangeur d'Ombres

     

    Passion selon Menahem

    4

     

    J’ai rencontré Yeshu pour la première fois sur une plage, aux environs de Capharnaüm… Il était arrivé depuis peu et il logeait chez Shimon Kephas… Que la mer fût tranquille ou agitée par des grands vents, chaque matin il prenait place dans une barque de ses amis pêcheurs et se faisait transporter vers les ilots d’habitations disséminés le long du littoral. Dès que des hommes et des femmes accroupis sur le sable, occupés à raccommoder leurs sennes après la pêche de la nuit, étaient aperçus, il commandait d’aborder près d’eux et mettait pied à terre. Sa réputation de maître exceptionnel, de quasi démiurge, s’était propagée en un clin d’œil, comme si les souffles de l’air s’étaient mêlés de propager son nom, de telle sorte qu’il lui suffisait de paraître en n’importe quel point de la côte, aussitôt les familles au complet se rameutaient en cet endroit, mystérieusement éveillées et averties par Dieu sait quelle intuition, ceux qui se trouvaient encore chez eux à ce moment survenant spontanément, en silence, pour se joindre aux autres qui réparaient les filets sur la plage. Les masures, regroupées en retrait derrière des haies épaisses, n’étaient pas visibles de la rive, c’est pourquoi ces gens qui s’avançaient tout soudain semblaient naître du cœur des arbres ou bien surgir d’entre les pierres, ainsi que dans des fables grecques et romaines où l’on voit des humains nouveaux se dresser sur la terre après la semaille surnaturelle qu’un héros a pratiquée pour obéir aux injonctions d’un dieu. Les visages noirs de ces pêcheurs, creusés, vieillis avant l’âge, leurs membres décharnés, dénonçaient leur condition d’exploités ; rongés jusqu’à la moelle par les collecteurs d’un tétrarque cupide, ils étaient contraints à une lutte quotidienne pour retirer des fonds hasardeux de la mer tout juste de quoi survivre ; leur démarche lente aggravait encore cet air de misérables sortis de quelque mythologie ténébreuse, d’ombres en peine remontées des enfers – et que Yeshu ramenait miraculeusement à la vie ; car il ressuscitait bel et bien leurs corps esquintés et leurs esprits moribonds, tant ses mots inspirés possédaient la puissance d’une médecine salvatrice. Il déambulait parmi eux et, par sa seule approche, il faisait fuir et s’évaporer les démons d’angoisses, de peurs, de colères… C’était une population métamorphosée qui demeurait longtemps, debout sur le sable stérile comme si des surgeons venaient de trouver la force d’y pousser, à suivre des yeux la barque qui le remportait entre ses rameurs, ne voulant pas perdre une miette du spectacle de sa dissolution progressive dans le lointain... Les disciples qui accompagnaient Yeshu profitaient de ces sorties en mer pour rapporter quelques pêches ; ils affirmaient que sa présence sur le bateau attirait les bancs de poissons et qu’ils peinaient à remonter leurs filets, si extraordinairement lourds et ventrus que c’était vraiment prodige, parce que les mailles, en toute logique, auraient dû se rompre… Parfois, il se tenait debout sur le plancher de l’embarcation, laquelle, de temps à autre, se trouvait dissimulée dans le creux des vagues, le laissant seul visible… C’est ainsi qu’il m’est apparu alors que je l’observais de la rive : avec son assurance altière, tout droit et imperturbable malgré le roulis, il semblait suspendu au-dessus de l’eau. Le bateau a touché le bord et il est descendu pour marcher sur la terre ; des pèlerins, venus là l’entendre, se sont avancés jusqu’à l’enfermer dans un cercle vibrant…

    … J’étais en miettes. Je crevais de faim et je ne savais pas où dormir. Paumé, complètement... Dès que je l’ai approché, je me suis réveillé... Il fascinait… Un corps puissant, fortement musclé par les travaux durs imposés depuis son enfance, la peau foncée au soleil… Marqué de pommettes saillantes et d’un nez large, son visage, bordé par une fine barbe noire, affirmait une détermination calme qui se propageait en forces sur les prosélytes, ranimant l’amour-propre des humiliés tels que moi, sans que je puisse expliquer comment… Lorsque je me tenais auprès de lui, instantanément des frissons de vie couraient par tout le réseau de mes veines ; les brumes de ma tête se dissipaient par enchantement… Non, je ne m’exalte pas… j’essaie de traduire ce que je ressentais vraiment… Je lui ai raconté mon histoire, tant bien que mal à cause des sanglots incontrôlés qui me secouaient frénétiquement : … Depuis plusieurs jours, j’errais au hasard, sans abri… Mon père est un commerçant très riche de Tibériade… Je n’ai pas le courage de refaire ici le récit du conflit épouvantable qui nous a dressés l’un contre l’autre, lui et moi… dire comment il m’a chassé… comme il m’a écrasé de sa malédiction… Si ma mère avait vécu encore, sûrement les choses ne se seraient passées comme ça… Je m’arrête : mes mésaventures n’apporteraient rien à ce dont je veux témoigner ici... Je n’avais personne chez qui me réfugier, tous nos proches ayant pris le parti de mon père, de sa fortune plutôt... J’étais à bout ; je me sentais sale, abject… aussi sec qu’une branche d’arbre foudroyée… Quand je me suis tu, épuisé à cause de l’effort insensé que m’avait coûté chaque mot, Yeshu s’est penché pour murmurer dans le creux de mon oreille, longtemps, une vague litanie… sur laquelle mon esprit s’est mis à flotter parce que je croyais y reconnaître le chant plaintif de ma détresse… Des larmes ruisselaient en continu sur mes joues… Puis j’ai réalisé que le souffle de sa voix se diffusait en chaque recoin de mon corps, arrachant en douceur des longues racines, ramifiées partout à l’intérieur ; en fermant les yeux, je pouvais les discerner dans une lueur de cave phosphorescente… Pas de doute : ce que je voyais, étaient les tentacules de la malédiction qui avaient poussé et s’allongeaient encore, insidieux et noirs, distillant méthodiquement du venin... Il a tout extirpé, jusqu’aux plus infimes radicelles. Ensuite, posant une main sur mon épaule, il m’a conduit jusqu’au bord de l’eau. D’habitude, le rituel n’était accompli qu’après un temps d’initiation et de recueillement, m’a-t-il expliqué, mais pour moi il fallait effacer sans attendre les dernières traces morbides qui me souillaient encore. J’ai retiré ma tunique et nous sommes entrés dans la mer. Il m’a immergé entièrement sous les vagues ; il m’a baptisé et il m’a lavé.

     

  • Passion selon Menahem - 3

    Pascal Gautrin - Mangeur d'Ombres

     

    Passion selon Menahem

    3

    Le nom du jeune prédicateur a couru parmi les habitants de la Judée, de bouche à oreille… à voix basse, comme rampant à couvert pour se glisser sous la chape de l’autorité romaine ; on chuchotait comment les étincelles divines s’allumaient à ses paroles dans le cœur des êtres de bonne volonté ; on disait les bénédictions et les guérisons reçues grâce à l’imposition de ses mains, la magie des baptêmes… Des pèlerins prenaient la route, en catimini, partant de Yerushalaïm, des bourgs ou des simples villages de la contrée. Bientôt il y eut affluence dans le désert des collines ; un vivier de visiteurs qui se croisaient, agités par les tremblements de l’espérance. Cela dura plusieurs mois.

    Inlassablement, Yeshu annonçait à tous que l’humiliation d’Israël allait prendre fin, que l’heure de son relèvement était arrivée... Bientôt, le royaume divin va s’emparer de cette terre avec fracas ; les envahisseurs et les mauvais serviteurs seront dispersés ou châtiés… Place nette !... Les Justes prendront alors le pouvoir pour imposer le règne de l’Amour de Dieu… Il expliquait l’ancienne prédiction du prophète Daniel qui, au temps lointain où les élites du peuple hébreux se trouvaient retenues en captivité à Babylone, avait reçu la révélation de notre destin : Daniel avait prévu la fin de l’exil, puis la reconstruction de Yerushalaïm ; à compter du retour des notables et de la réémergence de la Ville sainte, il avait révélé qu’il devrait s’écouler encore soixante-dix fois sept ans avant qu’advienne la fin des Temps avec l’anéantissement des forces du Mal… Quatre-cent-quatre-vingt-dix années… Il suffisait de faire le calcul : c’était maintenant !

    Un soir, des voyageurs se sont présentés à Ein Kerem, porteurs d’une nouvelle qui a mis la jeune communauté sens dessus dessous : le tétrarque Hérode Antipas a fait arrêter Yokhanan pour l’incarcérer dans Macheronte, une citadelle isolée du monde, sur la rive orientale de la Mer Morte… Le message cingle comme un coup de trique… Dans la foulée, une autre rumeur vient ajouter à la consternation, en disant que la Judée est aussi peu sûre que la Galilée : le préfet Pontius Pilatus, l’administrateur romain de la province, intensifie la traque et la répression policières dans le but d’en finir avec les agitateurs qui appellent le peuple à secouer le joug de l’occupant et à relever la tête… Et les pèlerins en pleurs, s’effrayant aussitôt, hésitent et s’interrogent les uns les autres si la sagesse ne serait pas de rentrer chez soi, se couvrir la tête, se faire tout petit !... Yeshu, lui, est frappé bien sûr, mais pas désarçonné. Tout de suite il reconnait, au-delà des avertissements, ce signal qu’il faut d’urgence réunir les forces pour se mettre en mouvement. Assurément, c’est la providence qui souffle ses consignes aux oreilles de qui sait entendre à demi-mots : Plus de point fixe. Devenir itinérant. Se répandre à travers les provinces d’Israël, insaisissables comme des torrents qui courent sur des terres perméables… Entraînant après lui tous ceux qui avaient assez de feu au cœur pour le suivre, Yeshu s’est mis en marche. Par les routes de Samarie et de la Décapole, il a progressé vers le nord, longé la rive occidentale de la mer de Galilée, jusque Capharnaüm… Peut-être avait-il déjà formé le plan de soulever une armée, afin de redescendre en nombre vers Yerushalaïm, libérer Yokhanan au passage et, avec lui, se faire reconnaître dans la capitale.

     

  • Passion selon Menahem - 2

    Pascal Gautrin - Mangeur d'Ombres

     

    Passion selon Menahem

    2

    Dans ce temps-là, Yeshu sillonnait les provinces… Galilée, Décapole, Gaulanitide, Pérée, Judée… Il était parti de Nazareth, un des villages de Galilée où, selon la tradition, avaient été regroupés autrefois les rameaux de la descendance de David ; des paysans et des artisans d’essence royale y menaient une vie aride… La conviction d’être appelé au service de son peuple hantait Yeshu, mais cette certitude peinait à dire son nom, comme si un voile la recouvrait encore. Il entrait dans les synagogues où il lisait et relisait les rouleaux des Écritures, qui sont les truchements par lesquels Eloï s’entretient, depuis la nuit des temps, avec ses fidèles ; il en savait par cœur la plus grande partie. Il poussait les portes de ces communautés religieuses et philosophiques où les juifs aiment tant se retrouver avec scribes et docteurs, afin de décortiquer en long et en large les textes sacrés et disputer de tout avec faconde. Parmi les fatras de sciences et d’opinions, Yeshu savait extraire ce qu’il fallait pour nourrir sa propre sagesse. Sa pensée originale se dégageait plus clairement jour après jour et la perception de lui-même s’aiguisait. Sa parole était mesurée ; il écoutait le plus souvent, se gardant encore d’intervenir au milieu des débats ; toutefois lorsque, saisi par la fulgurance d’une inspiration, il lui arrivait de révéler son point de vue, son intervention faisait l’effet d’un pavé jeté dans une mare, bousculant le ronron de l’assemblée qui se séparait en émoi... Après qu’il eut glané les enseignements d’à peu près tous les courants, sadducéens, pharisiens, esséniens, notamment… il ne manquait plus grand-chose pour qu’éclate sa véritable nature. Au terme du voyage, après un séjour dans la colonie de Qumrân, son intuition a conduit enfin ses pas jusqu’à Aïnon, chez le Baptiseur.

    … Lorsqu’il s’est relevé dans l’eau vive du Tirtza, au moment de reprendre pied sur la rive, il a perçu que le voile venait de se dissoudre totalement. Une voix a parlé à l’intérieur de lui. Il s’est entendu nommer et l’évidence de son identité l’a anéanti. C’était une illumination intime, implacable et indiscutable. Dans le même instant, Yokhanan, qui avait le don de décrypter les langages du corps et lire dans les pensées, a vu ce qui se passait en Yeshu et il a approuvé. Les deux hommes se sont pris dans les bras l’un et l’autre et se sont étreints fortement.

    Yeshu a partagé la société de Yokhanan pendant quelques mois, le temps nécessaire pour parachever sa mue imaginale. Le phénomène de l’émergence s’était emparé de lui et secouait toute sa personne avec la sauvagerie de la foudre, le laissant bien souvent harassé, comme évanoui à même la terre. Des forces magnétiques se déclenchaient, péremptoires ; des inventions pour guérir et exorciser les corps se révélaient à lui par les voies de l’inspiration et du rêve… Yeshu se retira dans une cabane, au milieu d’un paysage désertique de roches, veillé à distance par Yokhanan qui faisait déposer secrètement, tous les trois jours, un pot d’eau et une galette d’herbes sur le seuil de sa porte. Il demeura cloîtré plus de cinq semaines, dans une solitude absolue, aux prises avec ses ombres viscérales, inhérentes à sa condition d’homme… Un combat infernal, corps à corps. Lorsqu’il ressortit à la lumière pour redescendre vers Aïnon, amaigri, s’agrippant aux rochers, flageolant sur ses jambes décharnées avec la dégaine d’un ivrogne, la joie de la victoire irradiait sa carcasse. Il revenait ferme et parfait comme la céramique que le potier sort du four.

    Yokhanan et Yeshu se sont séparés pour accomplir simultanément la même mission de prédication et de baptême en deux régions éloignées ; le premier demeurant à Aïnon, le second gagna la Judée, pour s’installer au centre des monts d’Ein Kerem.

    Certains disciples de Yokhanan partageaient leurs visites entre Aïnon et Ein Kerem, reconnaissant désormais l’autorité des deux hommes à égalité. Parmi eux, il y avait Shimon Kephas et Andrea ben Jona, des frères qui vivaient de la pêche à Capharnaüm, Yaakov et Yokhanan ben Zebadiah, pêcheurs en mer de Galilée aussi, à Bethsaïda. Je parle de ces quatre parce qu’ils ont tenu des places prépondérantes auprès de Yeshu par la suite.

  • Passion selon Menahem - 1

    Pascal Gautrin – Mangeur d'Ombres

     

    Passion selon Menahem

    1

    La poussière. Les nuages de poussière qu’on soulevait en galopant sur les chemins… Je me souviens… À la fin de la journée, nous en étions gris et jaunes, des pieds jusqu’aux cheveux. Dès qu’on apercevait un torrent ou une mare quelque part, on se débarrassait de ses vêtements sales par-dessus la tête pour plonger dans l’eau, à poil, en poussant des cris de plaisir, faisant s’élever des jets de pluie dont on s’éclaboussait l’un l’autre comme des gosses. Après nous nous séchions au soleil, allongés sur la rive, nos tuniques rincées puis essorées, étendues sur des pierres à côté de nous.

    Les tourbillons de poussière, les gerbes d’eau, c’était comme les projections de notre joie qui jaillissait de l’intérieur de nous-mêmes au dehors. Une joie inouïe qui se répandait sur le monde... Yeshu nous avait lâchés par brigades à travers le pays, pour avertir les gens des villages. Entre cent-vingt et cent-cinquante disciples, filles et garçons, dispersés par groupes de quatre et cinq, dans toutes les directions... Jamais plus je ne revivrai des jours de pareil bonheur… Sur les routes, on ne savait plus marcher : on courait malgré soi, incapables de ralentir l’allure, haletant comme des jeunes chiens ; tout en allant au pas de charge, on jacassait et on gueulait des chansons stupides qui déclenchaient des fous rires... L’exaltation !... Ce vacarme !... sans tambours… nos cœurs cognaient plus fort que des tambours… Nous avions tellement rêvé à ce moment, et voilà que ça y était… les dés étaient jetés, on ne reviendrait plus en arrière. Nous y étions, à la veille du grand avènement.

    Notre excitation était d’autant plus forte qu’elle mettait fin à la trop longue confusion dans laquelle nous étions tombés après la mort de Yokhanan… En recevant la nouvelle de cette catastrophe, Yeshu était apparu comme désemparé, pour ne pas dire complètement désorienté – cela pourra sembler difficile à croire… Il ne confiait rien de son inquiétude, mais il n’était plus le même : lui, d’habitude si lumineux, si plein d’assurance, il restait silencieux, secret, avec son visage fermé qui se serrait comme un poing… Ensuite nous l’avions suivi dans la retraite qu’il avait résolue, hors de la Galilée soumise à Hérode Antipas… Des sympathisants inquiets étaient venus nous donner l’alerte : il fallait partir vite !... En tranchant la tête de Yokhanan, Antipas avait cru éteindre les menaces d’agitation populaire que le prédicateur lui faisait craindre… mais, le tétrarque continuait à se montrer nerveux à cause des bruits qui circulaient de la popularité de Yeshu, des informateurs lui ayant décrit les enthousiasmes que celui-ci soulevait partout où il passait… Tout le monde alors le répétait : Yeshu était le disciple du Baptiseur, reconnu et proclamé par lui ; il en avait épousé le sacerdoce et les discours au point que le maître l’avait nommé son égal et son frère…

    On pouvait imaginer l’aigreur d’Antipas à ce moment où il réalisait que le danger incarné par Yokhanan n’était qu’à demi écarté puisqu’en réalité il y avait deux têtes…

    Nous nous étions réfugiés à Bethsaïda, de l’autre côté de la frontière, hors d’atteinte de cet assassin et de ses satellites…

     

    Pour ne pas m’égarer, je dois revenir en arrière et retrouver le fil des événements depuis deux années… non, plus… trois années auparavant – Je ne peux pas préciser mieux… je ne connais de cette période que ce qu’on m’en a raconté… Des gens en quête de justice et d’absolu se rendaient en foules à Aïnon, qui est près des sources du Tirtza, une petite rivière de Canaan, non loin du Jourdain. Ils venaient à la rencontre de Yokhanan… Yokhanan annonçait la fin des Temps ; il purifiait les êtres par le rituel du baptême…

    La cérémonie… Des vapeurs d’encens qui s’accrochent à la surface du cours d’eau… Effluves des huiles odorantes. Mélopées et rythmes obsédants des tambours… Des femmes et des hommes descendent en file les marches d’un escalier taillé dans la pierre jusqu’à la plage exigüe que forme un rocher plat au bord de la rivière ; ils sont à moitié nus, un pagne noué autour des reins ; pas de paroles ; certains, habités par les sons, se déhanchent les yeux fermés. Et Yokhanan… phénomène étourdissant, squelette embrasé, violent et apaisant à la fois… Il se tient debout, dans l’eau jusqu’à mi-cuisses. L’un après l’autre, les adeptes entrent dans le courant ; Yokhanan les fait allonger sur les galets qui recouvrent le fond, les immerge totalement… Il la baptise, il le lave… Psalmodies et invocations... L’être est propre désormais ; purifié, définitivement net. La femme née pour la seconde fois, l’homme tout neuf, tout refait, sont ivres de gratitude. Ils chantent et parlent haut, touchés du doigt par l’Esprit ; les voici prêts pour entrer dans le royaume divin dont l’heure est imminente… dignes du nouveau temps… bientôt… très bientôt… Demain… Les prophètes l’ont dit autrefois… formels !... Et demain, leurs paroles vont devenir réalité, s’emparer de la matière… Et aujourd’hui est le seuil de la porte qui ouvre sur demain...