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  • LA MARIÉE MISE À NU... (PAR LES CÉLIBATAIRES) – CONTE – 10

    Pascal Gautrin – Polyptyque – contes et récits

    La Mariée mise à nu… (par les Célibataires)  (fin)

     

    Il était lié avec l’une des galeries parisiennes les plus en vue qui, sous la condition d’exclusivité, lui assurait une rente mensuelle. Le contrat arrivant à son terme, on l’avisa que, compte tenu de la conjoncture, il ne serait pas envisagé de reconduction pour le moment… – C’est une mauvaise passe à traverser… ajouta le marchand d’art, sincèrement navré et compatissant… Ne t’inquiète pas, ce vent de folie finira par retomber… tôt ou tard… Alors tu seras encore reçu à bras ouverts chez nous… Tu es un artiste authentique… un grand artiste… vraiment… Sûr que le monde va te rendre de nouveau justice… dès que les esprits seront redevenus raisonnables…

    Flocon tourna les talons sans répondre. En sortant, il claqua si violemment la porte en verre qu’elle se pulvérisa et se répandit en milliers de petits morceaux cubiques sur le marbre du sol.

    Sa situation financière sombrait dans le rouge.

    Par son talent et son succès, beaucoup d’argent lui était passé entre les mains ; il en avait dépensé bien davantage… Tous ces marmots, qu’il avait contribué à mettre au monde année après année et dont il avait fait ses modèles tant qu’ils étaient nourrissons, faisaient autant de pensions alimentaires à payer chaque mois… Vingt-sept rejetons qui le ruinaient.

    Des huissiers vidèrent son atelier et son appartement des meubles et objets qui les garnissaient et, pressé par les banques, il vendit les murs à la hâte, bien en-dessous de leur valeur ; il ne retira pas de l’opération suffisamment de liquidités pour couvrir l’intégralité de ses dettes.

     

    Son histoire extraordinaire s’était répandue bien au-delà du cercle restreint des amateurs d’art pour faire les choux gras de la presse populaire que l’insolite de l’affaire avait enchantée. Le nom du peintre et sa malédiction étaient maintenant célèbres sur tout le territoire… En conséquence, il se trouva dans l’incapacité de dénicher quelque endroit où se réfugier… pas un lieu, si petit, si insalubre fût-il, qu’il pût encore louer… les bailleurs lui claquaient la porte au nez, persuadés que, s’il franchissait le seuil, le logis serait aussitôt la proie des flammes, ou écrasé par la chute d’un avion, ou désintégré sous n’importe quelle catastrophe imaginée par le Ciel…

    Il était à la rue.

    Il songea à en finir, indécis toutefois sur le choix du moyen… pendaison ?... saut dans la Seine… amanite phalloïde ?...

    Dans les contes traditionnels, le héros parvenu à ce stade abyssal de la défaite, s’il ne peut pas encore se décider à franchir le cap du suicide, se met à envisager de vendre son âme au diable…

     

     Elle portait alors le nom de Margaret Knockefisch… femme grande, aux traits marqués par la cinquantaine sans retouches ni fards, le cheveu terne… vêtue d’un éternel tailleur strict, hors-mode… constamment nimbée par un nuage de fumée bleuâtre émanant des cigarettes qu’elle allumait les unes aux autres sans devoir recourir à un briquet de toute la journée.

    Rue Jacob, elle dirigeait une galerie où la présentation de quelques toiles authentiques lui permettait d’expliquer et blanchir une fortune générée en réalité par d’autres activités bien lucratives mais pas trop avouables.

    Pour le développement de son commerce opaque, elle était à la recherche d’artistes habiles, de la trempe de Jérôme Flocon qu’elle pistait de loin depuis longtemps… depuis qu’elle l’avait débusqué par hasard, jeune étudiant aux Beaux-Arts… Dès ce temps-là déjà, il faisait preuve d’une habileté de technicien sans pareille… une intuition merveilleuse pour pénétrer et restituer les œuvres des autres peintres qu’il s’amusait à pasticher pour le plaisir. Flocon était l’instrument sur lequel Margaret Knockefisch voulait mettre le grappin et elle avait attendu son heure…

    L’heure était venue.

    Ils se rencontrèrent par hasard quai Voltaire, au bord de la Seine.

    Il était à point… elle n’eut pas besoin de longues phrases pour le convaincre et il lui emboîta le pas lorsqu’elle retourna rue Jacob.

    Elle l’installa dans un atelier d’arrière-cour qu’elle louait sous un nom d’emprunt, elle mit aussi à sa disposition tout le matériel nécessaire. Il n’avait qu’à peindre, elle se chargeait du reste ; grâce à son entregent et ses accointances dans le milieu professionnel des arts, elle faisait son affaire des certificats d’authenticité et autres formalités…

     Bientôt, des œuvres produites par Flocon inondèrent à nouveau le marché, sans que sa signature néanmoins apparût une seule fois. Au bas des tableaux, on lisait des noms divers… ChagallBaconDerainVlaminckMatisseSoulagesde StaëlModiglianiBraquePicassoSoutine… et cætera… et cætera.

    Mais à partir de là, c’est une autre histoire…

     

  • LA MARIÉE MISE À NU... (PAR LES CÉLIBATAIRES) – CONTE – 9

    Pascal Gautrin – Polyptyque – contes et récits

    La Mariée mise à nu… (par les Célibataires)  (suite)

     

    3

     

    La vente Merteuil fut invalidée par la C.V.V. (Commission des Ventes Volontaires) et le collectionneur dépité récupéra tous ses tableaux qu’il remisa dans l’attente d’une prochaine partie plus propice.

     

    Au soir du jour terrible – dies illa – les journaux rapportèrent que le financier George S. Suiter s’était donné la mort au dernier étage du Suiter Palace, fier building qui domine le quartier des affaires de Philadelphie. Depuis quelques jours, le microcosme financier murmurait que l’homme d’affaires était au bord de la banqueroute, sans soupçonner encore à quel point proche du bord… Il semble que l’ultime espoir de George S. pour retarder sa chute en étanchant les plus hémorragiques de ses dettes avait été la vente de sa collection d’œuvres d’art : au cours des dernières années il avait misé un maximum de fonds sur les étonnantes performances du peintre Jérôme Flocon... C’est après avoir appris l’inexplicable effondrement de cet artiste que le désespéré avait conçu cette conclusion tragique à sa formidable carrière

     

    Mort et effondrement cataclysmique d’un commissaire-priseur… suicide tragique d’un milliardaire, prince de Wall Street… Dans le monde de l’art et les cercles d’amateurs, le Flocon commença à faire peur

    Flocon… le nom devenait synonyme de krach, de loser… pire encore : de génie fatal aux investisseurs. Son front paraissait désormais marqué par cette épithète d’infamie : porte-poisse

     

    Fin juillet… À Francfort-sur-le-Main, un industriel voit en l’espace de quelques heures les trésors de sa collection personnelle réduits à néant par un incendie dont l’origine demeurera à jamais inexpliquée (en fait, un court-circuit électrique dans les systèmes de sécurité). Parmi les nombreuses signatures qui figuraient au catalogue, on repère celle de Jérôme Flocon… cette coïncidence est soulignée à gros traits par des chroniqueurs spécialisés…

    Mi-août… En prélude à une crise planétaire, on assiste à l’effondrement de la banque d’affaires H.V.F. dont les fonds sont rongés par une prolifération de subprimes. Une enquête de presse note au passage, dans le bureau du directeur général, juste au-dessus du fauteuil présidentiel, la présence au mur d’un Flocon de grande dimension… l’objet était pendu là depuis six mois, dit-on…

    Septembre... Une aventure rapportée par le magazine Point de Vue : une aristocrate, gênée financièrement à cause de son goût invétéré pour les jeux sur tapis vert, tente de déposer en douce sa corbeille de fiançailles aux guichets du Crédit municipal. Le directeur du Mont-de-piété considère œuvres d’art et bijoux constituant le riche cadeau de la promise et accepte de prêter sur gage de l’ensemble des objets, à l’exception d’un tableau signé Jérôme Flocon qu’il rejette catégoriquement ; tout au plus consent-il cent euros sur la valeur du cadre qui est, en effet, de belle facture. De rage, la joueuse humiliée crève la toile et la promesse de son mariage princier s’en trouve rompue.

     

    Il ne se trouva plus personne parmi tous ceux qui, au temps de sa splendeur, se disputaient les œuvres du peintre qui ne cherchât à s’en débarrasser en catimini… Brossées par le mauvais œil... tout espoir de les revendre se révélait absolument chimérique, même cédées pour un montant symbolique… Offertes en cadeaux, elles étaient vigoureusement rejetées par les récipiendaires offusqués…  L’ultime recours des possesseurs était la destruction pure et simple… la crémation... l’abandon quelquefois…

    Sur les trottoirs des beaux quartiers, on croisa des toiles du peintre, lacérées et furtivement oubliées contre un mur…

     

    Fin septembre... Baru Ikeda, maître de l’industrie d’armement nippone, décéda au terme d’une longue maladie. Cet amateur fou de peinture occidentale avait amassé une collection de tableaux où figuraient plusieurs Van Gogh et des Pissaro, des Cézanne, Bonnard, Derain, et cætera. … Braque, Rothko, Kandinsky, Pollock, Basquiat, Dubuffet, et cætera. … et 3 Flocon. Par testament, il fit savoir au monde que, même en cas de mort corporelle, il refusait la séparation d’avec ses immortels chefs-d’œuvre… il exigeait qu’on emballât sa dépouille nue avec l’ensemble des toiles, puis qu’on incinérât tout le paquet. Ses dernières volontés furent scrupuleusement respectées et 284 œuvres d’art inestimables furent réduites à un tas de cendres mêlées à celles du défunt. Seuls les 3 Flocon restèrent sur le carreau… quelques jours avant son dernier soupir, le moribond avait dicté un codicille où il était ordonné qu’on retirât l’artiste maudit de la liste des élus.

    Pour Flocon, l’exclusion de l’autodafé représenta une sorte de coup de grâce.

    (à suivre)