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Pascal Gautrin - Page 2

  • UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 6

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Une Histoire fabuleuse (suite)

     

    Le ciel nuageux posait une grisaille de cendre sur Notre-Dame, dont la bonne femme contemplait avec dévotion la grande nef étayée par ses forts arcs-boutants et, plus loin, les deux grandes tours carrées. Après avoir baigné l’île Saint-Louis, la Seine s’écartelait autour du jardin de la Cité ; une partie du courant s’enfilait dans le bras plus étroit du lit du fleuve – dans ce qu’on appelle la petite rivière et qui longe l’île par bâbord – pour courir sous l’enfilade des deux ponts de l’Hôtel-Dieu et du Petit-Pont. Comme à l’accoutumée, il régnait sur la berge une agitation laborieuse ; les ouvriers des commerces de bois ou de charbon fourmillaient sur les chantiers, allant et venant au long des grandes barges rangées tête à queue, courant dessus, piétinant alentour. Parmi celles-ci se trouvait amarré un gros bateau chargé de foin, une meule gigantesque, véritable colline, qui dégueulait ses herbes fanées de tous côtés et par-dessus bord… La sébile de bois, avec son cierge allumé et son pain emballé dans une coiffe, s’en vint tranquillement tournoyer auprès, on aurait dit comme par jeu, comme par taquinerie. Avec sa petite langue de feu, le cierge entreprit de léchouiller les grandes tiges sèches qui pendaient indolentes, en bouquets, au-dessus de l’eau. La flamme s’entortilla à elles, s’accrocha, courut au long jusqu’à grimper à bord comme si elle avait rencontré là une passerelle souple qu’on lui aurait tendue. En un clin d’œil, elle s’empara joyeusement de toute la cargaison… Et voilà que l’embarcation n’était déjà plus qu’un brasier ardent, crépitant, éclaboussant le ciel et les alentours d’étincelles et de fétus incandescents ! Le maître propriétaire du bateau se tenait debout sur la rive, fasciné devant le spectacle de son commerce en feu. Rendu stupide par le désarroi, il restait la bouche bée et les bras ballants, sourd aux grands cris d’effroi qui fusaient autour de lui, le pressant de réagir. Les bateliers voisins jetaient les mains au ciel, hurlaient, qu’il fasse quelque chose ! vite ! vite ! avant que l’incendie gagne leurs propres cargaisons… Qu’il défonce la coque ! Qu’il coule bas la barque avec son satané foin, sacredieu !... Désespérant de sortir le quidam de sa torpeur, un marchand armé d’une lourde hache tenta un assaut de la dernière chance ; mais la chaleur était à présent bien trop forte pour qu’il pût s’approcher et prendre le temps d’ouvrir une brèche dans la coque. Il se précipita alors vers la proue et entreprit de trancher les amarres en deux coups bien ajustés, puis il courut vers la poupe où il fit de même. Soudain libéré, le bateau s’écarta du bord et sans tergiverser partit au gré du courant, emportant sa formidable meule de flammes. Il glissa au bas du flanc sud de la cathédrale qu’il sembla un moment escorter, tel un canot chargé de fusées festives accompagnant gaiement le retour au port d’un gros navire… Au fil de sa dérive, il s’en alla frapper aux piles du premier pont de l’Hôtel-Dieu ; là, tâtonna un peu à l’aveugle contre la pierre, cherchant l’issue, sans causer aucun dommage au manteau ; bientôt découvrit la voie et, s’engouffrant sous l’arche, continua son chemin… Jusqu’au second pont où il procéda de même en réussissant à nouveau le passage. Il s’enfila, repartit et glissa jusqu’au Petit-Pont, devant le petit Châtelet.

     À ce point-ci, il se trouva bien empêché… les arches étaient encombrées de poutres et de pièces de bois qui s’étaient entremêlées et coincées en travers des piles au lieu de continuer à descendre la Seine au fil de l’eau. Retenu malgré lui par ce barrage inopiné, l’immense brasier flottant parut s’irriter et, se prenant à fouetter impatiemment le tablier du pont, il s’étira vers le haut comme s’il cherchait à franchir l’obstacle en se hissant par-dessus. Il atteignit les premières maisons en bois qui, étant construites sur le pont, étroites et serrées pour former une ruelle. Les flammes commencèrent à les dévorer par la base et y trouvèrent de quoi se nourrir goulûment. Plusieurs habitants de ces vieilles bâtisses, surpris par l’assaut fulgurant de l’incendie, rôtirent tout vifs à l’intérieur. Des maisons situées de l’autre côté de la ruelle et donc encore épargnées, quelques occupants eurent le temps de sauter par les fenêtres ; certains parvinrent à rejoindre la rive à la nage, on en vit d’autres s’enfoncer dans le courant sans plus jamais refaire surface… Enhardi, déchaîné, le feu gagnait en force et en ampleur. Excité par le festin de planches et de poutres entremêlées qu’il avait trouvé sur sa route et dont finalement il eut vite raison, il s’était engouffré entre les piles et prenait maintenant par l’arrière ce deuxième rang de maisons qu’il entamait au niveau du rez-de-chaussée ; en même temps, par-dessus, il avait traversé la ruelle étroite et les attaquait aussi de face. Les petites bicoques, assaillies sur les deux fronts, s’embrasèrent d’un coup en une gerbe inouïe qui monta dans le ciel… formant un haut campanile mouvant qui semblait entraîné dans des transes démoniaques comme pour narguer les tours hiératiques de la cathédrale voisine… Le Petit-Pont n’était plus qu’une seule torche géante enjambant la petite rivière.

    Plus féroce et insatiable à mesure que son appétit trouvait à se satisfaire, le feu cherchait déjà d’autres proies à se mettre sous la dent.  À sa gauche, il se heurta aux pierres séculaires du Petit-Châtelet qui lui coupèrent l’accès vers le quartier Saint-Séverin. Cette contrariété parut attiser sa rage, il fonça sur sa droite... Monstre furieux, rugissant, il mordit sauvagement les premières bâtisses dressées au bord de l’île ; en à peine plus de temps qu’il ne faut pour le dire, il y fit un carnage... Il n’avait plus que quelques toises à franchir pour être à l’Hôtel-Dieu, le vieil hôpital insalubre installé depuis onze siècles devant le parvis de Notre-Dame... On avait sonné l’alerte dans les salles où gisaient une centaine de malades et d’indigents. On y courait en tous sens, on se démenait comme des diables pour évacuer les occupants, mais l’opération se révélait insensée. Un petit nombre parmi les moins invalides avait réussi à gagner une issue et fuyait en direction de la cathédrale, en chemise, à moitié nu.... Les grabataires, les souffreteux s’étaient jetés à bas de leurs châlits ; vaille que vaille, traînant leurs membres à demi-morts, s’agrippant aux murs, rampant sur le sol, ils tentaient avec la dernière énergie du désespoir d’atteindre une porte ou une fenêtre... Ce fut alors que le feu assaillant, soucieux de parachever l’œuvre de destruction là où il sévissait encore, dépêcha en avant-garde sur le vieil asile des volutes noires de fumées pestilentielles qui investirent la place par toutes les ouvertures, les failles et les brèches, sidérant sans merci les fuyards pris à la gorge, asphyxiés, aveuglés ; ceux qui rampaient sur le pavé résistèrent un peu, mais quelques minutes seulement… Bientôt les flammes tentaculaires apparurent en personne par-dessus le toit. En quelques coups de langues, elles eurent tôt fait de scier les plus grosses poutres de la charpente ; la toiture, comme un grand plateau de feu, s’effondra d’un bloc entre les murs de pierre, anéantissant sous elle tout ce qui survivait peut-être encore à l’intérieur.

    (à suivre)

  • UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 5

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Une Histoire fabuleuse (suite)

     

    Deux jours plus tard, on put revoir l’une d’elles – la mère de l’aînée des enfants disparues – aux abords du fleuve sur le quai des Tournelles, seule cette fois… Elle était accroupie, ses grandes jupes étalées autour d’elle dans la vase, et penchée au-dessus de l’eau. Elle avait apporté un pain enveloppé dans une coiffe de coton blanc et un cierge qu’elle alluma à l’aide d’un briquet d’étoupe. Après avoir fait couler quelques gouttes de cire sur une sébile en bois, elle scella dessus le cierge allumé, bien droit, puis disposa à côté le pain emballé dans son linge. Elle fit glisser délicatement cette petite embarcation à plat sur l’eau et, d’une légère poussée de la main, l’encouragea au départ. La sébile tournoya un moment sur elle-même avant de s’abandonner au courant qui l’entraîna à l’écart de la rive… La femme suivait des yeux, avec émotion, la navigation du petit esquif, les mains jointes tout en marmonnant une prière à Saint-Nicolas… Elle allait enfin en avoir le cœur net : cela la rendait folle, cette incertitude… Lorsqu’elle était revenue au faubourg avec sa commère, elle avait pleuré longtemps, bouleversée par toutes les émotions et les angoisses de ces derniers jours. Demeurée seule, elle avait essayé de vaquer aux soins de son ménage, mais le goût n’y était pas, une langueur morbide amollissait et alourdissait tous ses membres ; elle, si active d’ordinaire, n’était bonne à rien… Son homme était rentré sur le soir ; elle lui avait conté sa journée, la traversée de la Seine, la démarche hardie jusque devant le grand Châtelet. Ils étaient restés longtemps, tous les deux assis face à face sans se toucher, le regard dans le vague, abîmés dans une même tristesse. Lui aussi aimait sa gamine comme la prunelle de ses yeux ; il en avait le cœur brisé de la penser perdue. Dans la soirée, des voisins étaient entrés prendre les nouvelles ; la mère avait dû recommencer dix fois le récit de son voyage jusque sur la rive droite.  À la fin, tous avaient branlé du chef en signe d’approbation… bien sûr qu’ils auraient fait de même et abandonné la partie avant seulement essayer d’entrer. Il fallait, en toutes circonstances, savoir garder sa tête sur ses épaules… Cent et un écus !... vraiment… ce n’était pas raisonnable une somme pareille ! Cent et un écus : non, il n’y avait pas moyen !…

    Le jour suivant, aux alentours de midi, une des voisines, grasse bonne femme à l’esprit affûté, serviable et curieuse de tout, était revenue très émoustillée, l’œil brillant, munie d’informations fraiches et bien certifiées. Au cours de la nuit, il lui était venu l’idée d’aller interroger le vieux sacristain de Saint-Médard, lequel était un sage plein de sapience, renommé dans le faubourg pour n’être jamais à court de remèdes et de bons conseils. En véritable homme de Dieu qu’il aurait pu être, il apportait des réponses à tous les problèmes désespérés qu’on voulait lui poser... Et en effet, ce cas qu’elle lui avait expliqué ne l’avait pas mis dans l’embarras ; il avait sorti de sa giberne une recette infaillible, laquelle il avait exposée de bon cœur… Comment localiser un noyé à l’endroit où il s’était perdu ?... Tout d’abord il fallait, dans l’église des Grands-Augustins, apporter un beau pain sur l’autel de Saint-Nicolas de Tolentin et inviter un prêtre à le consacrer en échange de quelques dons pour la paroisse. Puis, sur une sébile, dresser un cierge allumé et poser auprès le pain consacré, accompagné si possible d’un objet personnel du disparu… et mettre à flot... Sûr et certain… le petit autel marin flotterait jusqu’à l’endroit où le corps du disparu se trouvait retenu dans la profondeur des eaux… Aussi garanti que la venue du printemps après l’hiver : là où il s’arrêterait, attendait au-dessous le mort – ou la morte !... Assurément…

  • UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 4

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Une Histoire fabuleuse (suite)

     

    Le lendemain matin, les deux femmes rôdaient devant le grand Châtelet… à distance respectueuse, intimidées par l’aspect farouche du lieu. Elles cheminaient à petits pas, comme la veille étroitement embrassées afin d’étayer leur courage l’une par l’autre. Nées dans le faubourg Saint-Marceau qu’elles n’avaient jamais quitté, elles auraient pu compter sur leurs doigts les fois où elles avaient traversé la Seine pour poser le pied sur la rive droite ; il s’en était fallu chaque fois de motifs gravissimes… Toutefois, jamais encore elles n’avaient osé approcher ce bâtiment austère.

    Depuis le Haut Moyen-âge, les accès à l’Île de la Cité étaient gardés par le petit et le grand Châtelet ; sur la rive droite du fleuve, ce dernier se dressait devant le Pont au Change, tandis que le premier, rive gauche, surveillait le Petit-Pont. Les deux faisaient office de prisons ; entre les murs épais du grand Châtelet, étaient logés aussi un siège de justice et un poste de police. Il y avait une basse geôle où l’on avait eu l’habitude d’amener les nouveaux prisonniers pour les faire passer à la visite : tous les gardiens réunis les dévisageaient alors avec insistance, les morguaient comme on disait autrefois, jusqu’à graver surement leurs traits en mémoire et pouvoir les reconnaître sans faute. Pour cela, cette geôle avait pris le nom de morgue ; nom qu’elle avait conservé plus tard lorsque, après divers aménagements, on l’avait changée de destination et réservée au dépôt des corps ramassés sur la voie publique ou retirés du fleuve. Par un guichet ouvert dans la porte, ceux qui étaient en peine d’un proche dont ils n’avaient plus de nouvelles, pouvaient tâcher de reconnaître le disparu en morguant cette fois les cadavres nus, étendus sur les dalles de pierre.

    Les femmes clouées sur place examinaient la citadelle, sans dire un mot… Les murailles massives étaient noires, crasseuses, aussi enfumées que l’antre d’une sorcière. L’ensemble évoquait vaguement un vieux crapaud pétrifié dont la façade s’effritait en pustules ; des lichens déchiquetés flottaient au vent comme des filets de bave fétide ; sur un côté de la tête, un hennin d’ardoises coiffait l’animal fabuleux. Devant le portail lugubre, qui semblait une bouche prête à mordre, se tenait un cerbère en faction… Les deux mères tremblantes n’auraient pas été plus effrayées sur le seuil des Enfers… En réalité, la sentinelle, ce matin-là, se trouvait être un jeune gars à peine sorti de l’adolescence, mais poussé en graine. À cause de sa grande taille rehaussée de l’uniforme des gardes, l’imagination des deux femmes métamorphosait le gamin boutonneux, dépourvu de poil au menton, en un géant féroce et menaçant. Dans leur effroi, il leur revint alors en tête la discussion qui s’était élevée parmi les badauds sur le quai des Tournelles, la veille au soir…

    Un vieil homme avait assuré que, oui, on pouvait retrouver ses morts à la morgue du Châtelet, mais pour accéder jusqu’à la salle funèbre avec la permission d’examiner les cadavres et éventuellement récupérer le sien, il fallait y aller de son écot. Cent un écus, par tête !... on ne pouvait pas y couper… Un autre avait aussitôt répliqué, en haussant les épaules, que ce n’était là qu’une rumeur dépourvue de fondement ; il était bien placé pour le savoir puisque, l’année passée, il était allé lui-même reconnaître un noyé là-bas : non !... pas de droit d’entrée au Châtelet ; rien à débourser ; pas un liard… Le vieillard, mécontent qu’on osât contester son savoir, avait juré un ton plus haut qu’il n’était pas accoutumé à raconter n’importe quoi : sa tête à couper, c’était cent et un écus !… et il n’en rabattrait pas un ! Deux ou trois dans l’assistance avaient opiné du chef en silence, d’un air entendu... Maintenant qu’elles se tenaient sur place, confrontées à l’horreur du lieu et à son gardien, l’évidence s’imposait à leurs cervelles affolées : le vieil homme était dans le vrai !... il en coûtait assurément une fortune à vouloir s’introduire là-dedans ! Cent un écus, pensez !... l’énormité du chiffre faisait frémir. Où trouveraient-elles jamais une somme aussi épouvantable ?... Elles tournèrent les talons et s’enfuirent sans demander leur reste.

    (à suivre)

  • UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 3

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Une Histoire fabuleuse (suite)

     

    On fit encore un grand tour jusqu’à la rue d’Arras ; redescendant par Saint-Victor, on traversa la place Maubert pour aller jusqu’au fleuve. Rue des Tournelles, on longeait les longues bâtisses qui, construites sur le quai, dérobaient à la vue le paysage de la Seine et de ses bordures, lorsque, remontant de la berge fangeuse et débouchant entre les maisons, se montrèrent deux fillettes. Elles étaient crottées et rouges, très essoufflées d’avoir joué au bord de l’eau. La voiture les serra au plus près en s’arrêtant. Elles se montrèrent un peu surprises, mais nullement décontenancées, ayant encore l’esprit tout excité d’avoir tellement ri. La plus grande pouvait avoir une dizaine d’années, l’autre était plus jeune de deux ou trois ans. Elles pouffèrent sottement quand le cocher fit virevolter sa lanterne devant leurs museaux… Deux coups frappés à l’intérieur de la caisse… la portière s’ouvrit sans bruit comme poussée par l’effet d’un sésame magique. Le cocher, allongé au-dessus des gamines, leur souffla alors :

    – Qu’est-c’que vous faites encore dehors à la nuit tombée, p’tites filles ?... Vous croyez qu’c’est bien prudent ?... J’sais qu’il y a là-d’dans une dame qui s’inquiète de vous trouver ici à cette mauvaise heure… Montez, montez ! La dame veut vous r’conduire chez vous. On va vous ram’ner à la maison. Montez !

     

     Deux femmes marchaient ensemble, étroitement enlacées. L’une d’elles étant sortie en hâte sans se couvrir suffisamment et la fraîcheur du soir l’ayant fait frissonner, l’autre l’avait enveloppée avec elle-même dans son grand châle ; si bien qu’elles avançaient comme fondues en un seul corps large et plantureux, garni de deux têtes douloureuses qui se courbaient l’une vers l’autre pour s’accoler au-dessus des tempes. Siamoises soudées par une même inquiétude, elles pataugeaient dans la boue de la grève, cognant de porte en porte en quête d’une information, interrompant de-ci de-là dans leur besogne les dockers qui déchargeaient les grandes barges amarrées au rivage, dérangeant les ouvriers sur les chantiers… Depuis avant-hier soir, les petites n’étaient pas rentrées… Elles étaient parties dans le milieu de l’après-midi glaner au bord du fleuve quelques morceaux de charbon échappés des sacs que les débardeurs charriaient sur leurs épaules ; elles n’avaient pas reparu. Les deux mères frappaient maintenant à la poterne d’un moulin, puis chez un marchand de bois… Personne n’avait rien vu. Aucun enfant sur le rivage ce jour-là… Ou peut-être que… Non, rien… En fait on ne se rappelait plus. On ne pouvait pas dire…

    Les femmes avaient le front rouge à force d’être comprimé par l’angoisse. Leurs yeux désespérément secs, arides à cause d’une fièvre qui était montée, les brûlaient aussi… Enfin il se trouva un homme qui, après les avoir écoutées attentivement, hocha du menton ; lui se souvenait bien avoir vu les deux fillettes ce soir-là –  il les connaissait parce qu’il les avait croisées souvent en train de ramasser du bois ou du charbon et tout ce qui roulait à terre pendant les débarquements ; chaque fois il s’approchait pour leur adresser un petit mot, il les aimait bien – des bonnes gamines, délurées juste ce qu’il faut… Avant-hier soir… il se le rappelait, oui… elles avaient posé leurs besaces sur une pierre et pataugeaient dans la vase au bord de l’eau ; il leur avait dit qu’elles allaient attraper la mort à se mouiller les pieds comme ça, et aussi que ce n’était pas prudent de s’agiter si près du courant, lequel était endiablé ces jours-ci à cause de toutes les fortes pluies des dernières semaines, et que la nuit étant près de tomber, il était grand temps de remonter sur le quai et rentrer chez elles. Voilà… c’était tout… Il avait remonté lui-même, persuadé qu’elles allaient le suivre ; il ne s’était pas retourné pour s’en assurer, trop pressé qu’il était de courir jusqu’à l’octroi avant la clôture…

    Mater dolorosa liées en un seul chagrin, elles déambulèrent encore un certain temps, mais aucun autre riverain interrogé ne put leur en apprendre davantage.

    Un vieux marinier, qui depuis longtemps ne s’embarrassait plus devant aucun mystère, suggéra pour conclure que les petites avaient peut-être été emportées par les eaux… La plus jeune pouvait avoir culbuté dans les flots, l’autre avait pu plonger à sa suite, voulant la repêcher ; possible que le courant avait entrainé le lot des deux. Il répéta cette hypothèse d’un ton plus assuré…  À la troisième réitération, plus aucun doute n’était permis, cela s’était passé ainsi : la cadette excitée par le jeu était tombée tête la première et, sans hésiter, l’aînée avait bondi à son secours ; d’un bloc, elles avaient coulé, agrippées l’une à l’autre. La Seine les gardait à présent dans ses fonds... Les deux mères en avaient mugi de douleur… Alors une âme compatissante s’était approchée doucement pour les informer qu’il était faux que le fleuve gardât tous les corps… le plus souvent, ils étaient retrouvés. Tirés hors de l’eau, ils étaient alors emportés jusqu’à la morgue où ils restaient exposés durant quelques jours…

    (à suivre)

  • UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 2

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Une Histoire fabuleuse (suite)

     

    On traversa le faubourg par la rue du Four. On allait sans hâte, au hasard. Il y avait peu de monde dans les rues à cette heure glauque de la nuit tombante. Lorsqu’on croisait quelque silhouette qui à première vue paraissait de bonne allure, la voiture ralentissait, s’approchait jusqu’à serrer et frôler, s’arrêtait enfin tout contre le piéton ou la piétonne, quitte à l’effrayer un peu. La luminosité du crépuscule étant trop faible pour examiner à loisir, le cocher factotum se penchait sur le côté en balançant à bout de bras un lumignon devant la face du passant pétrifié. Un coup sec frappé de l’intérieur de la caisse ordonnait de repartir. Marquant trois ou quatre arrêts ici et là, on vadrouilla ainsi jusqu’à la montagne Sainte-Geneviève. Au croisement de la rue de Reims avec celle des Sept-Voies, la voiture obliqua brusquement et s’immobilisa pour se mettre en travers du chemin d’un jeune garçon qui venait de déboucher au tournant. Il devait avoir une douzaine d’années environ, les traits du visage encore dans le flou de l’enfance ; il portait des habits propres, communs et trop courts pour sa taille, ayant sans doute poussé d’un coup, trop vite. Il tenait pliés sur le bras une paire de manteaux qu’il livrait peut-être pour le compte de son patron tailleur. Il se plaqua tout effarouché contre la pierre de la maison d’angle. L’examen de sa personne, à la lueur du lumignon, dut être favorable car deux coups veloutés et espacés résonnèrent contre la paroi. Le cocher se pencha plus bas, jusqu’à frôler des lèvres la chevelure du garçon :

    – T’es un sacré chanceux ce soir, mon bonhomme, parce que j’crois bien qu’une belle dame souhaiterait faire ta connaissance… Voyons !… Que j’te regarde un peu pour estimer si tu es digne de l’intérêt d’une si haute personne… Comme ça, au premier coup d’œil, t’as plutôt l’air honnête… peut-être même pas trop bête… pas malpropre et, ma foi, sans mauvaises odeurs… On dirait bien aussi qu’pour toi, c’n’est pas encore l’abondance. J’pense que t’es en maison… tu n’crèves pas d’faim, mais ton patron a tendance à rationner les portions, pas vrai ?... Est-c’que j’vois juste ? Est-c’que j’ai raison ?... Allons, mon p’tit doigt m’dit qu’tu mérites ta chance. Ton heure est arrivée, bonhomme… la belle dame qui est assise là, dans cette voiture, aime prendre sous son aile les bons p’tits gars comme toi et leur assurer un avenir en or. N’sois pas intimidé, lève les yeux... Approche.

    La portière s’entrouvrait et l’enfant distingua, se découpant sur la pénombre, une dame à la beauté irréelle, toute nimbée de lumière phosphorescente, mystérieuse... La robe, les boucles des cheveux, le visage aux arêtes ombrées, tout scintillait de miroitements d’azur et d’argent. L’enfant pensa que c’était là, devant lui, une voyageuse céleste descendue de la lune sur la terre qui tendait sa belle main gantée pour l’appeler avec une élégance inimitable ; ou bien la fée bleue dont parlait souvent sa grand-mère avec des mines extatiques et en baissant la voix. La créature merveilleuse maintenant se courbait gracieusement, la main toujours offerte, l’encourageant par ce mouvement adorable à monter, à la rejoindre et prendre place auprès d’elle à l’intérieur de ce carrosse inouï.

    – Vas, p’tit, la dame te fait signe… Monte, mon gars !… La belle dame va t’causer… elle va chercher avec toi le moyen d’te faire du bien… Après, on t’ramènera chez toi…

    Le garçon crevait de l’envie de sauter sur le marchepied… poser sa tête entre les genoux de l’apparition, enfouir son visage dans les plis de sa robe… Il en crevait d’envie… En même temps, il était sidéré… ses pieds cloués au sol refusaient de se soulever, son dos englué contre le mur ne lui appartenait plus... Enfin, il réussit à ramasser et soulever en lui une force surhumaine qui le décolla, le précipitant en avant… mais ce fut pour se rendre compte, quelques secondes trop tard, qu’au lieu de s’être jeté dans le giron de la dame, son corps s’était mis à détaler au long de la rue de Reims ; ses pas fous l’éloignaient malgré lui de l’objet de son désir. Désespéré de lui-même, il poursuivit sa course, emportant les manteaux sur son bras ; bientôt il avait tourné et disparu. La portière claqua et l’attelage se remit en branle.

    (à suivre)

  • UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 1

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Une Histoire fabuleuse

     

    L’ogre était rasé de frais. Doucement du bout des doigts, il caressait ses joues glabres, appréciant la douceur et la souplesse de sa peau. À l’aide d’une houppette, il couvrit son visage de poudre de riz, gommant quelques imperfections minimes de l’épiderme, comblant deux ou trois petits pores dilatés ; son beau visage allongé, sculpté d’ombres et de lumières, prit le teint mystérieux, délicatement perlé, des statues d’albâtre. Satisfait de l’effet obtenu, il se mit debout afin d’entreprendre l’ajustement d’un corset autour de son torse nu ; c’était un carcan de toile et d’acier qui se nouait dans le dos et muni, à hauteur de la poitrine, de bonnets rembourrés et opulents. Le domestique – majordome, factotum – attendait en retrait le moment d’entrer en action ; il s’approcha derrière son maître et, se saisissant fermement des lacets, il tira de toutes ses forces, comprimant sans pitié la cage thoracique dans l’étau de torture, jusqu’à obtenir le buste le plus élancé et le mieux galbé. Le supplicié gémissait de douleur, poussant certains petits cris qui auraient pu faire penser à une jouissance intense. Le domestique arrima solidement son ouvrage et l’ogre s’essaya à rétablir peu à peu son souffle sous l’étreinte implacable.

    Quand il eut récupéré une respiration suffisante pour survivre, il entreprit d’accrocher autour de ses hanches la vaste armature d’un panier, sur lequel il passa encore et arrangea deux jupons fins qu’il enfilait par la tête. Rassis devant sa coiffeuse, il dessina au pinceau les arcs déliés de ses sourcils épilés, peignit ses lèvres d’un carmin rutilant. Parmi les costumes étalés sur le grand lit, il choisit une robe de velours bleu qu’il désigna du doigt ; le factotum la ramassa aussitôt, rassembla soigneusement le tissu chatoyant en un grand cercle qu’il éleva au-dessus de son maître, tandis que celui-ci tendait les mains vers le plafond à la recherche de l’ouverture des manches. La robe descendit et ruissela comme une vague d’azur tout au long de son corps, s’évasant à partir de la taille en corolle ouverte vers le bas. Sur son crâne aux cheveux ras, il chaussa une longue perruque argentée dont les boucles anglaises se déroulèrent sur ses épaules. Des diamants taillés en poire vinrent se pendre à chaque oreille ; un collier de pierres et d’or blancs courut en feston sur le surplomb de la gorge factice. Par une mouche passionnée au coin de l’œil gauche, il posa le point final de son travail d’artiste.

    L’ogre se plongea alors dans le ravissement de son reflet au fond du miroir, ému comme à chaque fois par sa métamorphose. Il se leva, chaussa une paire d’escarpins, puis se posa encore tout debout devant une psychè dans laquelle il passa en revue l’ensemble entièrement. Il approuvait en secret sa taille affinée, parfaite ; il frémissait de joie à la vue de sa poitrine épanouie sous les rubans du corsage et il se congratulait aussi tout bas de la discipline draconienne appliquée chaque jour sans faille afin de maintenir l’harmonie de sa silhouette.

    Après qu’il se fut contemplé un long temps, il eut un mouvement du menton pour signifier qu’il était prêt. Le serviteur disposa un manteau sur les épaules de son maître avant de se mettre en marche. Quelques pas devant, il ouvrait le passage à travers l’enfilade des chambres, écartant largement les doubles battants des portes. Ils traversèrent l’immense hôtel désert, engourdi dans une lumière crépusculaire, sans croiser âme qui vive – toutes les précautions avaient été prises pour tenir éloignée la domesticité ordinaire –. L’ogre semblait flotter, la robe et le manteau lourds se mouvant à peine autour de ses pas ; il glissait sans bruit, haut voilier sur les parquets et les marbres cirés. Dans un vestibule, se découvrit une petite porte dissimulée derrière la tapisserie murale ; elle révéla un escalier dérobé qui plongeait en spirale vers le rez-de-chaussée et les conduisit dans une courette exiguë, sombre comme le conduit d’une cheminée. Là, une poterne donnait accès à une venelle dans laquelle stationnait une voiture attelée d’un cheval noir, étrangement immobile.

    Le domestique ouvrit la portière et abaissa le marchepied. L’ogre une fois installé sur la banquette intérieure, la robe se déploya comme une grande roue autour de lui, remplissant toute la largeur de la caisse. Il fit disparaître ses longues mains dans une paire de gants d’organza, tandis que son factotum grimpait d’un bond sur le siège du cocher. Trois claquements de langue, une secousse brève qui anima les rênes comme un fluide électrique et l’attelage s’ébranla dans un silence presque parfait.

    (à suivre)

  • L'AMATEUR D'ÉMERAUDES – Conte – 2

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    L'Amateur d'émeraudes (fin)

     

    Une grosse rivière, affluent de l’Amazone, traversait le domaine dans une partie accidentée de collines. L’eau fougueuse s’engouffrait à certain endroit entre les parois d’un plateau élevé, tranché en deux comme un canyon. Sur un côté, en hauteur et dominant le courant, on avait construit un pavillon, lequel la plupart du temps demeurait inoccupé, n’étant ouvert que lorsqu’il fallait accueillir des hôtes de passage. Esméralda et le jeune collaborateur se retrouvaient là, dans une chambre à l’étage dont la large baie s’ouvrait au-dessus de la rivière que l’on entendait tout en bas, grondant et ruant contre des rochers qui gênaient sa course.

    Le père fit irruption un soir dans la chambre des amants.

    C’était une nuit déraisonnable. La lune, montée au-dessus des arbres géants de la forêt, pointait son œil verdâtre et fluorescent dans le cadre de la large fenêtre ; une effervescence inaccoutumée brouillait le ciel et des troupeaux de nuages filaient à toute allure devant elle, la faisant clignoter comme l’enseigne d’une pharmacie. Au pied de la falaise, la rivière, que des orages récents avait gonflée, s’enrageait.

    Le père était entré escorté de deux gardes du corps. Sans dire un mot, il contempla un moment les deux enfants nus sur le lit, endormis l’un contre l’autre. Sa bouche et ses narines étaient pincées, ses lèvres blanches. D’un doigt à peine levé, il donna un signal à ses hommes qui s’avancèrent. Le premier gagna le chevet pour saisir le garçon aux épaules, l’autre l’empoigna par les chevilles. Tout se passa comme en songe, sans heurt et dans un parfait silence. Il fut soulevé. Et, emporté en un seul élan courbe, magistral et sûr, il fut lancé par la grande baie ouverte. En silence, il tourbillonna du haut jusqu’au bas de la paroi rocheuse, puis, ayant accompli une chute de près de cinquante mètres, il s’écrasa sur les écueils tranchants de la rivière.

    Le père se retira avec ses hommes. Pas une parole n’avait été proférée, pas le moindre son émis.

    Esméralda quitta le lit pour venir s’asseoir au centre de la chambre où elle se prit à attendre, parfaitement immobile, étrangement muette. Sur un fond de ciel soudain dégagé et propre, la lune s’était fixée dans le grand rectangle de la fenêtre ; ainsi placardée on eût dit que, de tout le poids de sa volonté pointue, hypnotique, elle se projetait sur la jeune fille… S’imprimait en elle... Soudain celle-ci fut submergée par des larmes qui se mirent à jaillir en torrent comme hors d’un tonneau débondé. Elle pleura longtemps, d’une seule coulée égale… longtemps... Les flots lacrymaux étaient recueillis dans une coupelle qu’elle tenait à deux mains devant son visage – elle n’avait aucun souvenir du moment où elle avait pu s’emparer de ce récipient –... Aussi soudain qu’il avait éclaté, son chagrin se tarit d’un coup. Elle se leva pour déposer sur le rebord de la fenêtre la coupelle qui contenait à présent toutes les larmes de son corps. Ceci ressemblait à une offrande, la lune verte l’accepta d’un clignement lumineux. Chaque chose semblait s’accomplir comme le geste d’un rituel machinal. Avec la même apparente logique, Esméralda enjamba l’appui de la fenêtre et bascula résolument au-dehors. Elle tomba, légère comme portée sur une aile. Elle arriva sur les rochers où elle se brisa à son tour, auprès de son amant aux yeux noisette. La rivière se souleva pour submerger les deux corps rompus. Le courant les avala afin de les faire disparaître.

    Sur la fenêtre, les rayons de la lune couvaient la petite coupe. Le liquide saumâtre qu’elle contenait avait pris l’aspect visqueux d’un sirop de menthe épais. On aurait pu penser que les iris même d’Esméralda se trouvaient là, liquéfiés par la douleur.

     

    Au matin des domestiques signalèrent la disparition de la jeune fille.

    Saisi d’une anxiété mortelle, le père ordonne les recherches. On fouille chaque bâtiment de fond en comble, on bat et rebat chaque fourré du parc et des bois, on sonde les étangs et la rivière. Tout au long du jour, l’air résonne d’appels stridents, de cris et de cavalcades et de sifflets et d’aboiements des chiens…

    Cependant une jeune camériste avait rangé la chambre du pavillon. Elle avait remarqué la coupelle restée sur l’appui de la grande baie ; elle voulut la prendre mais le récipient glissa de ses mains et tomba à terre. Quelque chose qui ressemblait à une grosse bille verte s’en échappa pour rouler sur le tapis. Quand elle eut ramassé l’objet au creux de sa main, la jeune femme poussa un oh ! d’émerveillement. Elle courut le montrer à toutes les personnes qu’elle put croiser dans les parages – et toutes s’extasiaient à cette vue, car il s’agissait en vérité de la plus fascinante des émeraudes.

    Le père fou d’angoisse vociférait des ordres. Il arpentait l’espace à grands pas en long et en large, incapable de tenir en place, frappant du poing les meubles, les murs et les portes. Il y eut un moment où quelqu’un osa s’approcher pour lui présenter la pierre merveilleuse trouvée dans la chambre, et l’éblouissement qu’il en reçût réussit à le divertir malgré lui de sa fureur. Il voulut qu’on déposât cette splendeur tout de suite, sans tarder, sur un coussin de velours noir dans la chambre forte au sein de sa collection ; il fallait qu’on lui aménageât une place d’honneur dans la meilleure vitrine. Sitôt qu’elle y fut installée, la pierre rayonna plus intensément encore d’une beauté infernale.

     

    Les recherches se poursuivirent tout au long de la nuit. Jusqu'à l’aube, les ténèbres crépitèrent de cris humains et de hurlements de chiens exaspérés. Le père avait refusé de gagner sa chambre pour y prendre un peu de repos ; dans son bureau, replié au fond d’un fauteuil, il veillait le menton collé sur la poitrine, soufflant sans cesse sur les braises de sa colère blessée. C’est juste après le lever du jour qu’un brusque remue-ménage devant sa porte le tira de sa torpeur. Son premier secrétaire entra, défait, dégoulinant de sueur : vite ! il fallait qu’il vienne… qu’il vienne voir… vite !... à la chambre forte !… vite !... Il fut aussitôt sur ses pieds et se prit à courir à travers les couloirs en direction de la salle des merveilles. Il y parvint. Il entra. Au centre, il tomba en arrêt devant la jeune émeraude qui éclatait de force et de lumière. Elle vibrait en puissance. Elle chantait !

     Autour d’elle, tout était mort. Toutes les pierres étaient fanées, flétries, noires ainsi que des vulgaires charbons. Les autres émeraudes gisaient, recroquevillées, couleur de cendre… vieilles feuilles racornies et laides... Le père d’Esméralda hurla d’horreur. Pointant du doigt la nouvelle venue triomphante, il ordonna qu’on jetât cette tueuse dehors. Loin !... Tout de suite !

    Un des gardes du corps porta la meurtrière jusqu’au perron d’où il la lança de toute sa force d’athlète. Elle vola dans le ciel longtemps avant d’atterrir au milieu d’une pelouse d’herbes hautes. Elle s’y logea, à l’aise entre deux mottes de terre. Peu à peu, partant de ce point, un mal indéfinissable commença à se répandre, tranquille et constant… progressant par vagues concentriques... En un vaste cercle qui s’élargissait implacablement, les herbes fanaient… tout devenait noir, séché… La chlorophylle quittait les plantes et les arbres, s’évanouissait, désertait la nature… La vie se retirait…

    Tandis qu’à l’intérieur de la villa, l’homme beuglait de la détresse d’avoir perdu sa collection de pierres et sa fille, au-dehors le mal parvenait aux frontières du domaine. Il les franchissait… L’anémie morbide gagnait la forêt d’Émeraude environnante… se propageait, inexorable et sure…

  • L'AMATEUR D'ÉMERAUDES – Conte – 1

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    L'Amateur d'émeraudes

     

    C’était, il n’y a pas très longtemps, en un pays de l’Amérique du Sud. L’héritier d’un puissant empire industriel s’était retiré dans une hacienda qu’il avait fait bâtir en lisière de la forêt amazonienne. Il avait au préalable confié à des hommes sûrs, diplômés de Harvard, le soin de gérer son patrimoine ; ainsi libéré des contraintes auxquelles sa condition de successeur richissime avait voulu le soumettre de prime abord, il pouvait se donner tout entier à ce qu’il considérait comme l’œuvre de sa vie : réunir la plus considérable collection de pierres précieuses jamais imaginée sur la terre. Car, en vérité, la passion des gemmes le possédait jalousement ; elle le comblait et le nourrissait. Et par-dessus tout, il brûlait d’un amour immodéré pour les émeraudes… En tous les points du globe où gisaient sous la roche les minéraux précieux, il avait imposé un réseau d’espions et de courtiers dont la mission était de repérer les plus beaux spécimens tirés des mines pour les lui acquérir à n’importe quel prix. La Colombie, le Brésil, le Zimbabwe, Madagascar et tous les états où fleurit de préférence le béryl vert – la divine émeraude – étaient étroitement maintenus sous surveillance…

     

    Les soins portés à ses pierres l’accaparaient si bien qu’il n’avait jamais eu le loisir ou le désir de lever ses regards vers d’autres objets : il parvint au seuil de la cinquantaine en l’état de célibataire endurci… Un jour, de passage à Bogota où il négociait de nouvelles acquisitions, il dînait avec ses partenaires dans un restaurant de la ville lorsqu’il réalisa que deux pointes de glace s’étaient posées sur sa nuque et le perçaient jusqu’à l’âme. Il se retourna. Seule à une table derrière lui, une jeune femme inconnue le regardait… ses deux prunelles d’un vert profond brillaient comme des béryls splendides sertis dans le blanc nacré des globes oculaires. Abandonnant ses propres commensaux, il la rejoignit aussitôt. Le lendemain, il soumit un contrat à l’inconnue et, le soir même, il l’épousait en balayant d’un geste les remontrances de ses avocats et conseillers d’affaires… Ce fut un mariage heureux : la jeune épousée se trouva tout de suite enceinte. Neuf mois plus tard, elle donna naissance à une petite fille qui ouvrit au monde deux yeux d’émeraude tout aussi merveilleux que ceux de sa mère. Le père ivre d’orgueil se dit à lui-même ce jour-là : le Ciel bénit l’œuvre de ma vie... Il baptisa l’enfant du nom d’Esméralda ; puis il eut une sorte de révélation, une prémonition fulgurante : il se vit patriarche à la tête d’une famille immense… une prodigieuse lignée aux yeux extraordinairement verts. Aussitôt tous ses agents de par le monde reçurent l’ordre de se mettre en quête d’un sujet mâle doté de prunelles répondant à des critères soigneusement définis. La chasse au géniteur était lancée, sans condition d’âge, de rang, ni de fortune ; seulement la pigmentation, le feu et la transparence des iris verts devraient être parfaits, dignes de s’apparier un jour aux joyaux oculaires de sa fille bien-aimée. En rêve, déjà il unissait ce couple idéal ; déjà il caressait une ribambelle de petits-enfants et d’arrière-petits-enfants et encore les enfants de ceux-ci qui, tous sans exception, portaient enchâssés en leurs orbites une paire d’émeraudes de 500 carats.

     

    Malgré le zèle de ses traqueurs, les années passèrent sans que la perle rare fût débusquée. Sur chaque continent, des milliers de garçons aux yeux verts, bambins et adolescents, des milliers d’hommes jeunes et d’hommes mûrs, des milliers de sujets mâles de toutes espèces furent appréhendés, photographiés, répertoriés. Des milliers et des milliers furent proposés au père d’Esméralda qui n’en admit pas un.

     

    Sa jeune épouse s’en alla aussi silencieusement qu’elle était apparue. Un soir obscur de nouvelle lune, on l’avait aperçue pénétrant seule dans la forêt, hors des limites du domaine. On l’attendit longtemps. Elle ne revint pas. Des battues furent menées sans résultat. Le chagrin de l’avoir perdue était grand, puis il s’estompa…

     

     

     Esméralda parvint à son dix-septième anniversaire. Aucun prétendant ne se profilait encore à l’horizon ; néanmoins le père restait convaincu que sa volonté s’accomplirait en son heure, puisque le Ciel, se répétait-il souvent, avait bénit l’œuvre de sa vie

     

    Il y avait un personnel domestique nombreux qui vaquait jour et nuit à travers l’hacienda. Les pierres précieuses, pour elles seules, mobilisaient toute une équipe d’experts, de conservateurs, d’assistants et de secrétaires. Afin de combler un poste de collaborateur devenu vacant, on recruta un jeune homme fraîchement diplômé en gemmologie... Vingt-cinq ans à peine, beau comme un prince de légende. Et les yeux noisette.

    Au détour d’un corridor, Esméralda croisa une première fois le nouveau venu ; elle s’écarta vivement, choquée d’avoir perçu en elle toute volonté libre se dissoudre en une fraction de seconde comme frappée par un sortilège. Une voix dans sa poitrine prononça nettement le mot amoureuse, qu’elle répéta tout bas… je suis amoureuse… cela lui fit aussi peur que si elle venait de se maudire elle-même… Lui, ayant posé son regard sur elle, demeura interdit ; par la suite il pleura de joie, une joie d’enfant, parce qu’il se sentait un corps tout nouveau, révélé par l’amour ; il pleura de douleur aussi parce que la vie sans elle désormais n’était pas concevable, vivre avec elle non plus...

    Leur amour était prohibé – à cause des yeux noisette. Ils se cachèrent.

    (à suivre)

  • MANGEUR D'OMBRES – Conte – 5

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Mangeur d'Ombres (fin)

     

    Depuis combien de temps danse-t-il ?... dix minutes ? une heure ? cinq heures ?... Le soleil à présent est parvenu au plus haut point du ciel. La femme dont les forces sont tout à fait revenues contemple sans broncher, appuyée contre l’arbre, son ennemi qui se délite. Dans l’air devenu chaud et léger, la masse brumeuse du danseur se dilate, puis s’effiloche doucement. Des touffes de fils noirs entremêlés se défont en charpie, avant de s’élever en godillant et se disperser dans l’espace. Quand un souffle de vent inattendu passe sur ses cheveux, la femme lève la tête. Le feuillage au-dessus d’elle est agité de frissons. L’agitation délicate se propage bientôt aux ramures environnantes. Et voici qu’un insecte surgi de nulle part vient se cogner contre l’écorce ; curieux devant cet obstacle, il l’interroge en zigzaguant avec un petit bourdonnement électrique. Un autre le rejoint et leurs vols s’entrelacent. La femme écoute avec bonheur la vibration ténue des ailes minuscules, le bruissement des feuilles… Un mouvement imperceptible du côté du Mangeur d’Ombres l’amène à reporter son attention sur lui… dont il ne subsiste plus qu’un peloton de fibres, gris et translucide, pas plus gros qu’une balle de tennis. Il virevolte en suspension au-dessus d’un bouquet de fougères. Un trait flamboyant, acéré comme un dard de sarbacane, le transperce tout à coup de part en part. C’est un rayon du soleil qui, en plongeant vers des fourrés encore isolés dans une zone obscure, l’a accroché au passage. Le monstre, à cet instant réduit à la taille d’une bulle de savon, éclate d’un coup et se dissout dans la lumière...

     

    Attente…

    La femme attend...

    Bientôt un froissement dans des buissons. Elle tourne la tête dans cette direction. Des branches s’écartent. D’un autre côté : des craquements secs de bois brisés. Et là-bas encore… Des hommes, la plupart torse nu, vêtus d’un simple pantalon blanc, émergent avec lenteur de l’épaisseur de la végétation. Ils avancent entre les arbres d’un pas mal assuré. Ils ont encore le visage flou et l’œil vague de ceux qui ont dormi trop longtemps. Ils restent silencieux parce que leur langue est engourdie, mais ils commencent à se regarder les uns les autres. Ils lisent les traits de leurs visages dessinés d’ombre et de lumière… Plus au loin, des bosquets s’ouvrent encore devant l’apparition de nouveaux marins… Partout dans la forêt...

    La femme attend.

    Patience ! il ne va plus tarder… Il va venir… Le dernier. Il sera peut-être le dernier comme à son ordinaire… Cette idée la fait sourire. Elle ne se pose pas de question. Elle est tranquille. Son amour infini est tranquille.

     

  • MANGEUR D'OMBRES – Conte – 4

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Mangeur d'Ombres (suite)

     

    Obéissant au doigt et à la parole, la silhouette de l’homme maigre commence alors à danser... Dompté, docile, le Mangeur d’Ombres danse l’histoire d’Hoïchi Adama. La geste très ancienne du Fou d’amour

     

     Sur la place du village chauffée par le soleil de midi, il tournait sur lui-même, la face basculée vers le ciel et les yeux révulsés ; dans un nuage de poussière blanche, il tournait en chantant à pleine voix la divine beauté de la Déesse de la Lumière, d’Amaterasu – Descends, ô ma Reine de Lumière, descends sur mes frères humains. Viens les purifier avec le baume de ta clarté rayonnante… Souvent une petite foule émue aux larmes l’encerclait lorsqu’il se flagellait jusqu’au sang tout en dévidant un sermon entrecoupé de cris douloureux. Il se montrait nu et voulait déchirer sa chair ; il insultait ce corps physique si fragile, si imparfait – carcan atroce, geôle infernale, lui disait-il avec dégoût…

    Un jour il eut une révélation : il était venu sur cette planète d’incarnation pour libérer ses frères et sœurs. Il était tout amour. Il débordait d’amour, c’est pourquoi il avait été choisi pour se dévouer tout entier. De lui, on attendait le sacrifice suprême ; ainsi pourrait s’accomplir le prodige : les corps humains, tous les corps humains, seraient lavés, débarrassés de la part de ténèbres qui les flétrissait. Hommes et femmes se reconnaitraient enfin pour ce qu’ils étaient en réalité : enfants de la Lumière, pures étoiles conçues dans le sein d’Amaterasu et destinées à se réunir en elle pour l’éternité… À l’idée du grand bonheur qui, grâce à lui, allait fondre sur ses frères et sœurs chéris, il se prit à sauter sur place d’excitation et à rire avec l’exubérance d’un enfant… Il se prépara au sacrifice. Pour cela il jeûna plusieurs mois d’affilée, exilé au sommet d’un haut socle en bois de cèdre, tout nu entravé dans des cordes rêches et des lanières d’épines qui lacéraient ses muscles. Du sang et du pus giclaient de ses plaies ; les crânes des pèlerins prosternés au pied du monument expiatoire en étaient aspergés. Chaque jour plus nombreuses, ces âmes simples s’attroupaient pour vénérer le martyr et recevoir la bénédiction purulente du saint homme fou d’amour. Dressé sur son piédestal, il glapissait, il appelait Amaterasu d’un ton lamentable, la suppliait en aboyant comme un chien. Il exécutait encore des pas de danse extatique en psalmodiant : – Déesse ! déesse ! au secours… Que les corps humains, que ces cachots fangeux se déchirent ! Que les œufs lumineux qu’ils emprisonnent apparaissent au grand jour !

    Il partit un jour sur la mer, seul sur un bateau, avec l’intention de toucher les terres éloignées de l’archipel. Les courants l’emportaient ; il dérivait à leur gré. Sur le plancher de l’esquif instable, il dansait toujours. Indifférent aux aventures de son voyage, il négociait encore le don de lui-même : Mon âme en paiement, si tu veux… si c’est le prix que tu me demandes… Oh oui !... mon âme en paiement si en échange, ta lumière s’empare à jamais de la chair infernale de mes frères...

    (à suivre)

     

  • MANGEUR D'OMBRES – Conte – 3

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Mangeur d'Ombres (suite)

     

    Plusieurs semaines ont passé. À quelques milliers de milles du point de départ, ordre est soudain donné de stopper les machines. À sept ou huit encablures du bateau se profile sur les eaux la silhouette noire d’une terre que les marins se nomment à voix basse. Certains se mettent à grommeler d’un air mauvais – qu’est-ce qu’on fout à traînasser dans ce coin qui pue la mort ?... Le capitaine rembarre aussi sec les râleurs et il ne règne plus sur le pont qu’un silence hostile… À la tombée de la nuit, tous les hommes de quart ont été regroupés à bâbord afin d’effectuer quelques manœuvres délicates. Pendant ce temps, à tribord un canot réussit à se glisser sans bruit jusqu’à la mer. D’une main rapide, la femme matelot dénoue les amarres et, saisissant vaillamment les avirons, se met à souquer en direction de l’île. Épuisée, elle parvient au rivage ; il lui reste à peine assez de force pour hâler son embarcation sur la plage avant de s’écrouler dans le sable. Il faut qu’elle récupère avant de repartir. Tant qu’elle demeure à l’écart des arbres, elle ne risque rien encore... La voici enfin touchant au but de son voyage… Le cœur cogne fort dans sa poitrine. En soulevant légèrement la tête, elle regarde le rideau sombre dessiné là-bas par la frondaison de la forêt… Là-bas, l’ogre odieux respire… Là-bas, bientôt, au petit matin, le combat définitif…

     

    Aux premiers rayons du soleil, la femme se redresse d’un coup et se met à courir tête baissée vers la lisière. Elle se sent talonnée par la peur… Oui… une peur atroce qui a pointé pendant la nuit et gagne maintenant en intensité avec la montée de la lumière. Aussi presse-t-elle très fort le pas, afin de ne pas entendre les pulsations de son sang affolé tambourinant contre ses tempes. Parvenue au pied des premiers arbres, ses genoux fléchissent... Voici qu’elle hésite et tremble. La panique en profite pour prendre la parole – Aura-t-elle la force ?... Comment, folle, a-t-elle pu croire…?... Oui, oui… folle ! folle ! folle !...

     Le Mangeur d’Ombres est tombé sur elle ! À cause de cet infime moment de recul, le monstre rapide a pu la recouvrir toute entière. La femme horrifiée se sent enveloppée dans une matière visqueuse qui déjà aspire l’énergie vitale sur sa peau. Saisie de rage, elle se débat. Désespérément, elle mord, agrippe avec ses mains, plonge dans une chair molle, insaisissable, qui se désagrège en brouillard épais entre ses dents, entre ses doigts. Elle est submergée. Elle est vaincue… Alors dans un ultime effort, elle appelle dans sa mémoire l’image de lui… lui, abandonné depuis de longs mois sur cette île… lui dans un état de misère épouvantable !... Un sursaut de révolte et d’amour… elle parvient à renouer ses pensées… Le nom !... Le nom que le vieil homme lui a confié… Avec peine, elle articule : Hoïchi… Adama… Kami… d’une voix faible d’abord, puis une seconde fois, plus fermement à la limite du cri : HOÏCHI ADAMA KAMI, HOMME BON !

    Le prédateur est secoué violemment comme si une décharge électrique venait de le traverser. Il relâche son étreinte… La femme prononce distinctement une fois encore : Hoïchi Adama Kami, homme bon… homme fou d’amour… Un spasme soulève le corps immatériel du monstre ; il s’écarte d’elle et un nuage de vapeur noire se détache de lui, un vomissement. Silhouette oblongue dressée sur le sol, il se tient debout oscillant au gré d’un souffle imperceptible ; on dirait un boxeur sonné vacillant au bord du ring. La vapeur noire régurgitée vole doucement vers la femme, flotte un moment autour d’elle avant de se déposer sur son front. Prise de vertiges, elle doit s’adosser contre un arbre… Le petit nuage d’ombres glisse le long de son corps et quelques forces lui reviennent, mais ses pensées restent encore empêtrées dans les filaments cotonneux du cerveau. Elle se bat avec elle-même parce que le temps presse… pour l’instant le Mangeur d’Ombres est désarçonné, mais il va se reprendre si elle ne profite pas bientôt de son avantage. Elle tend un bras devant elle pour pointer son adversaire du doigt. Un mouvement insolite s’empare alors du Mangeur d’Ombres comme s’il subissait une emprise magnétique… son apparence se métamorphose ; à une vitesse folle, des formes humaines se succèdent, images de femmes, d’hommes, jeunes filles, vieillards, et cætera, individu bestial, être fruste, maître opulent, pauvre gueux, et cætera… Peu à peu la course des transformations s’assagit, ralentit jusqu’à s’arrêter sur le dernier avatar, l’image hologramme d’un homme maigre, hirsute, dépenaillé.

    Comme si elle le reconnaissait enfin, la femme, de son index tendu, le cloue à distance et le nomme :

    – Hoïchi… Hoïchi Adama…

    (à suivre)

  • MANGEUR D'OMBRES – Conte – 2

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Mangeur d'Ombres (suite)

     

     

    Cinq semaines de voyage avant de rejoindre le port d’attache.

    Sur le quai, il y a une femme qui suit les manœuvres d'accostage avec une intense attention. Quand la passerelle vient enfin s’appuyer sur les pavés de l’embarcadère, elle se poste au bas. Les marins se pressent sur le pont, impatients de débarquer ; pourtant aucun visage n’exprime la joie du retour et tous demeurent étrangement mornes et silencieux. La femme, très émue, cherche des yeux celui qu’elle attend depuis de longs mois. Voici que les hommes descendus à terre commencent à se disperser et elle ne le voit toujours pas… Une appréhension... Allant de l’un à l’autre, elle interroge – Où est-il ? Que fait-il ? Est-ce qu’il va descendre ? Pourquoi est-il retenu à bord ?... Ils tournent le menton plusieurs fois, de gauche à droite. Haussent les épaules pour signifier : sont au courant de rien. Leurs regards sont obliques. Se souviennent de rien. Ils n’ont qu’un souci en tête : s’éloigner de ce quai, s’éloigner de ce bateau... Elle se fait de plus en plus pressante, crie presque, court sur leurs talons, s’accroche aux basques des vareuses… Enfin elle agrippe le bras d’un matelot qui a bien voulu s’arrêter – c’est celui qui, revenu de l’île, a été déclaré fou. Lui est prêt à parler, à raconter tout ce qu’il sait, tout ce qu’il a vu… Oui… oui, son mari était sur l’île aussi. Il est resté là-bas… Mort – certainement mort à l’heure qu’il est…

    Elle est tombée à terre, le corps cassé en deux, les bras noués sur son ventre, en proie à une douleur si atroce qu’elle est sûre que ses entrailles se sont déchirées. Pourtant pas une larme, pas un cri… Elle demeure prostrée un court moment, jusqu’à ce que, dans le profond de son oreille, une voix se mette à souffler tout bas ; un chuchotement qui lui ordonne de se relever, de refuser toute vérité étrangère ; elle ne doit croire qu’elle-même – qu’elle-même et personne d’autre…

     

    Elle s’en va trouver un vieil homme qu’on prétend versé dans les sciences et les pratiques d’autrefois. C’est une tête chauve, avec une figure plus fripée qu’un kumquat séché. Il habite une simple masure en dehors de la ville, dans une solitude absolue, les gens du pays le tenant à l’écart parce que des prêtres ont jeté l’anathème sur lui à cause de son entêtement à professer des opinions interdites. Cependant quelques-uns qui ont eu recours à ses services affirment que c’est un homme bon et de grand savoir… La femme raconte toute son histoire ; elle dit enfin que son mari perdu sur l’île vit encore, qu’elle le sait et qu’elle réclame de l’aide parce qu’elle doit partir.

    – Je vais y rêver, répond le vieillard. Reviens demain.

    Sans attendre, il se couche sur un tapis jeté dans un angle de la chambre et s’endort.

    Le jour suivant, lorsqu’elle passe le seuil de sa maison, il annonce d’un ton enjoué :

    – J’ai vu le Mangeur d’Ombres et je sais ce qu’il est… Prends ce papier plié – son nom y est écrit. Retiens-le bien car il te sera absolument nécessaire. Va maintenant, tu as tout ce qu’il te faut.

    Sourcils froncés, elle tergiverse, ouvre la bouche, prête à exiger plus…

    – Va, je te dis. Tu n’as besoin de rien d’autre… Le moment venu, tu sauras bien ce que tu as à faire… Tu le sais déjà… Allez, file !

     

    À présent, la femme descend jusqu’au port. Elle pénètre dans les bureaux des compagnies maritimes, s’enquérant des bateaux en partance vers l’est, précisément sur cette ligne qui passe au large de l’île. Jour après jour, elle va revenir à la charge, fatiguant les dockers, harcelant les marins qui s’apprêtent à embarquer. Le temps passe, mais elle tient bon. Enfin, un matin, on lui signale un navire accosté de la veille, qui doit repartir bientôt, et dont le plan de route prévoit apparemment de croiser dans les parages de la terre maudite. On lui désigne le capitaine qu’elle aborde aussitôt avec aplomb. Mais l’officier au long cours ne veut rien entendre : pas question d’accepter une femme à bord ! L’idée d’une telle transgression des principes suffit à l’offusquer. Règlement, règlement ! il est tout raidi, tout amidonné dans son code maritime. Depuis qu’elle s’est armée pour le combat, la femme est clairvoyante : tandis que l’homme probe se fabrique une moue sévère, elle s’amuse à regarder, sous la carapace de son uniforme, sa chair de mâle troublée malgré lui par le désir. Elle en concevrait peut-être du mépris ou de la pitié si elle avait du temps à perdre ; pour l’heure, elle n’a d’autre pensée que briser les obstacles et elle se fait onctueuse à la manière des filles à marins :

    – Je m’habillerai en homme. J’aurai la figure d’un mousse si je coupe mes cheveux… Et regarde comme j’ai les hanches étroites, presque celles d’un garçon. Toi seul sauras vraiment qui je suis. Je travaillerai le jour. Et tu peux me faire confiance, j’abattrai ma part de besogne comme les autres… La nuit, je te rejoindrai dans ta cabine… Tu ne vas pas refuser un si bon marché… – L’autre se fige encore dans son attitude de refus ; elle insiste : – Vois !… touche !... n’est-ce pas que je suis bien faite ?… Imagine : je serai ta putain. Tu pourras te permettre avec moi tout ce qui te feras plaisir. Un rêve, non ?... La seule chose que tu me devras en récompense sera de me laisser débarquer quelque part où je te dirai.

    Et comme le capitaine vacille déjà en son for intérieur, afin de liquider ses dernières défenses, elle empoigne la proéminence de sa braguette, à pleine main. Aussitôt des frétillements électriques affolent le bas-ventre de l’homme. Un souffle chaud gonfle ses reins. Il fond d’un coup. Il se rend… Trois jours plus tard, la femme, en tenue de jeune matelot, se tient fièrement debout à la poupe au moment où le navire se sépare du quai portuaire.

    (à suivre)

     

  • MANGEUR D'OMBRES – Conte – 1

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Mangeur d'Ombres

     

    À quelques milliers de milles des côtes du Japon, isolée au cœur de l’océan Pacifique, une île crève la surface des eaux. Une île redoutée de tous les marins. Peu d’hommes ont osé s’aventurer sur cette terre et parmi ceux-ci, un seul, un jour, a pu regagner son navire ancré au large. Il est remonté à bord, exténué, hagard et tenant des propos si incohérents que ses camarades d’équipage ont décrété qu’il avait perdu la raison. Il parlait d’une créature effrayante – animal fabuleux ou esprit infernal ? impossible de se faire une opinion à travers les bribes de son discours décousu –. À plusieurs reprises, il cria d’une voix stridente ces mots : mangeur d’ombres… mangeur d’ombres… On reconstitua son récit avec peine : Quatre hommes et lui-même avaient descendu un canot à la mer et ramé jusqu’au rivage. Leur embarcation tirée au sec, ils avaient traversé la bande de sable qui les séparait d’une forêt sombre dont l’île semble couverte presque en totalité. Lui fermait la marche, plusieurs pas en arrière. Au moment où ses quatre compagnons touchaient à la lisière, il vit soudain s’abattre sur eux, comme tombant de la cime des arbres, une chose noire et sans forme qui les engloutit tout entier. Cette masse inexplicable agissait comme un nuage de suie enveloppant, ou une vague de ténèbres, ou le filet mortel d’un rétiaire romain… Juste quelques secondes… et elle se retira, s’évanouissant aussi vite qu’elle était venue. L’homme épargné recula, horrifié, puis courut se réfugier au fond du canot échoué. Il y resta longtemps, tremblant d’épouvante. Beaucoup plus tard, il osa risquer un œil vers la plage… Il aperçut deux de ses compagnons qui déambulaient sur le sable, l’air égaré. Méconnaissables. Le narrateur dit que, dans son trouble, il ne comprit pas d’abord ce qui les rendait si étrangers. Il s’avança et tenta de leur parler ; mais eux, tournés pourtant dans sa direction, ne semblaient ni le voir ni l’entendre. Livides, on eût dit qu’ils étaient lisses, dépourvus de relief : torse nu et vêtus de simples pantalons de coton blanc, la peau aussi blanche que le coton, ils étaient devenus semblables à des fantômes incolores… La créature monstrueuse n’avait pas tué ses proies, elle ne les avait pas non plus blessées en aucun endroit ; mais – ce que l’homme avait réalisé peu à peu – elle avait dévoré toutes leurs ombres, celles marquées sur leurs corps par les reliefs des os et des muscles, et celle qui aurait dû se projeter sur le sol. Le prédateur avait abandonné ses victimes comme trempées à jamais dans une lumière crue, nues et fragiles, désormais vidées de toutes zones obscures, avec tous les traits de leur visage estompés. Imaginez un drap froissé qu’un projecteur éclaire soudain violemment de face : tous les plis s’effacent d’un coup et le drap semble parfaitement lisse ; ainsi apparaissaient les malheureux qui avaient subi l’étreinte du Mangeur d’Ombres. Ce n’est pas tout : leur état moral se trouvait encore profondément affecté ; à croire qu’en même temps que les ombres, leur âme avait été aspirée. Des gestes ralentis, un regard vide, un mutisme obstiné, tout cela s’accordait exactement avec leur physionomie nouvelle de spectres blafards. Zombis errant sur l’île, sans pensée, sans direction…

    Le Capitaine dit que l’homme est un fou ou un menteur. Il fait serrer le marin dans un coin de cale et ordonne qu’on remette le canot à la mer : il ira lui-même chercher les marins égarés ; vifs ou morts, il les ramènera à bord. Assisté de deux vieux matelots qui ont saisi les avirons, il part résolument en direction de l’île. Tous les membres de l’équipage demeurés sur le pont se penchent au-dessus du bastingage pour suivre des yeux la petite embarcation qui semble fondre en s’éloignant. Le soir, personne n’est de retour. Et rien en vue non plus le lendemain. Quand le Second, d’une voix étranglée, annonce qu’il faut aller à la recherche des disparus, pas un ne bronche. Il décide de ne pas insister. Le navire reste à l’ancre cinq jours et cinq nuits. À l’aube du sixième jour, le Second donne l’ordre de démarrer les machines et, mettant le cap sur l’horizon, le bâtiment s’ébranle dans un silence de mort…

    (à suivre)

     

  • L'UN PEU MOINS PETIT POUCET – Conte

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    L'Un peu moins petit Poucet

     

    Finalement Poucet avait grandi… Grandi est peut-être beaucoup dire… en réalité il avait gagné une cinquantaine de pouces en circonférence et un pouce ou deux vers le haut… Mais tout de même il se targuait de n’être plus tout à fait aussi court sur pattes qu’au temps de son enfance, lorsque tout le monde ne l’appelait que Petit Poucet... Poucet était devenu un homme. Un homme que les envieux qualifiaient encore derrière son dos de gras du bide et bas du cul, mais un homme véritablement. Et surtout… ce qui, bien mieux que les grâces d’une taille haute et svelte, lui garantissait un respect universel, obséquieux, servile et sans borne… surtout c’était un homme riche. Un homme immensément riche. – Chacun en effet se souviendra comment, grâce à son génie de la feinte et de l’entourloupe, il avait détourné à son profit la colossale fortune de l’Ogre, après qu’il eut ignominieusement conduit celui-ci à égorger ses sept petites gamines, puis qu’il l’eut dépouillé de ses bottes de Sept Lieues, l’abandonnant sous un arbre tout endormi et en chaussettes au risque que le pauvre bougre s’enrhumât. –

     

    Pourvu de biens considérables, Poucet aurait peut-être pu connaître le bonheur parfait si, hélas, il n’avait souffert de séquelles héritées de son enfance misérable. De ces temps troublés et impitoyables, il avait conservé une angoisse obsédante qui le tenait jour et nuit. Au fil des années, l’état d’angoisse avait évolué en névrose chronique. Et sa vie était maintenant un véritable enfer... Qu’il fût dehors, qu’il fût chez lui, il ne pouvait faire un pas en avant ou un pas sur le côté sans craindre follement de se perdre !… Aussi avait-il en permanence les poches bourrées de cailloux, et encore des grands sacs portés en bandoulière qui le faisaient plier et ahaner à cause de leur poids écrasant… Chaque fois que Poucet faisait un pas, hop ! il jetait un caillou derrière lui… un autre pas, hop ! un autre caillou… et ainsi de suite… Comme il était très riche, il ne lançait plus des vulgaires cailloux de grands chemins, des simples graviers du jardin, des galets glanés dans les rivières… non, il jetait des cailloux… mais précieux, des pierres merveilleuses… Rubis, saphirs, diamants, émeraudes… tous puisés dans la prodigieuse collection amassée jadis par le seigneur Ogre…

    Poucet n’était pas bien haut, mais il surplombait quand même les gens de son entourage, puisque tous sans exception vivaient couchés à ses pieds, rampaient, se traînaient sur le ventre afin de recueillir la manne qui pleuvait de ses poches et de ses sacs. Lorsque Poucet se retournait, il ne trouvait plus derrière lui à ras de terre que des dos et des culs fébriles. Tout indice lapidaire avait disparu à cause de l’avidité de ses gens. Plus trace d’un caillou pour lui indiquer comment revenir sur ses pas ; plus une petite pierre pour lui marquer le chemin du retour ; plus le moindre éclat qui pourrait le ramener au doux foyer paternel… Perdu ! Perdu ! Irrémédiablement perdu ! Toujours… Toujours... La hantise croissait, un peu plus prégnante chaque matin que la veille. Un peu plus cruelle à chaque minute qui passait. Je vous l’ai dit : sa vie de névrosé était un enfer.

    Un jour, il éclata. Saisi soudain d’une sorte de folie furieuse, il abattit ses gros sacs emplis de pierres sur les crânes de ses serviteurs prosternés. De grands coups violents. À droite, à gauche, devant et derrière. Ce fut un carnage. Il ne revint de son accès de rage que lorsqu’il s’écroula exténué au milieu d’un lac de sang.

     

    La gendarmerie le constitua prisonnier et son procès fut bientôt fait. Un grand et beau procès qui occupa toute une semaine la une des gazettes et passionna l’opinion publique. Poucet fut condamné ; les traumatismes de son enfance portés à son crédit lui évitèrent la peine capitale et l’infamie d’être roué ou pendu. Ses biens furent confisqués puis vendus : 0,5% de sa fortune fut accordé en dédommagement aux familles des victimes ; les 99,5% restant furent équitablement répartis entre les gens de justice pour les épices, le clergé pour la célébration des messes expiatoires et les coffres du Roi parce qu’il faut bien que tout le monde vive.

    Poucet fut expédié au bagne. C’était un pénitencier en bord de mer où de pauvres hères faméliques cassaient des cailloux de l’aube jusqu’au soir sous un soleil de plomb.

    Poucet se trouva planté sur une portion de route en chantier, à travailler tout le jour avec les chevilles bien entravées par une lourde chaîne, qui elle-même était rivée à un boulet en fonte. Grâce à ce dispositif, Poucet eut le sentiment d’être cloué au sol, solidement enraciné ainsi qu’un arbre. Et bientôt il se rendit compte que la grande route ne lui faisait plus peur. Qu’il n’existait plus le moindre risque de se perdre… Tout au long du jour, il cassait des rochers à l’aide d’une lourde masse afin de les réduire en cailloux. Ainsi environné en permanence de mille petites pierres qu’il produisait lui-même et renouvelait sans cesse, il advint que peu à peu son angoisse effroyable reflua, diminua, se calma jusqu’à relâcher son étreinte. Poucet se détendait. Il se surprit à siffloter pendant son labeur. En outre, l’exercice physique lui permit de perdre sa surcharge pondérale ; le bon air marin lui rosissait les joues…

     

    Aux dernières nouvelles que l’on reçut de lui, Poucet allait beaucoup mieux. Sa seule crainte venait encore d’une rumeur qui agitait parfois le pénitencier à propos d’une éventuelle amnistie royale étendue à tous les bagnards. Mais rassurez-vous, ceci ne fut jamais qu’un faux bruit et Poucet put encore couler des jours, sinon heureux, du moins apaisés

     

     

  • PRUFLAS – Conte – 11

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Pruflas  (fin)

     

    Nous voici arrivés devant une scène où tous les personnages se trouvent réunis sur la route à la sortie du hameau, parmi des envols de poussière soulevés par les sautes du vent. Qu’est-ce qui les a conduits à cet endroit pour les fixer dans ces postures ?... difficile aujourd’hui de reconstituer l’enchaînement des faits. Toujours est-il qu’au moment dont nous parlons les positions sont les suivantes : Nadir seul, éphèbe magnifique, la beauté brune d’un jeune saint imberbe tel que représenté sur certaines icones dans les églises d’Orient, Nadir dans les plis flottants d’une tunique rouge grenat, Nadir seul sur la route, face aux autres qu’il interroge du regard avec sur le visage une expression d’animal désorienté. A une dizaine de mètres de lui, ceux du hameau et de la villa rassemblés en une masse compacte, composant à eux tous ce roc dur fusionné à force de peurs viscérales et d’incompréhension comme le résultat d’une expérience chimique ; un seul corps donc des pieds jusqu’à la ceinture, prolongé tel une hydre de Lerne par des ramifications multiples qui s’obliquent au départ de la taille à cause de la tension des bustes portés en avant, en direction du garçon solitaire ; les cous très étirés sont entraînés par les mentons qui font saillies en pointes de flèches ; au bout des bras raidis et collés le long des flancs, les poings sont encore contenus ainsi que des bêtes de chasse entravées et impatientes de se jeter sur le gibier. Paraissant plus menue parce que figurant au loin derrière le groupe, il y a la tante dans un mouvement de course éperdue, les mains plaquées sur le tissu de sa jupe pour résister au vent qui voudrait s’engouffrer.

    Ce fut le grand-père Iakir qui brisa cette attente de granit en se baissant pour ramasser une pierre à ses pieds et la décocher maladroitement vers Nadir. Ce jet manqué donna le signal d’une lapidation à laquelle chacun participa dans l'excitation du défoulement, Cesare Bacara et sa femme n’étant pas les moins enthousiastes. Une entente spontanée avait organisé l’opération ; les plus débiles, s’improvisant les servants des autres, couraient tous azimuts pour rapporter des munitions qu’ils entassaient à côté des forts, des plus adroits au lancer ; et ceux-ci canardaient la cible, fiers du beau jeu de leurs musculatures, se stimulant les uns les autres, s’exhortant à tenir l’assaut sans mollir. La vieille tante, à bout de souffle, poussait des cris de souris, suppliant avec des sanglots qu’on cessât le massacre, qu’on épargnât son innocent, son petit… Parvenue au niveau du groupe, elle le dépassa sans ralentir, insoucieuse des volées de pierres dans l’espace, pour aller s’interposer entre les assaillants et leur victime. Sans une hésitation, elle s’offrait à son enfant en bouclier vivant ; elle tomba, le crâne fendu par un silex pointu.

    Meurtri, saignant par de nombreuses plaies, Nadir dut s’enfuir ; la meute déchaînée, vociférante, le prit en chasse, lançant de nouveaux cris plus stridents pour s’exciter à la destruction du monstre. (On pense à la légende de la Grèce antique : la course éperdue de Penthée pour échapper aux Ménades, les adoratrices de Dionysos en furie ; dans la meute, la propre mère du fuyard, ivre de vins et de bruits… L’ayant rejoint, elle avait massacré et dépecé son fils.)

     

    Nadir ne fut pas rattrapé par ses poursuivants. Vingt-cinq ans… Au terme de la lapidation, il venait d’avoir vingt-cinq ans… Il courait, s’élançait à travers un paysage de brume à cause des larmes qui noyaient ses yeux. Il filait malgré tout, rapide, bénéficiant de la vitalité de sa jeunesse. Au milieu des terres arides hérissées de buissons et d’arbres épineux, un étang boueux et éphémère avait créé, assez loin déjà du hameau, un oasis de verdure au centre duquel se dressait un ricin. Nadir crut entendre l’arbre l’appeler, sans se poser de question il se dirigea vers lui. Un bond pour se suspendre à une branche basse, les pieds en appui contre l’écorce du tronc, il s’éleva dans la ramure.

    Ce fut perché en hauteur qu’il eut la sensation d’un séisme qui secouait sa carcasse. L’Autre, l’étranger, se réveillait… Secret, tranquille, l’Autre avait muri à l’intérieur comme une arrière-pensée divine. L’heure de l’Autre était venue, l’Autre donnait les signes de son avènement crucial… L’Autre réclamait toute la place… Douleurs. Craquements. Déchirements… Nadir s’ouvrit, éclata tel une grenade gorgée de sucre et l’Autre le digéra. L’Autre se révéla… Sa dégaine d’un autre âge. Sa maîtrise immanente… C’était une beauté diaphane ; chevelure, sourcils d’un blond pâle, presque blancs ; à travers la peau parfaitement translucide se dessinait avec netteté le réseau bleu des veines ; par ses prunelles quasi incolores il distillait un fluide de basilic qui sidérait ; la taille était aussi stricte et svelte qu’une trique d’osier.

    Un nuage de poussière glissant sur la route annonça l’approche des bacchantes et des bacchants, un peu en retard parce qu’ils avaient pris le temps d’une halte afin de s’armer de pierres et de bâtons. Ils parvinrent au pied du ricin qu’ils encerclèrent pour s’y livrer aussitôt à une danse exécutée par des piétinements frénétiques, accompagnée d’aboiements pleins d’écumes... Se laissant choir du haut de sa branche au milieu de leur ronde, l’Autre se révéla devant eux. Ils en furent stupéfaits et leurs outils de combat s’échappèrent de leurs poings ; quelques-uns se solidifièrent comme statues de sel, certains même tombèrent à genoux ; on eût dit qu’ils venaient de reconnaître un maître. L’Autre s’était révélé à eux et ils devenaient, à leurs corps défendant, les sujets d’une mythologie inventée dans un décor biblique. L’Autre leur pulsait son souffle en pleine face, s’introduisant en eux par les narines et ils surent son nom. Il se nommait Pruflas.

     

    Pendant ce temps, derrière la vénérable maison de Maître Bacara et de Madame, sur les dunes qui descendaient jusqu’à la lisière de la propriété comme des vagues du désert, une colonne de jeeps approchait dans des ronflements rauques de moteurs. À bord, des hommes au visage de plâtre et de silex, hérissés d’armes à feu.