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ogre

  • UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 9

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Une Histoire fabuleuse (fin)

     

    Par la fente arrangée entre ses rideaux, l’ogre dévorait du regard chaque image de la scène. Les yeux lui sortaient de la tête. Le spectacle agissait puissamment sur ses nerfs, déclenchant une commotion qui animait ses membres comme un écho atténué de la frénésie pathétique des suppliciés. Pris de frémissements et de spasmes, il était électrisé, presque pâmé sur la banquette. Son souffle haletait ; une mousse de salive roulait entre ses lèvres, d’où s‘échappaient également des petits glapissements de souris.  À travers l’épaisseur des jupons, il agrippait et pressait convulsivement son dard bandé à craquer ; le sang y pulsait et battait la chamade… N’y tenant plus tout à coup, il se redressa pour faire résonner le signal du départ sans attendre plus avant la consumation des corps embrasés. Sitôt que le cocher anima le cheval d’un claquement de langue, les autorités militaires de la place se précipitèrent pour ouvrir à nouveau la voie. Au passage de la voiture, les gens agglutinés baissaient la tête et se décoiffaient en marque de profond respect ; certains parvinrent à s’agenouiller au risque de ne pouvoir se remettre debout, peut-être même se trouver écrasés dans la presse.

    L’attelage quitta la place pour déambuler au jugé dans le quartier désert – la Grève avait, à cette heure, accaparé quasi l’entièreté de la population. Il roulait au pas, par les rues étroites et silencieuses, en direction des halles.

     

    Il y avait, au coin de la rue aux Ours, une maison où avait été ménagée, dans les pierres d’angle, une niche, laquelle abritait une simple statue peinte de la Vierge Marie. Aux pieds de l’image, une lampe brûlait presque en permanence, soigneusement entretenue par les habitants de la rue qui ne manquaient jamais aussi de couvrir le manteau de pétales et déposer des bouquets de fleurs champêtres. Un enfant d’une dizaine d’années se trouvait agenouillé devant, sur les pavés, priant avec ferveur. Il ressemblait lui-même à une figure d’église, avec ses cheveux mi longs aux boucles blondes ; une physionomie angélique, faite de cette beauté particulière que l’on disait n’appartenir qu’aux fruits nés des amours illégitimes. Fasciné par la contemplation intense de la Sainte Mère de Dieu, il flottait dans une sorte de rêve paradisiaque, insoucieux du monde autour ; plus rien de ce qui ressortissait de la vie terrestre ne paraissait capable de le faire revenir à lui. Pourtant à un certain moment, sans savoir pourquoi, il abaissa le front comme rappelé hors du songe par un appel indicible… Peu à peu il prit conscience d’une présence derrière lui. Il se tourna lentement. Ses yeux s’écarquillèrent d’émerveillement : dans son dos, s’était matérialisé sans bruit un splendide carrosse mené par un cheval noir ! L’attelage attendait immobile… La portière s’écartait… révélant une créature magnifique, vêtue de la lumière du jour, rayonnante, bien plus belle que la représentation en plâtre coloré posée au-dessus de sa tête. L’enfant ne pouvait douter que la Madone lui apparaissait en personne... Il avait posé ses deux mains sur sa bouche en signe d’émotion éblouie.  À présent, la Dame courbait son beau corps souple vers lui, en le désignant… lui et personne d’autre… Elle ouvrait les bras pour l’accueillir, lui… lui !… Les lèvres de l’apparition s’animaient, mais sans qu’il pût saisir aucune parole… c’était un langage céleste… ou bien il était simplement trop bouleversé pour entendre quoi que ce fût…

    N’écoutant que l’élan de son cœur, sans plus attendre, il déploya ses bras à son tour dans un grand mouvement d’extase. De tout son corps, il se précipita en avant… Le jeune ange se sentit comme décoller doucement du sol, s’envoler et planer tel un oiseau… il fut reçu dans le giron même de la Madone où il se lova avec délices. La portière se referma en claquant et la voiture s’ébranla.

     

  • UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 8

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Une Histoire fabuleuse (suite)

     

    Cet après-midi-là, plus tôt qu’à l’accoutumée, l’ogre s’était apprêté. L’angélus était encore bien loin de sonner au clocher de Saint-Germain-des-Prés, pourtant il se tenait déjà sur le pied du départ, corseté, pomponné, poudré et maquillé ; il avait opté pour une robe de soie couleur du jour, jaune à fils d’or ; les boucles blondes de sa perruque coulaient sur sa nuque et ses épaules ; une mouche discrète ornait le dessous de sa lèvre inférieure. Précédé de son factotum, il s’échappa, sans être aperçu de quiconque, hors de son hôtel. La voiture attelée l’attendait à l’abri des regards dans la venelle déserte. Déployant les amples tissus de ses jupes autour de ses hanches, l’ogre s’installa à bord. L’attelage s’ébranla, pour la première fois peut-être sous les rayons du soleil encore chauds, lui qui d’ordinaire ne rôdait jamais qu’au crépuscule. Il quitta le faubourg par la rue des Saints-Pères, passa le fleuve en empruntant le Pont-Neuf – cet itinéraire épargnait la vue désolante des ruines encore fumantes sur l’île – et, sur l’autre rive, au coin de la rue du Roule, il obliqua à droite rue de la Chaussetterie, cap à l’est. Un flot de piétons progressait dans la même direction ; à chaque carrefour un nouveau courant se rencontrait qui venait grossir ce flux principal, si bien qu’à l’approche de l’Hôtel de Ville, la foule formait un fleuve épais, ralenti qui s’écoulait péniblement, pas à pas. La mystérieuse voiture dépourvue d’armoiries et des moindres signes de reconnaissance excitait la curiosité, avec ses vitres soigneusement occultées par des rideaux, avec son cocher sans visage, engoncé dans le haut col relevé de sa pelisse et sous un chapeau aux larges bords tombants. Les passants s’interrogeaient, scrutaient avec attention pour glaner quelque indice qui pût les mettre sur la voie ; en vain… aucun détail négligé n’aidait à soulever le voile de cet anonymat… Impressionnés par le mystère, ils s’écrasaient les uns contre les autres, sans protester, afin de céder le passage, religieusement.

    La place de Grève était noire de monde et ceux qui arrivaient encore n’avaient plus aucune chance de parvenir à se faufiler vers le centre ; relégués en périphérie ils n’attraperaient guère du spectacle que les rumeurs et la colonne de fumée qui s’élèverait au-dessus des têtes. Un échafaudage de rondins était dressé à peu près au milieu de la place, ventru, solide comme un rempart, avec un seul poteau vertical planté en son sommet. L’aspect de la construction prometteuse d’émotions fortes imposait le respect ; les spectateurs des premiers rangs en avaient le caquet rabattu et la gorge sèche. Devant l’Hôtel de Ville, des cordons de gardes formaient une large allée par laquelle on amènerait les condamnés. Du côté du fleuve, à distance respectueuse du bûcher, quelques voitures officielles étaient garées en bonne position. Sitôt que l’attelage de l’ogre déboucha par la rue du Mouton, un capitaine des gardes qui l’aperçut fit tailler aussitôt, manu militari, un chemin dans la masse populaire, à son goût trop lente à s’écarter. L’anonymat austère faisait soupçonner l’arrivée d’un grand personnage… Dans la foule, il y avait enchère de suppositions ; on chuchotait des noms : le Chancelier ?… un Prince du sang ?... Mesdames !… peut-être la Reine !... La rumeur serpentait, vive comme une anguille, et bientôt la nouvelle se répandit que le Roi en personne était présent… Sa Majesté elle-même était descendue secrètement parmi son peuple participer au sacrifice purificateur !... Avec une dévotion profonde, mais avec discrétion afin de ne pas contrarier la volonté d’incognito, on conduisit l’attelage jusqu’à l’alignement des véhicules officiels qu’on bouscula en hâte pour dégager la meilleure place. L’ogre était aux premières loges ; par une fente étroite ménagée entre les rideaux de sa portière, sans être vu de quiconque, il ne perdrait pas une miette de la suite des opérations.

    Un brouhaha annonça l’arrivée du bourreau et de ses aides. Une autre vague plus soutenue salua l’apparition du curé des Innocents. Il avait réclamé la charge d’aumônier officiant au supplice et, en considération de son dévouement en cette affaire, l’évêché lui avait accordé bien volontiers ce privilège. Au passage, il gratifia l’exécuteur d’un regard appuyé et impérieux ; l’injonction muette fut parfaitement entendue par tout un chacun… En cas de condamnation à mort par le feu, l’usage était que le bourreau étranglât subrepticement le sujet avant de livrer son corps sans vie aux flammes ; c’était un geste d’humanité que la Justice généralement concédait. Le prédicateur des Innocents s’était démené comme un beau diable pour qu’en l’occurrence cet acte de clémence ne soit pas appliqué. Il voulait un châtiment exemplaire et ce coup d’œil sévère se chargeait de rappeler la consigne à l’officiant si besoin en était. Il avait également fait le siège de sa hiérarchie ecclésiastique pour que le supplice ne fût pas accepté comme une expiation trop clémente, qui laverait le crime et absoudrait, entrebâillant ainsi la porte du Purgatoire aux infâmes… Non ! Si l’on voulait apaiser la colère divine, les criminels devaient payer le prix fort, sans espérance de rémission !... Il fut donc édicté que, cette fois, le bûcher de la justice humaine serait la première trappe par laquelle les deux âmes damnées allaient basculer tout droit dans la géhenne pour y subir ad vitam aeternam les supplices infernaux !... D’un pas martial et victorieux, le prêtre fit le tour du bûcher, crucifix brandi et chasuble claquant au vent.

    S’éleva alors une clameur de la foule… on amenait les condamnés ou plutôt on les apportait, parce que manifestement ils n’avaient plus de jambes pour se soutenir. Dans le public, il y eut un frémissement d’excitation ; on les scruta tout de suite à la recherche de détails révélateurs susceptibles de nourrir l’imagination ; on supputait entre voisins lequel était le bougre et lequel le bardache… Les deux jeunes hommes, vêtus de la seule chemise des pénitents, se laissaient lamentablement traîner dans la poussière, si bien que les gardes lassés, les saisissant aux chevilles et aux épaules, résolurent de les porter tout à fait. Ils eurent fort à faire parce que les misérables se débattaient avec une force que la terreur décuplait ; ils criaient à fendre l’âme, demandaient pardon, pitié, miséricorde – hurlaient qu’ils ne voulaient pas y aller, qu’ils avaient trop peur de la mort, trop peur de brûler – avec des accents si épouvantables qu’il n’y eut soudain presque plus personne dans l’assistance pour proférer un seul mot. Quelques-uns ici et là tentèrent bien encore de persifler en jetant des obscénités grasses censées réjouir le voisinage ; leurs joyeusetés tombèrent à plat et ils se découragèrent. Tout le monde était devenu muet, pétrifié, le poil soulevé par la chair de poule…

    Avec une peine infinie, les gardes parvinrent au pied du bûcher. Il fallut du renfort pour hisser les condamnés au sommet, les lier dos à dos au poteau central. On renonça à les maintenir debout et on les attacha en position assise sur les rondins. Leurs pieds battaient la charge sur le bois ; leurs cris partaient en tornade, répercutés contre les façades de la place, rendus plus saisissants encore au milieu du silence absolu de la foule médusée. Le curé avait fait disparaître le crucifix dans le secret de ses larges manches afin que les infâmes ne pussent poser leurs regards sur ce symbole de réconfort. Le bourreau et ses aides entamèrent une ronde cérémonielle autour de l’échafaudage qu’ils enflammaient à l’aide de torches de résine et de bouchons de paille. Le bûcher crépita tout de suite avec empressement. Les cris des deux hommes réussirent encore à monter de plusieurs degrés lorsque les flammes vinrent les environner et les mordre ; leurs têtes valdinguaient en tous sens ; leurs bustes entravés et tout le bas de leurs corps furent pris de soubresauts insensés. – Un beau sabbat !... commenta le curé des Innocents et il entonna à pleins poumons le Dies irae.

    (à suivre)

  • UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 7

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Une Histoire fabuleuse (suite)

     

    Trois jours et trois nuits, l’incendie ronfla sur l’île, avec une violence telle qu’on ne savait le comparer à aucun autre dans aucune mémoire. Les Parisiens, impuissants, médusés, consternés, ne pouvaient que contempler le spectacle de loin, massés par grappes sur les quais de la rive gauche. Le fléau ne se trouva circonscrit que grâce à des barrières solides qu’il rencontra : des pavillons en pierre de taille au nord et du côté du Marché-Neuf ; à l’est, il respecta la cathédrale dont il n’osa franchir le parvis et s’arrêta aux murs de l’Hôtel-Dieu…  À l’intérieur de ce périmètre, il ne laissa rien que cendres et débris calcinés. Il y eut plusieurs centaines de victimes, près de cinq cents peut-être.

    Les églises se remplissaient de suppliants agenouillés pour implorer la clémence de Dieu. Les curés de Saint-Eustache, des Innocents, Saint-Jacques et Saint Séverin se mirent d’accord pour faire résonner des homélies apocalyptiques du haut de leurs chaires sonores d’où leurs saintes imprécations dévalaient et roulaient comme torrents furieux sur les nuques humiliées des paroissiens. Le courroux du Ciel s’abattait sur Paris et ses habitants à fin de fustiger la corruption régnant en cette cité fangeuse, Sodome exécrable où les pécheurs les plus infâmes s’adonnaient impunément, sans frein ni vergogne, aux vices et à la luxure...

    Ce fut le curé des Innocents qui, le premier, eut l’idée de lier le cataclysme à certain scandale survenu quelques jours plus tôt au sein même de sa paroisse… Un soir, deux jeunes gars, pris de boisson, avaient été surpris par un passant ; à peine dissimulés dans l’encoignure d’un porche, hauts-de-chausse rabattus, ils s’adonnaient à la sodomie. Le flâneur offusqué, croisant le guet deux rues plus loin, avait donné l’alerte ; les délinquants pris sur le fait avaient été appréhendés et menés en prison. L’un et l’autre étaient de simples ouvriers, laquais dans une grande maison et commis chez un marchand des halles ; ils ne jouissaient d’aucune protection, aucun grand personnage ne s’intéressait à eux… leur procès fut instruit sans délai… C’était là le crime odieux qui avait soulevé l’indignation divine – tonnait de sa belle voix de baryton le prédicateur des Innocents… Ceux-là étaient les dégénérés, les monstres contre-nature d’où venait tout le mal !... Les accents exaspérés de ses anathèmes se répercutèrent en écho sous les voûtes de toutes les églises de Paris. Ils filaient et couraient comme feu follet par les rues et les places ; ils se faufilèrent sans peine entre les murs du palais de justice…

    (à suivre)

  • UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 6

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Une Histoire fabuleuse (suite)

     

    Le ciel nuageux posait une grisaille de cendre sur Notre-Dame, dont la bonne femme contemplait avec dévotion la grande nef étayée par ses forts arcs-boutants et, plus loin, les deux grandes tours carrées. Après avoir baigné l’île Saint-Louis, la Seine s’écartelait autour du jardin de la Cité ; une partie du courant s’enfilait dans le bras plus étroit du lit du fleuve – dans ce qu’on appelle la petite rivière et qui longe l’île par bâbord – pour courir sous l’enfilade des deux ponts de l’Hôtel-Dieu et du Petit-Pont. Comme à l’accoutumée, il régnait sur la berge une agitation laborieuse ; les ouvriers des commerces de bois ou de charbon fourmillaient sur les chantiers, allant et venant au long des grandes barges rangées tête à queue, courant dessus, piétinant alentour. Parmi celles-ci se trouvait amarré un gros bateau chargé de foin, une meule gigantesque, véritable colline, qui dégueulait ses herbes fanées de tous côtés et par-dessus bord… La sébile de bois, avec son cierge allumé et son pain emballé dans une coiffe, s’en vint tranquillement tournoyer auprès, on aurait dit comme par jeu, comme par taquinerie. Avec sa petite langue de feu, le cierge entreprit de léchouiller les grandes tiges sèches qui pendaient indolentes, en bouquets, au-dessus de l’eau. La flamme s’entortilla à elles, s’accrocha, courut au long jusqu’à grimper à bord comme si elle avait rencontré là une passerelle souple qu’on lui aurait tendue. En un clin d’œil, elle s’empara joyeusement de toute la cargaison… Et voilà que l’embarcation n’était déjà plus qu’un brasier ardent, crépitant, éclaboussant le ciel et les alentours d’étincelles et de fétus incandescents ! Le maître propriétaire du bateau se tenait debout sur la rive, fasciné devant le spectacle de son commerce en feu. Rendu stupide par le désarroi, il restait la bouche bée et les bras ballants, sourd aux grands cris d’effroi qui fusaient autour de lui, le pressant de réagir. Les bateliers voisins jetaient les mains au ciel, hurlaient, qu’il fasse quelque chose ! vite ! vite ! avant que l’incendie gagne leurs propres cargaisons… Qu’il défonce la coque ! Qu’il coule bas la barque avec son satané foin, sacredieu !... Désespérant de sortir le quidam de sa torpeur, un marchand armé d’une lourde hache tenta un assaut de la dernière chance ; mais la chaleur était à présent bien trop forte pour qu’il pût s’approcher et prendre le temps d’ouvrir une brèche dans la coque. Il se précipita alors vers la proue et entreprit de trancher les amarres en deux coups bien ajustés, puis il courut vers la poupe où il fit de même. Soudain libéré, le bateau s’écarta du bord et sans tergiverser partit au gré du courant, emportant sa formidable meule de flammes. Il glissa au bas du flanc sud de la cathédrale qu’il sembla un moment escorter, tel un canot chargé de fusées festives accompagnant gaiement le retour au port d’un gros navire… Au fil de sa dérive, il s’en alla frapper aux piles du premier pont de l’Hôtel-Dieu ; là, tâtonna un peu à l’aveugle contre la pierre, cherchant l’issue, sans causer aucun dommage au manteau ; bientôt découvrit la voie et, s’engouffrant sous l’arche, continua son chemin… Jusqu’au second pont où il procéda de même en réussissant à nouveau le passage. Il s’enfila, repartit et glissa jusqu’au Petit-Pont, devant le petit Châtelet.

     À ce point-ci, il se trouva bien empêché… les arches étaient encombrées de poutres et de pièces de bois qui s’étaient entremêlées et coincées en travers des piles au lieu de continuer à descendre la Seine au fil de l’eau. Retenu malgré lui par ce barrage inopiné, l’immense brasier flottant parut s’irriter et, se prenant à fouetter impatiemment le tablier du pont, il s’étira vers le haut comme s’il cherchait à franchir l’obstacle en se hissant par-dessus. Il atteignit les premières maisons en bois qui, étant construites sur le pont, étroites et serrées pour former une ruelle. Les flammes commencèrent à les dévorer par la base et y trouvèrent de quoi se nourrir goulûment. Plusieurs habitants de ces vieilles bâtisses, surpris par l’assaut fulgurant de l’incendie, rôtirent tout vifs à l’intérieur. Des maisons situées de l’autre côté de la ruelle et donc encore épargnées, quelques occupants eurent le temps de sauter par les fenêtres ; certains parvinrent à rejoindre la rive à la nage, on en vit d’autres s’enfoncer dans le courant sans plus jamais refaire surface… Enhardi, déchaîné, le feu gagnait en force et en ampleur. Excité par le festin de planches et de poutres entremêlées qu’il avait trouvé sur sa route et dont finalement il eut vite raison, il s’était engouffré entre les piles et prenait maintenant par l’arrière ce deuxième rang de maisons qu’il entamait au niveau du rez-de-chaussée ; en même temps, par-dessus, il avait traversé la ruelle étroite et les attaquait aussi de face. Les petites bicoques, assaillies sur les deux fronts, s’embrasèrent d’un coup en une gerbe inouïe qui monta dans le ciel… formant un haut campanile mouvant qui semblait entraîné dans des transes démoniaques comme pour narguer les tours hiératiques de la cathédrale voisine… Le Petit-Pont n’était plus qu’une seule torche géante enjambant la petite rivière.

    Plus féroce et insatiable à mesure que son appétit trouvait à se satisfaire, le feu cherchait déjà d’autres proies à se mettre sous la dent.  À sa gauche, il se heurta aux pierres séculaires du Petit-Châtelet qui lui coupèrent l’accès vers le quartier Saint-Séverin. Cette contrariété parut attiser sa rage, il fonça sur sa droite... Monstre furieux, rugissant, il mordit sauvagement les premières bâtisses dressées au bord de l’île ; en à peine plus de temps qu’il ne faut pour le dire, il y fit un carnage... Il n’avait plus que quelques toises à franchir pour être à l’Hôtel-Dieu, le vieil hôpital insalubre installé depuis onze siècles devant le parvis de Notre-Dame... On avait sonné l’alerte dans les salles où gisaient une centaine de malades et d’indigents. On y courait en tous sens, on se démenait comme des diables pour évacuer les occupants, mais l’opération se révélait insensée. Un petit nombre parmi les moins invalides avait réussi à gagner une issue et fuyait en direction de la cathédrale, en chemise, à moitié nu.... Les grabataires, les souffreteux s’étaient jetés à bas de leurs châlits ; vaille que vaille, traînant leurs membres à demi-morts, s’agrippant aux murs, rampant sur le sol, ils tentaient avec la dernière énergie du désespoir d’atteindre une porte ou une fenêtre... Ce fut alors que le feu assaillant, soucieux de parachever l’œuvre de destruction là où il sévissait encore, dépêcha en avant-garde sur le vieil asile des volutes noires de fumées pestilentielles qui investirent la place par toutes les ouvertures, les failles et les brèches, sidérant sans merci les fuyards pris à la gorge, asphyxiés, aveuglés ; ceux qui rampaient sur le pavé résistèrent un peu, mais quelques minutes seulement… Bientôt les flammes tentaculaires apparurent en personne par-dessus le toit. En quelques coups de langues, elles eurent tôt fait de scier les plus grosses poutres de la charpente ; la toiture, comme un grand plateau de feu, s’effondra d’un bloc entre les murs de pierre, anéantissant sous elle tout ce qui survivait peut-être encore à l’intérieur.

    (à suivre)

  • UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 5

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Une Histoire fabuleuse (suite)

     

    Deux jours plus tard, on put revoir l’une d’elles – la mère de l’aînée des enfants disparues – aux abords du fleuve sur le quai des Tournelles, seule cette fois… Elle était accroupie, ses grandes jupes étalées autour d’elle dans la vase, et penchée au-dessus de l’eau. Elle avait apporté un pain enveloppé dans une coiffe de coton blanc et un cierge qu’elle alluma à l’aide d’un briquet d’étoupe. Après avoir fait couler quelques gouttes de cire sur une sébile en bois, elle scella dessus le cierge allumé, bien droit, puis disposa à côté le pain emballé dans son linge. Elle fit glisser délicatement cette petite embarcation à plat sur l’eau et, d’une légère poussée de la main, l’encouragea au départ. La sébile tournoya un moment sur elle-même avant de s’abandonner au courant qui l’entraîna à l’écart de la rive… La femme suivait des yeux, avec émotion, la navigation du petit esquif, les mains jointes tout en marmonnant une prière à Saint-Nicolas… Elle allait enfin en avoir le cœur net : cela la rendait folle, cette incertitude… Lorsqu’elle était revenue au faubourg avec sa commère, elle avait pleuré longtemps, bouleversée par toutes les émotions et les angoisses de ces derniers jours. Demeurée seule, elle avait essayé de vaquer aux soins de son ménage, mais le goût n’y était pas, une langueur morbide amollissait et alourdissait tous ses membres ; elle, si active d’ordinaire, n’était bonne à rien… Son homme était rentré sur le soir ; elle lui avait conté sa journée, la traversée de la Seine, la démarche hardie jusque devant le grand Châtelet. Ils étaient restés longtemps, tous les deux assis face à face sans se toucher, le regard dans le vague, abîmés dans une même tristesse. Lui aussi aimait sa gamine comme la prunelle de ses yeux ; il en avait le cœur brisé de la penser perdue. Dans la soirée, des voisins étaient entrés prendre les nouvelles ; la mère avait dû recommencer dix fois le récit de son voyage jusque sur la rive droite.  À la fin, tous avaient branlé du chef en signe d’approbation… bien sûr qu’ils auraient fait de même et abandonné la partie avant seulement essayer d’entrer. Il fallait, en toutes circonstances, savoir garder sa tête sur ses épaules… Cent et un écus !... vraiment… ce n’était pas raisonnable une somme pareille ! Cent et un écus : non, il n’y avait pas moyen !…

    Le jour suivant, aux alentours de midi, une des voisines, grasse bonne femme à l’esprit affûté, serviable et curieuse de tout, était revenue très émoustillée, l’œil brillant, munie d’informations fraiches et bien certifiées. Au cours de la nuit, il lui était venu l’idée d’aller interroger le vieux sacristain de Saint-Médard, lequel était un sage plein de sapience, renommé dans le faubourg pour n’être jamais à court de remèdes et de bons conseils. En véritable homme de Dieu qu’il aurait pu être, il apportait des réponses à tous les problèmes désespérés qu’on voulait lui poser... Et en effet, ce cas qu’elle lui avait expliqué ne l’avait pas mis dans l’embarras ; il avait sorti de sa giberne une recette infaillible, laquelle il avait exposée de bon cœur… Comment localiser un noyé à l’endroit où il s’était perdu ?... Tout d’abord il fallait, dans l’église des Grands-Augustins, apporter un beau pain sur l’autel de Saint-Nicolas de Tolentin et inviter un prêtre à le consacrer en échange de quelques dons pour la paroisse. Puis, sur une sébile, dresser un cierge allumé et poser auprès le pain consacré, accompagné si possible d’un objet personnel du disparu… et mettre à flot... Sûr et certain… le petit autel marin flotterait jusqu’à l’endroit où le corps du disparu se trouvait retenu dans la profondeur des eaux… Aussi garanti que la venue du printemps après l’hiver : là où il s’arrêterait, attendait au-dessous le mort – ou la morte !... Assurément…

  • UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 4

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Une Histoire fabuleuse (suite)

     

    Le lendemain matin, les deux femmes rôdaient devant le grand Châtelet… à distance respectueuse, intimidées par l’aspect farouche du lieu. Elles cheminaient à petits pas, comme la veille étroitement embrassées afin d’étayer leur courage l’une par l’autre. Nées dans le faubourg Saint-Marceau qu’elles n’avaient jamais quitté, elles auraient pu compter sur leurs doigts les fois où elles avaient traversé la Seine pour poser le pied sur la rive droite ; il s’en était fallu chaque fois de motifs gravissimes… Toutefois, jamais encore elles n’avaient osé approcher ce bâtiment austère.

    Depuis le Haut Moyen-âge, les accès à l’Île de la Cité étaient gardés par le petit et le grand Châtelet ; sur la rive droite du fleuve, ce dernier se dressait devant le Pont au Change, tandis que le premier, rive gauche, surveillait le Petit-Pont. Les deux faisaient office de prisons ; entre les murs épais du grand Châtelet, étaient logés aussi un siège de justice et un poste de police. Il y avait une basse geôle où l’on avait eu l’habitude d’amener les nouveaux prisonniers pour les faire passer à la visite : tous les gardiens réunis les dévisageaient alors avec insistance, les morguaient comme on disait autrefois, jusqu’à graver surement leurs traits en mémoire et pouvoir les reconnaître sans faute. Pour cela, cette geôle avait pris le nom de morgue ; nom qu’elle avait conservé plus tard lorsque, après divers aménagements, on l’avait changée de destination et réservée au dépôt des corps ramassés sur la voie publique ou retirés du fleuve. Par un guichet ouvert dans la porte, ceux qui étaient en peine d’un proche dont ils n’avaient plus de nouvelles, pouvaient tâcher de reconnaître le disparu en morguant cette fois les cadavres nus, étendus sur les dalles de pierre.

    Les femmes clouées sur place examinaient la citadelle, sans dire un mot… Les murailles massives étaient noires, crasseuses, aussi enfumées que l’antre d’une sorcière. L’ensemble évoquait vaguement un vieux crapaud pétrifié dont la façade s’effritait en pustules ; des lichens déchiquetés flottaient au vent comme des filets de bave fétide ; sur un côté de la tête, un hennin d’ardoises coiffait l’animal fabuleux. Devant le portail lugubre, qui semblait une bouche prête à mordre, se tenait un cerbère en faction… Les deux mères tremblantes n’auraient pas été plus effrayées sur le seuil des Enfers… En réalité, la sentinelle, ce matin-là, se trouvait être un jeune gars à peine sorti de l’adolescence, mais poussé en graine. À cause de sa grande taille rehaussée de l’uniforme des gardes, l’imagination des deux femmes métamorphosait le gamin boutonneux, dépourvu de poil au menton, en un géant féroce et menaçant. Dans leur effroi, il leur revint alors en tête la discussion qui s’était élevée parmi les badauds sur le quai des Tournelles, la veille au soir…

    Un vieil homme avait assuré que, oui, on pouvait retrouver ses morts à la morgue du Châtelet, mais pour accéder jusqu’à la salle funèbre avec la permission d’examiner les cadavres et éventuellement récupérer le sien, il fallait y aller de son écot. Cent un écus, par tête !... on ne pouvait pas y couper… Un autre avait aussitôt répliqué, en haussant les épaules, que ce n’était là qu’une rumeur dépourvue de fondement ; il était bien placé pour le savoir puisque, l’année passée, il était allé lui-même reconnaître un noyé là-bas : non !... pas de droit d’entrée au Châtelet ; rien à débourser ; pas un liard… Le vieillard, mécontent qu’on osât contester son savoir, avait juré un ton plus haut qu’il n’était pas accoutumé à raconter n’importe quoi : sa tête à couper, c’était cent et un écus !… et il n’en rabattrait pas un ! Deux ou trois dans l’assistance avaient opiné du chef en silence, d’un air entendu... Maintenant qu’elles se tenaient sur place, confrontées à l’horreur du lieu et à son gardien, l’évidence s’imposait à leurs cervelles affolées : le vieil homme était dans le vrai !... il en coûtait assurément une fortune à vouloir s’introduire là-dedans ! Cent un écus, pensez !... l’énormité du chiffre faisait frémir. Où trouveraient-elles jamais une somme aussi épouvantable ?... Elles tournèrent les talons et s’enfuirent sans demander leur reste.

    (à suivre)

  • UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 3

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Une Histoire fabuleuse (suite)

     

    On fit encore un grand tour jusqu’à la rue d’Arras ; redescendant par Saint-Victor, on traversa la place Maubert pour aller jusqu’au fleuve. Rue des Tournelles, on longeait les longues bâtisses qui, construites sur le quai, dérobaient à la vue le paysage de la Seine et de ses bordures, lorsque, remontant de la berge fangeuse et débouchant entre les maisons, se montrèrent deux fillettes. Elles étaient crottées et rouges, très essoufflées d’avoir joué au bord de l’eau. La voiture les serra au plus près en s’arrêtant. Elles se montrèrent un peu surprises, mais nullement décontenancées, ayant encore l’esprit tout excité d’avoir tellement ri. La plus grande pouvait avoir une dizaine d’années, l’autre était plus jeune de deux ou trois ans. Elles pouffèrent sottement quand le cocher fit virevolter sa lanterne devant leurs museaux… Deux coups frappés à l’intérieur de la caisse… la portière s’ouvrit sans bruit comme poussée par l’effet d’un sésame magique. Le cocher, allongé au-dessus des gamines, leur souffla alors :

    – Qu’est-c’que vous faites encore dehors à la nuit tombée, p’tites filles ?... Vous croyez qu’c’est bien prudent ?... J’sais qu’il y a là-d’dans une dame qui s’inquiète de vous trouver ici à cette mauvaise heure… Montez, montez ! La dame veut vous r’conduire chez vous. On va vous ram’ner à la maison. Montez !

     

     Deux femmes marchaient ensemble, étroitement enlacées. L’une d’elles étant sortie en hâte sans se couvrir suffisamment et la fraîcheur du soir l’ayant fait frissonner, l’autre l’avait enveloppée avec elle-même dans son grand châle ; si bien qu’elles avançaient comme fondues en un seul corps large et plantureux, garni de deux têtes douloureuses qui se courbaient l’une vers l’autre pour s’accoler au-dessus des tempes. Siamoises soudées par une même inquiétude, elles pataugeaient dans la boue de la grève, cognant de porte en porte en quête d’une information, interrompant de-ci de-là dans leur besogne les dockers qui déchargeaient les grandes barges amarrées au rivage, dérangeant les ouvriers sur les chantiers… Depuis avant-hier soir, les petites n’étaient pas rentrées… Elles étaient parties dans le milieu de l’après-midi glaner au bord du fleuve quelques morceaux de charbon échappés des sacs que les débardeurs charriaient sur leurs épaules ; elles n’avaient pas reparu. Les deux mères frappaient maintenant à la poterne d’un moulin, puis chez un marchand de bois… Personne n’avait rien vu. Aucun enfant sur le rivage ce jour-là… Ou peut-être que… Non, rien… En fait on ne se rappelait plus. On ne pouvait pas dire…

    Les femmes avaient le front rouge à force d’être comprimé par l’angoisse. Leurs yeux désespérément secs, arides à cause d’une fièvre qui était montée, les brûlaient aussi… Enfin il se trouva un homme qui, après les avoir écoutées attentivement, hocha du menton ; lui se souvenait bien avoir vu les deux fillettes ce soir-là –  il les connaissait parce qu’il les avait croisées souvent en train de ramasser du bois ou du charbon et tout ce qui roulait à terre pendant les débarquements ; chaque fois il s’approchait pour leur adresser un petit mot, il les aimait bien – des bonnes gamines, délurées juste ce qu’il faut… Avant-hier soir… il se le rappelait, oui… elles avaient posé leurs besaces sur une pierre et pataugeaient dans la vase au bord de l’eau ; il leur avait dit qu’elles allaient attraper la mort à se mouiller les pieds comme ça, et aussi que ce n’était pas prudent de s’agiter si près du courant, lequel était endiablé ces jours-ci à cause de toutes les fortes pluies des dernières semaines, et que la nuit étant près de tomber, il était grand temps de remonter sur le quai et rentrer chez elles. Voilà… c’était tout… Il avait remonté lui-même, persuadé qu’elles allaient le suivre ; il ne s’était pas retourné pour s’en assurer, trop pressé qu’il était de courir jusqu’à l’octroi avant la clôture…

    Mater dolorosa liées en un seul chagrin, elles déambulèrent encore un certain temps, mais aucun autre riverain interrogé ne put leur en apprendre davantage.

    Un vieux marinier, qui depuis longtemps ne s’embarrassait plus devant aucun mystère, suggéra pour conclure que les petites avaient peut-être été emportées par les eaux… La plus jeune pouvait avoir culbuté dans les flots, l’autre avait pu plonger à sa suite, voulant la repêcher ; possible que le courant avait entrainé le lot des deux. Il répéta cette hypothèse d’un ton plus assuré…  À la troisième réitération, plus aucun doute n’était permis, cela s’était passé ainsi : la cadette excitée par le jeu était tombée tête la première et, sans hésiter, l’aînée avait bondi à son secours ; d’un bloc, elles avaient coulé, agrippées l’une à l’autre. La Seine les gardait à présent dans ses fonds... Les deux mères en avaient mugi de douleur… Alors une âme compatissante s’était approchée doucement pour les informer qu’il était faux que le fleuve gardât tous les corps… le plus souvent, ils étaient retrouvés. Tirés hors de l’eau, ils étaient alors emportés jusqu’à la morgue où ils restaient exposés durant quelques jours…

    (à suivre)

  • UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 2

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Une Histoire fabuleuse (suite)

     

    On traversa le faubourg par la rue du Four. On allait sans hâte, au hasard. Il y avait peu de monde dans les rues à cette heure glauque de la nuit tombante. Lorsqu’on croisait quelque silhouette qui à première vue paraissait de bonne allure, la voiture ralentissait, s’approchait jusqu’à serrer et frôler, s’arrêtait enfin tout contre le piéton ou la piétonne, quitte à l’effrayer un peu. La luminosité du crépuscule étant trop faible pour examiner à loisir, le cocher factotum se penchait sur le côté en balançant à bout de bras un lumignon devant la face du passant pétrifié. Un coup sec frappé de l’intérieur de la caisse ordonnait de repartir. Marquant trois ou quatre arrêts ici et là, on vadrouilla ainsi jusqu’à la montagne Sainte-Geneviève. Au croisement de la rue de Reims avec celle des Sept-Voies, la voiture obliqua brusquement et s’immobilisa pour se mettre en travers du chemin d’un jeune garçon qui venait de déboucher au tournant. Il devait avoir une douzaine d’années environ, les traits du visage encore dans le flou de l’enfance ; il portait des habits propres, communs et trop courts pour sa taille, ayant sans doute poussé d’un coup, trop vite. Il tenait pliés sur le bras une paire de manteaux qu’il livrait peut-être pour le compte de son patron tailleur. Il se plaqua tout effarouché contre la pierre de la maison d’angle. L’examen de sa personne, à la lueur du lumignon, dut être favorable car deux coups veloutés et espacés résonnèrent contre la paroi. Le cocher se pencha plus bas, jusqu’à frôler des lèvres la chevelure du garçon :

    – T’es un sacré chanceux ce soir, mon bonhomme, parce que j’crois bien qu’une belle dame souhaiterait faire ta connaissance… Voyons !… Que j’te regarde un peu pour estimer si tu es digne de l’intérêt d’une si haute personne… Comme ça, au premier coup d’œil, t’as plutôt l’air honnête… peut-être même pas trop bête… pas malpropre et, ma foi, sans mauvaises odeurs… On dirait bien aussi qu’pour toi, c’n’est pas encore l’abondance. J’pense que t’es en maison… tu n’crèves pas d’faim, mais ton patron a tendance à rationner les portions, pas vrai ?... Est-c’que j’vois juste ? Est-c’que j’ai raison ?... Allons, mon p’tit doigt m’dit qu’tu mérites ta chance. Ton heure est arrivée, bonhomme… la belle dame qui est assise là, dans cette voiture, aime prendre sous son aile les bons p’tits gars comme toi et leur assurer un avenir en or. N’sois pas intimidé, lève les yeux... Approche.

    La portière s’entrouvrait et l’enfant distingua, se découpant sur la pénombre, une dame à la beauté irréelle, toute nimbée de lumière phosphorescente, mystérieuse... La robe, les boucles des cheveux, le visage aux arêtes ombrées, tout scintillait de miroitements d’azur et d’argent. L’enfant pensa que c’était là, devant lui, une voyageuse céleste descendue de la lune sur la terre qui tendait sa belle main gantée pour l’appeler avec une élégance inimitable ; ou bien la fée bleue dont parlait souvent sa grand-mère avec des mines extatiques et en baissant la voix. La créature merveilleuse maintenant se courbait gracieusement, la main toujours offerte, l’encourageant par ce mouvement adorable à monter, à la rejoindre et prendre place auprès d’elle à l’intérieur de ce carrosse inouï.

    – Vas, p’tit, la dame te fait signe… Monte, mon gars !… La belle dame va t’causer… elle va chercher avec toi le moyen d’te faire du bien… Après, on t’ramènera chez toi…

    Le garçon crevait de l’envie de sauter sur le marchepied… poser sa tête entre les genoux de l’apparition, enfouir son visage dans les plis de sa robe… Il en crevait d’envie… En même temps, il était sidéré… ses pieds cloués au sol refusaient de se soulever, son dos englué contre le mur ne lui appartenait plus... Enfin, il réussit à ramasser et soulever en lui une force surhumaine qui le décolla, le précipitant en avant… mais ce fut pour se rendre compte, quelques secondes trop tard, qu’au lieu de s’être jeté dans le giron de la dame, son corps s’était mis à détaler au long de la rue de Reims ; ses pas fous l’éloignaient malgré lui de l’objet de son désir. Désespéré de lui-même, il poursuivit sa course, emportant les manteaux sur son bras ; bientôt il avait tourné et disparu. La portière claqua et l’attelage se remit en branle.

    (à suivre)

  • UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 1

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Une Histoire fabuleuse

     

    L’ogre était rasé de frais. Doucement du bout des doigts, il caressait ses joues glabres, appréciant la douceur et la souplesse de sa peau. À l’aide d’une houppette, il couvrit son visage de poudre de riz, gommant quelques imperfections minimes de l’épiderme, comblant deux ou trois petits pores dilatés ; son beau visage allongé, sculpté d’ombres et de lumières, prit le teint mystérieux, délicatement perlé, des statues d’albâtre. Satisfait de l’effet obtenu, il se mit debout afin d’entreprendre l’ajustement d’un corset autour de son torse nu ; c’était un carcan de toile et d’acier qui se nouait dans le dos et muni, à hauteur de la poitrine, de bonnets rembourrés et opulents. Le domestique – majordome, factotum – attendait en retrait le moment d’entrer en action ; il s’approcha derrière son maître et, se saisissant fermement des lacets, il tira de toutes ses forces, comprimant sans pitié la cage thoracique dans l’étau de torture, jusqu’à obtenir le buste le plus élancé et le mieux galbé. Le supplicié gémissait de douleur, poussant certains petits cris qui auraient pu faire penser à une jouissance intense. Le domestique arrima solidement son ouvrage et l’ogre s’essaya à rétablir peu à peu son souffle sous l’étreinte implacable.

    Quand il eut récupéré une respiration suffisante pour survivre, il entreprit d’accrocher autour de ses hanches la vaste armature d’un panier, sur lequel il passa encore et arrangea deux jupons fins qu’il enfilait par la tête. Rassis devant sa coiffeuse, il dessina au pinceau les arcs déliés de ses sourcils épilés, peignit ses lèvres d’un carmin rutilant. Parmi les costumes étalés sur le grand lit, il choisit une robe de velours bleu qu’il désigna du doigt ; le factotum la ramassa aussitôt, rassembla soigneusement le tissu chatoyant en un grand cercle qu’il éleva au-dessus de son maître, tandis que celui-ci tendait les mains vers le plafond à la recherche de l’ouverture des manches. La robe descendit et ruissela comme une vague d’azur tout au long de son corps, s’évasant à partir de la taille en corolle ouverte vers le bas. Sur son crâne aux cheveux ras, il chaussa une longue perruque argentée dont les boucles anglaises se déroulèrent sur ses épaules. Des diamants taillés en poire vinrent se pendre à chaque oreille ; un collier de pierres et d’or blancs courut en feston sur le surplomb de la gorge factice. Par une mouche passionnée au coin de l’œil gauche, il posa le point final de son travail d’artiste.

    L’ogre se plongea alors dans le ravissement de son reflet au fond du miroir, ému comme à chaque fois par sa métamorphose. Il se leva, chaussa une paire d’escarpins, puis se posa encore tout debout devant une psychè dans laquelle il passa en revue l’ensemble entièrement. Il approuvait en secret sa taille affinée, parfaite ; il frémissait de joie à la vue de sa poitrine épanouie sous les rubans du corsage et il se congratulait aussi tout bas de la discipline draconienne appliquée chaque jour sans faille afin de maintenir l’harmonie de sa silhouette.

    Après qu’il se fut contemplé un long temps, il eut un mouvement du menton pour signifier qu’il était prêt. Le serviteur disposa un manteau sur les épaules de son maître avant de se mettre en marche. Quelques pas devant, il ouvrait le passage à travers l’enfilade des chambres, écartant largement les doubles battants des portes. Ils traversèrent l’immense hôtel désert, engourdi dans une lumière crépusculaire, sans croiser âme qui vive – toutes les précautions avaient été prises pour tenir éloignée la domesticité ordinaire –. L’ogre semblait flotter, la robe et le manteau lourds se mouvant à peine autour de ses pas ; il glissait sans bruit, haut voilier sur les parquets et les marbres cirés. Dans un vestibule, se découvrit une petite porte dissimulée derrière la tapisserie murale ; elle révéla un escalier dérobé qui plongeait en spirale vers le rez-de-chaussée et les conduisit dans une courette exiguë, sombre comme le conduit d’une cheminée. Là, une poterne donnait accès à une venelle dans laquelle stationnait une voiture attelée d’un cheval noir, étrangement immobile.

    Le domestique ouvrit la portière et abaissa le marchepied. L’ogre une fois installé sur la banquette intérieure, la robe se déploya comme une grande roue autour de lui, remplissant toute la largeur de la caisse. Il fit disparaître ses longues mains dans une paire de gants d’organza, tandis que son factotum grimpait d’un bond sur le siège du cocher. Trois claquements de langue, une secousse brève qui anima les rênes comme un fluide électrique et l’attelage s’ébranla dans un silence presque parfait.

    (à suivre)

  • L'UN PEU MOINS PETIT POUCET – Conte

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    L'Un peu moins petit Poucet

     

    Finalement Poucet avait grandi… Grandi est peut-être beaucoup dire… en réalité il avait gagné une cinquantaine de pouces en circonférence et un pouce ou deux vers le haut… Mais tout de même il se targuait de n’être plus tout à fait aussi court sur pattes qu’au temps de son enfance, lorsque tout le monde ne l’appelait que Petit Poucet... Poucet était devenu un homme. Un homme que les envieux qualifiaient encore derrière son dos de gras du bide et bas du cul, mais un homme véritablement. Et surtout… ce qui, bien mieux que les grâces d’une taille haute et svelte, lui garantissait un respect universel, obséquieux, servile et sans borne… surtout c’était un homme riche. Un homme immensément riche. – Chacun en effet se souviendra comment, grâce à son génie de la feinte et de l’entourloupe, il avait détourné à son profit la colossale fortune de l’Ogre, après qu’il eut ignominieusement conduit celui-ci à égorger ses sept petites gamines, puis qu’il l’eut dépouillé de ses bottes de Sept Lieues, l’abandonnant sous un arbre tout endormi et en chaussettes au risque que le pauvre bougre s’enrhumât. –

     

    Pourvu de biens considérables, Poucet aurait peut-être pu connaître le bonheur parfait si, hélas, il n’avait souffert de séquelles héritées de son enfance misérable. De ces temps troublés et impitoyables, il avait conservé une angoisse obsédante qui le tenait jour et nuit. Au fil des années, l’état d’angoisse avait évolué en névrose chronique. Et sa vie était maintenant un véritable enfer... Qu’il fût dehors, qu’il fût chez lui, il ne pouvait faire un pas en avant ou un pas sur le côté sans craindre follement de se perdre !… Aussi avait-il en permanence les poches bourrées de cailloux, et encore des grands sacs portés en bandoulière qui le faisaient plier et ahaner à cause de leur poids écrasant… Chaque fois que Poucet faisait un pas, hop ! il jetait un caillou derrière lui… un autre pas, hop ! un autre caillou… et ainsi de suite… Comme il était très riche, il ne lançait plus des vulgaires cailloux de grands chemins, des simples graviers du jardin, des galets glanés dans les rivières… non, il jetait des cailloux… mais précieux, des pierres merveilleuses… Rubis, saphirs, diamants, émeraudes… tous puisés dans la prodigieuse collection amassée jadis par le seigneur Ogre…

    Poucet n’était pas bien haut, mais il surplombait quand même les gens de son entourage, puisque tous sans exception vivaient couchés à ses pieds, rampaient, se traînaient sur le ventre afin de recueillir la manne qui pleuvait de ses poches et de ses sacs. Lorsque Poucet se retournait, il ne trouvait plus derrière lui à ras de terre que des dos et des culs fébriles. Tout indice lapidaire avait disparu à cause de l’avidité de ses gens. Plus trace d’un caillou pour lui indiquer comment revenir sur ses pas ; plus une petite pierre pour lui marquer le chemin du retour ; plus le moindre éclat qui pourrait le ramener au doux foyer paternel… Perdu ! Perdu ! Irrémédiablement perdu ! Toujours… Toujours... La hantise croissait, un peu plus prégnante chaque matin que la veille. Un peu plus cruelle à chaque minute qui passait. Je vous l’ai dit : sa vie de névrosé était un enfer.

    Un jour, il éclata. Saisi soudain d’une sorte de folie furieuse, il abattit ses gros sacs emplis de pierres sur les crânes de ses serviteurs prosternés. De grands coups violents. À droite, à gauche, devant et derrière. Ce fut un carnage. Il ne revint de son accès de rage que lorsqu’il s’écroula exténué au milieu d’un lac de sang.

     

    La gendarmerie le constitua prisonnier et son procès fut bientôt fait. Un grand et beau procès qui occupa toute une semaine la une des gazettes et passionna l’opinion publique. Poucet fut condamné ; les traumatismes de son enfance portés à son crédit lui évitèrent la peine capitale et l’infamie d’être roué ou pendu. Ses biens furent confisqués puis vendus : 0,5% de sa fortune fut accordé en dédommagement aux familles des victimes ; les 99,5% restant furent équitablement répartis entre les gens de justice pour les épices, le clergé pour la célébration des messes expiatoires et les coffres du Roi parce qu’il faut bien que tout le monde vive.

    Poucet fut expédié au bagne. C’était un pénitencier en bord de mer où de pauvres hères faméliques cassaient des cailloux de l’aube jusqu’au soir sous un soleil de plomb.

    Poucet se trouva planté sur une portion de route en chantier, à travailler tout le jour avec les chevilles bien entravées par une lourde chaîne, qui elle-même était rivée à un boulet en fonte. Grâce à ce dispositif, Poucet eut le sentiment d’être cloué au sol, solidement enraciné ainsi qu’un arbre. Et bientôt il se rendit compte que la grande route ne lui faisait plus peur. Qu’il n’existait plus le moindre risque de se perdre… Tout au long du jour, il cassait des rochers à l’aide d’une lourde masse afin de les réduire en cailloux. Ainsi environné en permanence de mille petites pierres qu’il produisait lui-même et renouvelait sans cesse, il advint que peu à peu son angoisse effroyable reflua, diminua, se calma jusqu’à relâcher son étreinte. Poucet se détendait. Il se surprit à siffloter pendant son labeur. En outre, l’exercice physique lui permit de perdre sa surcharge pondérale ; le bon air marin lui rosissait les joues…

     

    Aux dernières nouvelles que l’on reçut de lui, Poucet allait beaucoup mieux. Sa seule crainte venait encore d’une rumeur qui agitait parfois le pénitencier à propos d’une éventuelle amnistie royale étendue à tous les bagnards. Mais rassurez-vous, ceci ne fut jamais qu’un faux bruit et Poucet put encore couler des jours, sinon heureux, du moins apaisés