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UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 9

Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

 

Une Histoire fabuleuse (fin)

 

Par la fente arrangée entre ses rideaux, l’ogre dévorait du regard chaque image de la scène. Les yeux lui sortaient de la tête. Le spectacle agissait puissamment sur ses nerfs, déclenchant une commotion qui animait ses membres comme un écho atténué de la frénésie pathétique des suppliciés. Pris de frémissements et de spasmes, il était électrisé, presque pâmé sur la banquette. Son souffle haletait ; une mousse de salive roulait entre ses lèvres, d’où s‘échappaient également des petits glapissements de souris.  À travers l’épaisseur des jupons, il agrippait et pressait convulsivement son dard bandé à craquer ; le sang y pulsait et battait la chamade… N’y tenant plus tout à coup, il se redressa pour faire résonner le signal du départ sans attendre plus avant la consumation des corps embrasés. Sitôt que le cocher anima le cheval d’un claquement de langue, les autorités militaires de la place se précipitèrent pour ouvrir à nouveau la voie. Au passage de la voiture, les gens agglutinés baissaient la tête et se décoiffaient en marque de profond respect ; certains parvinrent à s’agenouiller au risque de ne pouvoir se remettre debout, peut-être même se trouver écrasés dans la presse.

L’attelage quitta la place pour déambuler au jugé dans le quartier désert – la Grève avait, à cette heure, accaparé quasi l’entièreté de la population. Il roulait au pas, par les rues étroites et silencieuses, en direction des halles.

 

Il y avait, au coin de la rue aux Ours, une maison où avait été ménagée, dans les pierres d’angle, une niche, laquelle abritait une simple statue peinte de la Vierge Marie. Aux pieds de l’image, une lampe brûlait presque en permanence, soigneusement entretenue par les habitants de la rue qui ne manquaient jamais aussi de couvrir le manteau de pétales et déposer des bouquets de fleurs champêtres. Un enfant d’une dizaine d’années se trouvait agenouillé devant, sur les pavés, priant avec ferveur. Il ressemblait lui-même à une figure d’église, avec ses cheveux mi longs aux boucles blondes ; une physionomie angélique, faite de cette beauté particulière que l’on disait n’appartenir qu’aux fruits nés des amours illégitimes. Fasciné par la contemplation intense de la Sainte Mère de Dieu, il flottait dans une sorte de rêve paradisiaque, insoucieux du monde autour ; plus rien de ce qui ressortissait de la vie terrestre ne paraissait capable de le faire revenir à lui. Pourtant à un certain moment, sans savoir pourquoi, il abaissa le front comme rappelé hors du songe par un appel indicible… Peu à peu il prit conscience d’une présence derrière lui. Il se tourna lentement. Ses yeux s’écarquillèrent d’émerveillement : dans son dos, s’était matérialisé sans bruit un splendide carrosse mené par un cheval noir ! L’attelage attendait immobile… La portière s’écartait… révélant une créature magnifique, vêtue de la lumière du jour, rayonnante, bien plus belle que la représentation en plâtre coloré posée au-dessus de sa tête. L’enfant ne pouvait douter que la Madone lui apparaissait en personne... Il avait posé ses deux mains sur sa bouche en signe d’émotion éblouie.  À présent, la Dame courbait son beau corps souple vers lui, en le désignant… lui et personne d’autre… Elle ouvrait les bras pour l’accueillir, lui… lui !… Les lèvres de l’apparition s’animaient, mais sans qu’il pût saisir aucune parole… c’était un langage céleste… ou bien il était simplement trop bouleversé pour entendre quoi que ce fût…

N’écoutant que l’élan de son cœur, sans plus attendre, il déploya ses bras à son tour dans un grand mouvement d’extase. De tout son corps, il se précipita en avant… Le jeune ange se sentit comme décoller doucement du sol, s’envoler et planer tel un oiseau… il fut reçu dans le giron même de la Madone où il se lova avec délices. La portière se referma en claquant et la voiture s’ébranla.

 

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