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Passion selon Menahem - 1

Pascal Gautrin – Mangeur d'Ombres

 

Passion selon Menahem

1

La poussière. Les nuages de poussière qu’on soulevait en galopant sur les chemins… Je me souviens… À la fin de la journée, nous en étions gris et jaunes, des pieds jusqu’aux cheveux. Dès que nous apercevions un torrent ou une mare quelque part, nous nous débarrassions de nos vêtements sales par-dessus la tête pour plonger dans l’eau, à poil, en poussant des cris de plaisir, faisant s’élever des jets de pluie en jouant à s’éclabousser comme des gosses. Après nous nous séchions au soleil, allongés sur la rive, nos tuniques rincées puis essorées, étendues sur des pierres à côté de nous.

Les tourbillons de poussière, les gerbes d’eau, c’était comme les projections de notre joie qui jaillissait de l’intérieur de nous-mêmes au dehors. Une joie inouïe qui se répandait sur le monde... Yeshu nous avait lâchés par brigades à travers le pays, pour avertir les gens des villages. Entre cent-vingt et cent-cinquante disciples, filles et garçons, dispersés par groupes de quatre et cinq, dans toutes les directions... Jamais plus je ne revivrai des jours de pareil bonheur… Sur les routes, on ne savait plus marcher : on courait malgré soi, incapables de ralentir l’allure, haletant comme des jeunes chiens ; tout en allant au pas de charge, on jacassait et on gueulait des chansons stupides qui déclenchaient des fous rires... L’exaltation !... Ce vacarme !... sans tambours… nos cœurs cognaient plus fort que des tambours… Nous avions tellement rêvé ce moment, et voilà que ça y était… les dés étaient jetés, on ne reviendrait plus en arrière. Nous y étions, à la veille du grand avènement.

Notre excitation était d’autant plus forte qu’elle mettait fin à la trop longue confusion dans laquelle nous étions tombés après la mort de Yokhanan… En recevant la nouvelle de cette catastrophe, Yeshu était apparu comme désemparé, pour ne pas dire complètement désorienté – cela pourra sembler difficile à croire… Il ne confiait rien de son inquiétude, mais il n’était plus le même : lui, d’habitude si rayonnant, si plein d’assurance, il restait silencieux, secret, avec son visage fermé qui se crispait comme un poing… Ensuite nous l’avions suivi dans la retraite qu’il avait résolue, hors de la Galilée soumise à Hérode Antipas… Des sympathisants inquiets étaient venus nous donner l’alerte : il fallait partir vite !... En tranchant la tête de Yokhanan, Antipas s’était non seulement vengé du prédicateur implacable qui l’avait couvert de boue, il espérait aussi balayer toutes les menaces d’agitation populaire que cet homme exalté lui faisait craindre… Mais le tétrarque venait d’avoir la révélation qu’un autre personnage, du nom de Yeshu, marchait sur les traces de l’autre, rencontrant peut-être plus de succès populaires encore ; des rapporteurs avaient décrit quels engouements, quelles émotions celui-là soulevait partout où il passait… Tout le monde alors le répétait : Yeshu était le disciple du Baptiseur, reconnu et proclamé par lui ; il en avait épousé le sacerdoce et les discours au point que le maître l’avait nommé son égal et son frère…

On pouvait deviner l’humeur fébrile d’Antipas à ce moment où il réalisait que le danger incarné par Yokhanan n’était qu’à demi abattu, puisqu’en réalité il y avait deux têtes…

Nous nous étions réfugiés à Bethsaïda, de l’autre côté de la frontière, hors d’atteinte de cet assassin et de ses satellites…

 

Pour ne pas m’égarer, je dois revenir en arrière et retrouver le fil des événements depuis deux années auparavant… non… trois années… peut-être quatre. – Je ne peux pas préciser mieux… je ne connais de cette période que ce qu’on m’en a raconté… Des gens en quête de justice et d’absolu se rendaient en foules à Aïnon, qui est près des sources du Tirtza, une petite rivière de Canaan, non loin du Jourdain. Ils venaient à la rencontre de Yokhanan… Yokhanan annonçait la fin des Temps ; il purifiait les êtres par le rituel du baptême…

La cérémonie… Des vapeurs d’encens qui s’accrochent à la surface du cours d’eau… des effluves d’huiles odorantes ; mélopées et rythmes obsédants des tambours… des femmes et des hommes descendent en file les marches d’un escalier taillé dans la pierre jusqu’à la plage exigüe que forme un rocher plat au bord de la rivière ; ils sont à moitié nus, un pagne noué autour des reins ou de la poitrine ; pas de paroles… certains, habités par les sons, se déhanchent les yeux fermés. Et Yokhanan… phénomène étourdissant, squelette embrasé, violent et apaisant à la fois… Il se tient debout, dans l’eau jusqu’à mi-cuisses. L’un après l’autre, les adeptes entrent dans le courant ; Yokhanan les fait allonger sur les galets qui recouvrent le fond, les immerge totalement… Il la baptise, il le lave… Psalmodies et invocations... L’être est propre désormais ; purifié, définitivement net. La femme née pour la seconde fois, l’homme tout neuf, tout refait, sont ivres de gratitude. Ils chantent et parlent haut, touchés du doigt par l’Esprit ; les voici prêts pour entrer dans le royaume divin dont l’heure est imminente… dignes du nouveau temps… bientôt… très bientôt… Demain… Les prophètes l’ont dit autrefois… formels !... Et demain, leurs paroles vont devenir réalité, s’emparer de la matière… Et aujourd’hui… aujourd’hui est comme le seuil de la porte qui ouvre sur demain...

 

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