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kalevala

  • ILMATAR – CONTE – 2

    ILMATAR

    La création du monde

    d’après la tradition rapportée par les chants anciens finno-ougriens

    (Fin)

    Dans cette incertitude temporelle, il put se trouver quand même un instant précis où une tache grise apparut dans l’espace...

    La macule s’élargit et se colore : c’est un oiseau qui approche, battant des ailes avec ardeur ; une cane qui fouette les airs de son vol impatient. Une jolie femelle de canard à la tête rouge foncé, avec le plumage couleur d’ocre jaune et le bec doré. En tous sens, elle va, furetant de l’œil, en quête d’un coin de terre où se poser, un point ferme qui l’accueillerait… où elle pourrait nicher et pondre… Rien… Rien que l’eau étale à perte de vue. Le miroir inhospitalier de l’océan jusqu’à l’horizon au sud et au septentrion, jusqu’à l’horizon à l’orient et à l’occident.

    Ilmatar, la fille du ciel qui nage au fond de la mer, Ilmatar, l’épouse de l’eau, s’allonge sur le dos. Nouvelle trouvaille du vieil enfant : il lui grattouille par le dedans le bas du ventre ; pour chasser la démangeaison causée par le vieux gamin, elle plie la jambe gauche. Son genou apparaît hors de l’eau… Beau genou rond, tout pareil à une balle de paille, douillet et tendre. Les coudes en appui sur le lit de sable, elle se soulève ; ses épaules, son long cou où s’attache la tête renversée vers le ciel, émergent à leur tour, avec la cataracte des cheveux blonds croulant à flots jusqu’à la surface de l’eau. La cane ne voit rien d’autre que ce genou rond crevant le désert marin… une île pentue comme un volcan rose… une île inespérée où elle peut enfin se loger.

    Elle s’y installe et fait son nid… Sur la peau douce et souple du genou.

    Enfin elle y dépose l’œuf dont son ventre était gros.

    La cane couve son bel œuf blanc tacheté de points d’or. Combien de temps, la couvaison ? Une fraction de seconde ou une éternité. La chaleur intense qui s’exhale du plumage de la cane se fait bientôt sentir telle une petite cuisson sur la peau d’Ilmatar qui, surprise par cette brûlure légère du genou, secoue sa jambe. La couveuse est renversée le cul par-dessus tête… le nid tombe à l’eau… l’œuf roule… l’œuf dévale à grande vitesse la pente de la cuisse… dans sa course, l’œuf se casse en deux...

    Sitôt que les débris touchent la surface de la mer, ils sont animés par des lubies étranges : la moitié supérieure de la coquille grandit, grossit… gonfle et se déploie, immense, développant une vaste voûte où les petites taches dorées de la coquille s’allument aussitôt et brillent comme autant d’étoiles ; l’autre moitié de la coquille s’écarte, s’étend, s’allonge jusqu’à former une grande terre à la surface de l’eau. Le blanc gélatineux de l’œuf se met en boule et monte dans l’espace où il rayonne en soleil ; le vitellus jaune, où un embryon bleuâtre apparaissait déjà, est aspiré vers une autre partie du ciel, il s’y accroche et se balance comme un lumignon suspendu… Une alternance de jours et de nuits s’enclenche bientôt parce que le soleil tout neuf et la lune nouvelle désirent se rapprocher, se réunir ainsi qu’à l’intérieur de l’œuf ; ils se lancent désespérément à la poursuite l’un de l’autre sans jamais se rejoindre.

    Le cœur gros, la cane a repris son vol. Elle disparaît bientôt dans le lointain, en quelque part de ce monde tout frais créé.

     

    Ilmatar est attentive ; elle écoute comme à l’affût, intriguée par les transformations survenues autour d’elle. Le vieil enfant qui loge en elle, lui aussi, se tient étrangement tranquille. Lui aussi est aux aguets... Du sein de son antre protectrice, il perçoit le changement de l’univers… il devine qu’au-dehors vient de se dresser un décor tout prêt pour accueillir la vie… Là quelque chose l’appelle... Quelque chose lui dit qu’il est temps de sortir. Alors il se met à gesticuler comme jamais encore… frénétique… se débat avec les poings, avec les pieds. Ilmatar crie et se tord de douleur… Sous l’assaut des coups, elle roule de tous côtés… bouscule l’étendue de terre et de roche qui s’en trouve toute froissée, se creuse de vals et de vallons, se bosselle de collines et de monts. Sous l’effet de la souffrance, les pieds d’Ilmatar trépignent contre la bordure du continent, creusant çà et là des golfes, des baies, des plages, fronçant le littoral en falaises abruptes. Elle se tord sur le fond de la mer, ouvre des gouffres ici, fait émerger un peu partout dans l’océan des ilots, des écueils.

    Un hurlement se répercute sous la voûte du ciel où il va se ficher, ses échos infinis s’entendent encore lorsque craquent des orages. La femme primordiale, Ilmatar, déchirée, crie encore et encore… L’enfant terrible a trouvé le chemin de la libération. Il se sépare d’elle. Il s’en va... Le voici qui apparaît au monde… Il est venu, vieil homme, porteur de tous les chants, les runes[1], toutes les paroles magiques qui restaient ensommeillées dans sa mère. Il est le premier barde qui voit le jour, le premier chaman… Son nom ? Väinämöinen[2]

    Väinämöinen – Väinö – fils de l’eau, petit-fils du ciel, le père de l’humanité.

     

    Sources :

    • Le Kalevala, Épopée des Finnois par Elias Lönnrot – traduction de Gabriel Rebourcet – Editions Gallimard, 1991.
    • Le Pouvoir du chant, Anthologie de poésie populaire ouralienne – Péter Domokos, traduction de Jean-Luc Moreau – Corvina Kiadó, Budapest, 1980.

     

     

    [1] runo en finnois, que l’on traduit par rune,  ici ne correspond pas aux signes runiques du vieux germanique, mais aux strophes versifiées qui composent les chants chamaniques.

    [2] Väinämöinen –  prononciation : ‘vainamœinen (vái-ï-naimeu-ï-nenne)

     

     

  • ILMATAR – CONTE – 1

    ILMATAR

    La création du monde

    d’après la tradition rapportée par les chants anciens finno-ougriens

     

     

    Avant le commencement du temps, dans l’espace sans bornes de l’incréé, dans la transparence laiteuse du vide – dépourvu de lumière et dépourvu d’obscurité –, flotte Ilmatar.

    Elle dérive sans but, sans destinée ; monte dans les airs, se balance et vire et tourne ; puis descend et remonte, volute de brume blanche errant au gré des vents.

    Elle est seule, Ilmatar, la vierge du ciel.

    Elle est nue, la pucelle vagabonde.

    Errante, la femme primordiale est rongée par l’ennui et l’inquiétude… Grosse de mots et de paroles, emplie de chants dont elle ne sait que faire… – un tourbillon de bruits à l’intérieur d’elle –… Mais aucun son articulé ne se forme entre ses lèvres, rien que des gémissements, des pleurs, des soupirs…

    Elle descend… Perdant de l’altitude. Cherchant désespérément vers les plans inférieurs quelque chose de nouveau pour tromper son chagrin.

     

    Tout en bas : la mer.

    Immobile et plat, l’océan, comme un miroir insensible et froid.

    Soudain le liquide inerte s’ouvre, s’écarte, jaillit en gerbe de pluie et d’écume. Ilmatar a pénétré dans l’océan inhabité.

    Son long corps repose à présent sur les fonds marins. Peut-être, l’espace d’un instant, cherche-t-elle à concevoir la somnolence, un état proche de l’inconscience où elle pourrait goûter enfin le repos et l’oubli ; mais ne parvenant pas à deviner à quoi ressemblerait le sommeil, elle sent bientôt l’inquiétude qui renaît. Elle ondule en tous sens et roule sur le sable, s’essayant par l’agitation de l’eau à créer quelques vagues qui pourraient la distraire… Puis l’ennui la submerge encore et ses lamentations reprennent de plus belle… de longues plaintes comme des filaments sonores ondoyant à travers l’élément marin.

     

    Atho, l’esprit de l’eau, Atho dieu de la mer, capte les ondes sonores, les longs sanglots du lamento qui se diffusent à partir de cet endroit précis de l’océan. Atho – qui habite chacune des gouttelettes de la mer tout en n’étant nulle part – Atho se rassemble aussitôt, tout entier en un seul point.

    Le voici, Atho, roi de l’océan. Petit atome, ténu comme une poussière de mica.

    Il est venu nager autour de la femme engloutie. Il frétille au-dessus, il virevolte à sa droite, il virevolte à sa gauche. Entre les jambes ouvertes, il gambille. Entre les belles cuisses limpides comme du lait, il se dandine… à l’orée du vagin magnifique.

    Il jette une graine, Atho, le dieu liquide – il lance une graine qui file à l’intérieur du vagin magnifique… graine infinitésimale qui roule, franchit le col, roule jusqu’au fond de l’utérus de la pucelle.

    Puis, content de lui-même, Atho s’évanouit dans l’immensité aqueuse.

     

    Le temps, qui n’existe pas, tourne en rond… Une interminable fraction de seconde… Une éternité, lapidaire comme un claquement de doigts.

    La graine logée dans la matrice de la femme primordiale grossit et devient un fruit. Ilmatar s’interroge à propos de cette drôle de chose qui s’agite là, au creux de son ventre… ce phénomène incongru... À l’intérieur, l’enfant grandit et gesticule, se dégourdit de plus en plus. Ilmatar, effrayée, fait des bonds, donne des coups sous son nombril pour que l’enfant se tienne tranquille, frappe et gronde pour qu’il devienne sage. Mais le marmot, l’énergumène, grossit encore et pousse en taille ; et plus il se développe, plus il est turbulent.

    Ilmatar n’a plus un instant de répit. Ilmatar va devenir folle si cela continue ainsi… Et cela dure pourtant, des années, une kyrielle d’années, d’autant plus difficiles à supporter que le temps n’a pas encore de mesure… L’enfant pousse et vieillit sans manifester à aucun moment le désir de sortir.

    (à suivre)