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UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 4

Mangeur d'Ombres – Pascal Gautrin

 

Une Histoire fabuleuse (suite)

 

Le lendemain matin, les deux femmes rôdaient devant le grand Châtelet… à distance respectueuse, intimidées par l’aspect farouche du lieu. Elles cheminaient à petits pas, comme la veille étroitement embrassées afin d’étayer leur courage l’une par l’autre. Nées dans le faubourg Saint-Marceau qu’elles n’avaient jamais quitté, elles auraient pu compter sur leurs doigts les fois où elles avaient traversé la Seine pour poser le pied sur la rive droite ; il s’en était fallu chaque fois de motifs gravissimes… Toutefois, jamais encore elles n’avaient osé approcher ce bâtiment austère.

Depuis le Haut Moyen-âge, les accès à l’Île de la Cité étaient gardés par le petit et le grand Châtelet ; sur la rive droite du fleuve, ce dernier se dressait devant le Pont au Change, tandis que le premier, rive gauche, surveillait le Petit-Pont. Les deux faisaient office de prisons ; entre les murs épais du grand Châtelet, étaient logés aussi un siège de justice et un poste de police. Il y avait une basse geôle où l’on avait eu l’habitude d’amener les nouveaux prisonniers pour les faire passer à la visite : tous les gardiens réunis les dévisageaient alors avec insistance, les morguaient comme on disait autrefois, jusqu’à graver surement leurs traits en mémoire et pouvoir les reconnaître sans faute. Pour cela, cette geôle avait pris le nom de morgue ; nom qu’elle avait conservé plus tard lorsque, après divers aménagements, on l’avait changée de destination et réservée au dépôt des corps ramassés sur la voie publique ou retirés du fleuve. Par un guichet ouvert dans la porte, ceux qui étaient en peine d’un proche dont ils n’avaient plus de nouvelles, pouvaient tâcher de reconnaître le disparu en morguant cette fois les cadavres nus, étendus sur les dalles de pierre.

Les femmes clouées sur place examinaient la citadelle, sans dire un mot… Les murailles massives étaient noires, crasseuses, aussi enfumées que l’antre d’une sorcière. L’ensemble évoquait vaguement un vieux crapaud pétrifié dont la façade s’effritait en pustules ; des lichens déchiquetés flottaient au vent comme des filets de bave fétide ; sur un côté de la tête, un hennin d’ardoises coiffait l’animal fabuleux. Devant le portail lugubre, qui semblait une bouche prête à mordre, se tenait un cerbère en faction… Les deux mères tremblantes n’auraient pas été plus effrayées sur le seuil des Enfers… En réalité, la sentinelle, ce matin-là, se trouvait être un jeune gars à peine sorti de l’adolescence, mais poussé en graine. À cause de sa grande taille rehaussée de l’uniforme des gardes, l’imagination des deux femmes métamorphosait le gamin boutonneux, dépourvu de poil au menton, en un géant féroce et menaçant. Dans leur effroi, il leur revint alors en tête la discussion qui s’était élevée parmi les badauds sur le quai des Tournelles, la veille au soir…

Un vieil homme avait assuré que, oui, on pouvait retrouver ses morts à la morgue du Châtelet, mais pour accéder jusqu’à la salle funèbre avec la permission d’examiner les cadavres et éventuellement récupérer le sien, il fallait y aller de son écot. Cent un écus, par tête !... on ne pouvait pas y couper… Un autre avait aussitôt répliqué, en haussant les épaules, que ce n’était là qu’une rumeur dépourvue de fondement ; il était bien placé pour le savoir puisque, l’année passée, il était allé lui-même reconnaître un noyé là-bas : non !... pas de droit d’entrée au Châtelet ; rien à débourser ; pas un liard… Le vieillard, mécontent qu’on osât contester son savoir, avait juré un ton plus haut qu’il n’était pas accoutumé à raconter n’importe quoi : sa tête à couper, c’était cent et un écus !… et il n’en rabattrait pas un ! Deux ou trois dans l’assistance avaient opiné du chef en silence, d’un air entendu... Maintenant qu’elles se tenaient sur place, confrontées à l’horreur du lieu et à son gardien, l’évidence s’imposait à leurs cervelles affolées : le vieil homme était dans le vrai !... il en coûtait assurément une fortune à vouloir s’introduire là-dedans ! Cent un écus, pensez !... l’énormité du chiffre faisait frémir. Où trouveraient-elles jamais une somme aussi épouvantable ?... Elles tournèrent les talons et s’enfuirent sans demander leur reste.

(à suivre)

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