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UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 2

Mangeur d'Ombres – Pascal Gautrin

 

Une Histoire fabuleuse (suite)

 

On traversa le faubourg par la rue du Four. On allait sans hâte, au hasard. Il y avait peu de monde dans les rues à cette heure glauque de la nuit tombante. Lorsqu’on croisait quelque silhouette qui à première vue paraissait de bonne allure, la voiture ralentissait, s’approchait jusqu’à serrer et frôler, s’arrêtait enfin tout contre le piéton ou la piétonne, quitte à l’effrayer un peu. La luminosité du crépuscule étant trop faible pour examiner à loisir, le cocher factotum se penchait sur le côté en balançant à bout de bras un lumignon devant la face du passant pétrifié. Un coup sec frappé de l’intérieur de la caisse ordonnait de repartir. Marquant trois ou quatre arrêts ici et là, on vadrouilla ainsi jusqu’à la montagne Sainte-Geneviève. Au croisement de la rue de Reims avec celle des Sept-Voies, la voiture obliqua brusquement et s’immobilisa pour se mettre en travers du chemin d’un jeune garçon qui venait de déboucher au tournant. Il devait avoir une douzaine d’années environ, les traits du visage encore dans le flou de l’enfance ; il portait des habits propres, communs et trop courts pour sa taille, ayant sans doute poussé d’un coup, trop vite. Il tenait pliés sur le bras une paire de manteaux qu’il livrait peut-être pour le compte de son patron tailleur. Il se plaqua tout effarouché contre la pierre de la maison d’angle. L’examen de sa personne, à la lueur du lumignon, dut être favorable car deux coups veloutés et espacés résonnèrent contre la paroi. Le cocher se pencha plus bas, jusqu’à frôler des lèvres la chevelure du garçon :

– T’es un sacré chanceux ce soir, mon bonhomme, parce que j’crois bien qu’une belle dame souhaiterait faire ta connaissance… Voyons !… Que j’te regarde un peu pour estimer si tu es digne de l’intérêt d’une si haute personne… Comme ça, au premier coup d’œil, t’as plutôt l’air honnête… peut-être même pas trop bête… pas malpropre et, ma foi, sans mauvaises odeurs… On dirait bien aussi qu’pour toi, c’n’est pas encore l’abondance. J’pense que t’es en maison… tu n’crèves pas d’faim, mais ton patron a tendance à rationner les portions, pas vrai ?... Est-c’que j’vois juste ? Est-c’que j’ai raison ?... Allons, mon p’tit doigt m’dit qu’tu mérites ta chance. Ton heure est arrivée, bonhomme… la belle dame qui est assise là, dans cette voiture, aime prendre sous son aile les bons p’tits gars comme toi et leur assurer un avenir en or. N’sois pas intimidé, lève les yeux... Approche.

La portière s’entrouvrait et l’enfant distingua, se découpant sur la pénombre, une dame à la beauté irréelle, toute nimbée de lumière phosphorescente, mystérieuse... La robe, les boucles des cheveux, le visage aux arêtes ombrées, tout scintillait de miroitements d’azur et d’argent. L’enfant pensa que c’était là, devant lui, une voyageuse céleste descendue de la lune sur la terre qui tendait sa belle main gantée pour l’appeler avec une élégance inimitable ; ou bien la fée bleue dont parlait souvent sa grand-mère avec des mines extatiques et en baissant la voix. La créature merveilleuse maintenant se courbait gracieusement, la main toujours offerte, l’encourageant par ce mouvement adorable à monter, à la rejoindre et prendre place auprès d’elle à l’intérieur de ce carrosse inouï.

– Vas, p’tit, la dame te fait signe… Monte, mon gars !… La belle dame va t’causer… elle va chercher avec toi le moyen d’te faire du bien… Après, on t’ramènera chez toi…

Le garçon crevait de l’envie de sauter sur le marchepied… poser sa tête entre les genoux de l’apparition, enfouir son visage dans les plis de sa robe… Il en crevait d’envie… En même temps, il était sidéré… ses pieds cloués au sol refusaient de se soulever, son dos englué contre le mur ne lui appartenait plus... Enfin, il réussit à ramasser et soulever en lui une force surhumaine qui le décolla, le précipitant en avant… mais ce fut pour se rendre compte, quelques secondes trop tard, qu’au lieu de s’être jeté dans le giron de la dame, son corps s’était mis à détaler au long de la rue de Reims ; ses pas fous l’éloignaient malgré lui de l’objet de son désir. Désespéré de lui-même, il poursuivit sa course, emportant les manteaux sur son bras ; bientôt il avait tourné et disparu. La portière claqua et l’attelage se remit en branle.

(à suivre)

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