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  • Passion selon Menahem - 12

    Pascal Gautrin - Mangeur d'Ombres

     

    Passion selon Menahem

     

    12

    Pendant que les deux pèlerins marchaient sur le chemin du retour, Hérode Antipas, à la tête d’une nuée de domestiques et d’esclaves, est venu se poser sur Machaerus, trainant après lui Hérodias et la maison de celle-ci. La multitude a envahi les appartements privés du château noble érigé sur la terrasse supérieure… L’homme fort de Galilée et de la Pérée tremblait d’anxiété, dans tous ses états une fois de plus… souffrant les pires contrariétés à cause d’un imbroglio familial… Pour dire sommairement la chose : par calcul politique (qu’il serait fastidieux et inopportun d’expliquer ici… dans la mesure où j’en serais capable), il avait cru bon d’épouser Hérodias, épouse de son demi-frère Hérode-Boëthos (et leur nièce à tous deux) sans même attendre qu’un divorce prononcé eut séparé légalement celle-ci de son mari ; lui-même aurait dû au préalable répudier Phrasael, sa première épouse légitime ; mais poussé par l’urgence qui conditionnait la réussite de l’opération, Antipas avait chambardé l’ordre des procédures, contractant le mariage avec sa nièce-belle-sœur avant d’avoir pu procéder à la répudiation de l’autre ; laquelle, malencontreusement informée en douce, s’était enfuie pour se réfugier chez son père, à Petra dont celui-ci était roi en tant que chef des Nabatéens. Cette disparition soudaine de la femme empêchait la répudiation… Sale affaire : voilà qu’Antipas se retrouvait bigame, Hérodias aussi… (et la bigamie est un crime abominable au regard de la loi juive) ; pour couronner le tout, le beau-père furibond, jurant de venger l’affront fait à sa fille, s’apprêtait à mener une expédition punitive chez son gendre… Antipas surveillait l’horizon du côté de Pétra, dans l’espoir d’intercepter des éclaireurs dépêchés par l’ennemi… peut-être y avait-il encore moyen de négocier, sur la plaine devant Machaerus, un arrangement amiable avant le déferlement du gros de l’armée nabatéenne… un échange d’alliances stratégiques, par exemple… ou bien une réparation financière raisonnable... Ses boyaux se tordaient de spasmes douloureux à la pensée de tribus arabes violant ses frontières et ravageant ses provinces… Il arpentait le chemin de ronde au sommet du rempart, la vue obnubilée de trop se tendre vers l’orient ; en-dessous la citadelle, où la vie ronronnait doucement d’habitude, grondait d’une effervescence extraordinaire. Informé grâce à l’agitation insolite que le tyran honni séjournait entre les murs, à portée de voix, Yokhanan a aussitôt reçu une nouvelle inspiration du courroux céleste, avec le commandement de rouvrir les vannes aux torrents d’anathèmes ; il s’est mis à l’œuvre, rivé aux barreaux de sa prison, regardant le même désert qui obsédait le tétrarque… avec son timbre de bronze, dont les murailles, s’offrant en caisse de résonance, décuplaient encore la puissance... Il y avait, niché au pied de la forteresse, un hameau dont les gens simples qui l’habitaient, envoûtés par la force incantatoire des imprécations tourbillonnant en cyclone dans l’espace, ont été tirés hors de chez eux et sont venus grossir le petit troupeau des pèlerins, lesquels étaient désormais campés en permanence près de l’ouverture où le maître apparaissait ; cela a composé une assistance assidue, subjuguée, qui ne pouvait qu’exaspérer davantage les autorités soucieuses d’ordre… Quant au Stentor, méprisant la lâche prudence et la temporisation, possédé et missionné par l’esprit d’Elohim, dont il se proclamait le héraut… le porte-voix… il apostrophait le tétrarque… car oui, c’était bien la parole du Dieu qui ardait en furie dans sa bouche ; et cette Vérité qui flambait sur sa langue exigeait d’être crachée sur le monde. Rien ni personne n’aurait pu l’en empêcher puisqu’il était le nabi cracheur de feu !... À la face des peuples indignés, il dénonçait les forfaitures, les sacrilèges, les crimes de Hérode Antipas, le couvrant de boue sous les noms d’usurpateur, prévaricateur, idolâtre… vilipendant ses bassesses de traître mécréant vendu à Rome… Sûr et certain de sa vision du futur, il était à même de crier ceci : le déchaînement de la colère divine était imminent ! Son alter ego, le fidèle Yeshu, n’allait plus tarder à le rejoindre… Ensemble, ils marcheront en brandissant bien haut les glaives purificateurs, parce que ce sera Elohim en personne qui les soulèvera tous deux sur la paume de sa main et les portera en avant… Le prophète exaspéré annonçait la chute infernale d’Antipas et les épouvantables châtiments que le damné subirait dans la géhenne où sa viande, son squelette, ses nerfs, ses viscères, son âme de scélérat seraient déchiquetés éternellement… – Les gardiens de la prison ont fait descendre le Baptiseur un étage plus bas pour le remiser dans un cachot aveugle… Sa voix montait des bas-fonds, encore et toujours, tonnait contre les mœurs du potentat adultère, polygame, condamnait l’union abjecte avec sa nièce, femme de son frère, l’hétaïre Hérodias, qu’il nommait au passage fille de Sodome ou prostituée affolée de stupre et d’ordures… –

    Antipas manque d’air… la fureur l’étouffe… son visage et son cou ont viré cramoisi. Il frappe le sol du talon, piétine en hurlant comme font les enfants qui ne maîtrisent pas leur colère... Puis, dans un registre suraigu de pythonisse ivre, il piaille, ordonne qu’on abatte tout de suite cette hyène furieuse, cet aboyeur d’immondices !... Qu’on l’écrase !... Sa tête !... Il veut qu’elle tombe, sa dégueulasse caboche de chien merdeux ; il veut qu’on la brandisse devant lui, ici tout de suite, agrippée par la tignasse, pissant son sang par en-dessous… Un colosse bardé de fer, auquel deux esclaves nubiens ont emboîté le pas, dévale précipitamment les volées de marches qui plongent vers les caves ; ils foncent à travers la galerie souterraine jusqu’au cachot, dont la porte est bousculée dans un fracas de bois et de métal. Les acolytes, secouant le prisonnier, le font mettre genoux à terre ; chacun le prenant par un poignet, ils tirent ses bras en arrière, eux-mêmes le corps basculé à l’oblique, en recul maximal afin de ménager l’éloignement requis pour la trajectoire de la lame. L’exécuteur, campé sur ses jambes arquées, se dévisse le torse pour allonger l’épée par-derrière lui, imitant le geste du faucheur d’herbes. Il tient ferme la garde dans ses deux poings noués. Sur la pénombre, l’acier s’allume, d’une lueur bleue étirée en mince ruban. Un esclave, de sa main restée libre, saisit la chevelure du condamné et force la nuque à se renverser afin d’offrir une meilleure exposition de la gorge. Comme une aile effilée, le ruban azur vire à travers l’espace, décrit un orbe magistral, fond vers le col, frôle l’épaule, disparaît dans la broussaille. La tête saute. Le Nubien lâche les cheveux. La tête rebondit sur le dallage, mâchoires béantes, globes oculaires exorbités, tandis qu’une fontaine de sang jaillit tout droit du tronc jusqu’à la voûte de la cave.

    Le jour suivant, sur le coup de midi, les deux ambassadeurs se sont présentés à la porte monumentale de Machaerus. Ayant contourné les remparts par la face nord sans croiser personne, ils étaient encore ignorants du drame qui, la veille, avait endeuillé la communauté des baptisés. Dès qu’ils ont fait part de leur désir de revoir le prisonnier, on les a saisis à l’épaule et poussés vers l’intérieur. Ils ont été soumis à la question dans une salle aveugle, à l’abri sous la terre… fouettés, tailladés au couteau, élongués sur table, pressurés en tous sens jusqu’à ce que les tortionnaires en aient exprimé les derniers et les plus infimes renseignements ; lorsque les travailleurs ont été bien sûrs qu’il ne restait plus rien à extraire, le filet d’air qui sifflait encore par les narines des suppliciés a été coupé net, à l’aide d’un garrot tordant un nœud de lacet derrière la nuque. Des scribes avaient assisté à l’interrogatoire en gravant sur des tablettes les révélations tirées des deux hommes ; ils sont montés ensuite au château pour y remettre leurs procès-verbaux… Le teint blafard, les joues chiffonnées par les nuits d’insomnies, Antipas croulait de fatigue et d’angoisse cumulées, usé à force d’attendre des cavaliers arabes qui tardaient cruellement à se matérialiser du côté du soleil levant… En écoutant les rapports d’où il ressortait que le dénommé Yeshu ne serait pas qu’un sorcier jacasseur comme il en courait tant par les campagnes galiléennes, mais qu’il s’apparentait, en réalité, au Baptiseur… dont il serait un double, un complice… peut-être pire… le tétrarque a vécu le cauchemar d’un guerrier qui, comptant à ses pieds les têtes abattues de l’Hydre, en voit d’autres, dans le même instant, en train de repousser dans les plaies ouvertes des cous… il a crié d’horreur, d’exaspération, de lassitude… Secoué par une nouvelle crise nerveuse, il n’est pas passé loin de l’apoplexie.

    (à suivre)

  • Passion selon Menahem - 11

    Pascal Gautrin - Mangeur d'Ombres

     

    Passion selon Menahem

     

    11

    Au sortir de Machaerus, les deux hommes ont pris la direction du nord, longeant la rive orientale de la Mer Morte jusqu’à l’embouchure du Jourdain, dont ils ont ensuite suivi le cours quasi rectiligne jusqu’au lac de Kinneret… une randonnée d’une centaine de milles à peu près… Sur le bord occidental du lac de Kinneret, il a fallu rechercher des autochtones capables de renseigner sur les déplacements de Yeshu ; plusieurs fois, ils se sont égarés à cause des indications imprécises ou contradictoires. Enfin après cinq jours de marche et d’errances, ils ont découvert notre camp nomade, que nous avions posé en cette saison-là non loin du bourg de Magdala. Le soleil commençait à décliner lorsque nous les avons vu s’avancer, gris de poussière, dépenaillés et fourbus ; ils se sont laissés tomber devant notre feu de bois… Ils mouraient de faim ; des bassins remplis d’eau ont été apportés pour les ablutions, ensuite nous leur avons offert quelques pains et des galettes (nous avions d’abord proposé du vin et des poissons grillés qu’ils avaient refusés par respect des préceptes de Yokhanan, leur maître, lequel préconisait de ne manger que légumes et céréales.) ... Ensuite Yeshu est venu s’asseoir entre eux et ils ont discuté ensemble longtemps, à voix feutrée… Découpé en bas-relief sur l‘horizon couleur d‘encre, éclaboussé d’astres brillants, et séparé de nous par le feu qui s’élevait en flagelles entrelacées, le groupe, dont Yeshu était l’axe avec de part et d’autre les deux étrangers posés à l’oblique, figurait à nos yeux de spectateurs une statuaire protéiforme, qui se ciselait au gré des passes magiques inventées par les flammes et les ombres. Cette nuit-là, l’écoulement du temps m’a paru subir distorsions et ralentissements, parfois carrément en suspens, me procurant ainsi une agréable sensation de flottaison, sans pesanteur, de souffle retenu dans son intervalle de repos entre les deux phases d’une respiration ; amorti par la ouate de l’état second, je me suis laissé balloter sur le palabre murmuré du trio, long écoulement ininterrompu, ruissellement musical que survolaient de temps à autre des bribes de paroles claires, comme des poissons d’argent bondissant hors de l’eau… Yeshu ne veillait pas forcément à se rendre inaudible à nos oreilles ; s’il parlait sur le ton de l’intimité, c’était qu’en réalité, il s’entretenait avec son frère Yokhanan en direct, tête à tête, sans considération de l’éloignement et des murailles mystérieusement abolis, usant du canal de la paire de disciples convertie en pur vecteur spirituel… Nous, nous étions là en témoins de l’ultime conciliabule entre deux chefs d’armée soucieux de peaufiner les plans de route avant le déclenchement décisif de l’action ; Yeshu procédait à une dernière revue de détail : il se racontait entièrement, posément, opérant un dévoilement, où l’orgueil et la pudeur n’avaient aucune place, de ses pensées les plus profondes… il s’exposait à nu comme on dresse un simple inventaire… se révélant lui-même avec franchise, sans fausse modestie, sans rien altérer non plus de son exacte stature, laquelle était parvenue à une dimension pharamineuse puisqu’il n’avait cessé de grandir encore après que Yokhanan et lui avaient partagé leur mission... Et il savait que son frère Baptiseur entendait tout cela, attentif, tapi dans l’obscurité de son cachot aussi confiné qu’une tombe. Les deux maîtres, échangeant à distance, estimaient la concordance de leurs vues, s’assuraient que chacun de son côté avait entendu et traduit de la même façon les signes et les ordres du Tout-Puissant ; dans cette confrontation solennelle, ils ont mis au point et arrêtés le plan stratégique de la bataille et son calendrier… Tandis que Yeshu laissait aller son flot de paroles, il s’est produit un phénomène singulier… où il m’a été donné de voir tout soudain la nuit se nettoyer entièrement de toutes les poussières de lumières qui scintillaient sous son dôme ; il n’a plus existé au-dessus de nos têtes qu’une surface unie, aplat de violet sombre, pareille à la toile d’un vélarium tendue à travers l’espace ; toutes les étoiles, ayant été ramassées et agglutinées, se trouvaient avalées dans le cône de quelque vaste entonnoir invisible à l’œil humain, et, par l’embouchure de l’ustensile, elles chutaient des nues en une coulée verticale qui s’est pétrifiée sitôt arrivée au sol, formant une colonne dont la base se trouvait posée entre les genoux de Yeshu assis en tailleur et la cime touchait la voûte céleste. Si je m’en approchais pour la regarder au plus près, le nez collé contre, je reconnaissais dans la composition de cette colonne merveilleuse une multitude incommensurable de points lumineux en mouvement ; on aurait dit des myriades de minuscules lucioles qui vibrionnaient follement, à toute vitesse ; observée de loin, c’était une fine stalactite de lumière, vertigineuse, semblable à un mât ou au poteau de soutien d’un chapiteau géant… Je devinais encore que l’objet, doué de pouvoirs métamorphiques, devait infailliblement se muer en bâton dont le Yeshu-berger se saisirait au moment de prendre la route… N’était-ce pas, composé de feux stellaires sous son apparence nocturne, le même pilier animé, le bâton cosmique qui s’était autrefois manifesté en torche dans sa révélation diurne, en flambeau immense, si élancé qu’il perçait les nuages, progressant sur les sables du désert devant Moshé et Aharon lorsqu’ils emmenaient derrière eux le peuple hébreu ?... Le lendemain, en proie à une forte fièvre qui ne m’a plus permis de poser un pied par terre, je n’ai pas pu assister au départ des ambassadeurs. Au moment des adieux, Yeshu, les serrant tour à tour entre ses bras, leur parlait encore du royaume divin restauré, des douze Tribus d’Israël qui allaient enfin se trouver recomposées et réunies avec, à la tête de chacune d’elle, l’un des douze Juges qu’Elohim avait déjà désignés et révélés par la voie du rêve ou dans l’état de grâce de la prière… « Je sais que Yokhanan sera content de notre Cercle des Douze, disait Yeshu, parce qu’il reconnaîtra tout de suite des élus que Dieu a choisis lui-même. Dîtes au Baptiseur que, parmi ceux-ci, il y en a au moins quatre qui sont déjà bien connus de lui… »

    (à suivre)

  • Passion selon Menahem - 10

    Pascal Gautrin - Mangeur d'Ombres

     

    Passion selon Menahem

     

    10

    En attendant, Yokhanan était emmuré dans Machaerus, au pouvoir de Hérode Antipas… Antipas, le faux roi de Galilée, l’usurpateur… On imaginait les affres de ce bandit, fils du bandit en majuscule Hérode-le-grand, rejeton d’une lignée scélérate qui n’avait aucun rapport ni de près ni de loin avec la maison de David, rien qui pût excuser de le voir assis sur le trône d’une province d’Israël. Pour assurer son autorité, il ne pouvait se prévaloir que de la complaisance de l’empereur de Rome et de la puissance militaire de l’envahisseur dont il payait le soutien par une collaboration servile… Petit bonhomme grassouillet, fardé comme une idole, nimbé de parfums et couvert de bijoux, il aurait pu faire figure d’enseigne devant la plupart des satrapes de l’Orient… un parangon de l’espèce... D’une cruauté sans bornes, par intermittence, sous l’emprise de la peur… lorsque l’anxiété rongeait sa conscience faisandée, le plongeant alors dans un sentiment de vulnérabilité insupportable, il devenait dangereux à l’extrême ; dès qu’il trouvait le moyen d’être rassuré et se croyait à nouveau en sécurité, il retombait dans les couches fondamentales de sa nature qui étaient faites d’indolence velléitaire, de lubricité molle, en même temps que de rapacité maniaque… En dénonçant publiquement ses impostures et ses sacrilèges, tel un nabi furieux que le Ciel, lui-même en colère, inspirait, usant d’anathèmes et d’invectives, Yokhanan avait fini par le plonger dans les transes ; et ç’avait été seulement quand il avait eu la certitude que son accusateur se trouvait au secret, dans le fond d’une geôle, au milieu du désert, que les émotions paniques d’Antipas avaient pu s’apaiser. Il était alors retombé dans une phase de relative ataraxie, en négligeant de contraindre son prisonnier davantage et de donner à son encontre des consignes draconiennes, non pas parce qu’il se sentait maintenant plus enclin à l’indulgence, mais bien évidemment par flemme et par désintérêt… Des pèlerins fidèles au Baptiseur profitaient sans le savoir de l’humeur lunatique du tyran puisqu’ils s’acheminaient jusque Machaerus, stationnaient ensuite au pied des murailles, sans être inquiétés ; certains y demeuraient de l’aube au crépuscule, à guetter un passage de leur maître dans le carré d’un soupirail ou entre les créneaux du chemin de ronde lorsque lui était accordée la possibilité de prendre l’air. Quelquefois, sa voix éclatait avec la puissance d’un buccin, tonitruante, déclenchant en écho une trainée de croassements dans un envol éperdu de corneilles ; cela faisait l’effet d’un glaive crevant la chape de silence du gigantesque sépulcre, lézardant la couche de ciel tendue au-dessus de la forteresse comme un dais de cuivre blanc : Yokhanan beuglait un psaume à la gloire du Tout-Puissant… Souvent l’éruption sonore était suivie par l’apparition d’une masse de poils noirs : la grosse friche hirsute de la barbe et de la tignasse, jamais raccourcies à cause du vœu de l’ascète nazir, au milieu de laquelle le blanc des yeux et le nez protubérant dégageaient une vague éclaircie, avec, de part et d’autre, les deux taches brunes des poings agrippant les barreaux ; il prêchait et gueulait des prières en direction du désert, comme il avait toujours fait, fidèle à sa vocation… Un duo de pèlerins a fini par s’enhardir assez pour parler aux gardes en faction à la porte de la citadelle ; ils ont demandé à être reçus par le capitaine commandant la place ; il leur a fallu insister longtemps bien sûr, pour la forme, revenir plusieurs fois à la charge ; au terme d’un certain délai d’attente qui a dû paraître congruent, ils ont été amenés devant l‘officier à qui ils ont exposé leur requête : une autorisation de visiter le cachot de Yokhanan et, si possible, échanger quelques mots avec celui-ci. L’homme n’avait pas reçu d’ordre pour maintenir le détenu en isolement absolu ; de plus, il le considérait plutôt comme une cervelle fêlée, un hurluberlu pas précisément dangereux pour l’empire : d’un haussement d’épaules, il a signifié son consentement. Les deux pèlerins sont descendus dans le ventre de la forteresse, jusqu’à l’antre du Baptiseur… Sitôt entrés, sans même s’attarder en salutations tant ils étaient enivrés de la joie de le revoir, ils l’ont assailli d’une flopée d’anecdotes et de péripéties, dans un bouillonnement de mots ronflants, d’éclats de voix, d’exclamations tapageuses et de gestes désordonnés… L’air à peine respirable dans l’espace engourdi du souterrain se trouvait tout d’un coup brassé par des turbulences et des bourrasques qui déboulaient en trombe du monde extérieur… Chacun des deux visiteurs enchérissait sur l’autre, car il fallait que le Maître le sache : dès après les premiers jours de son enfermement, secouant la stupeur et rebondissant bientôt par-dessus les premiers désarrois, des communautés de frères et sœurs baptisés s’étaient formées spontanément un peu partout, plus ou moins clandestines, obéissant avec enthousiasme à des vocations impérieuses, motivées par d’irrépressibles désirs de prolonger et transmettre ses enseignements… elles fleurissaient… on croyait assister à l’éclosion de véritables pépinières où des saints personnages se trouvaient sur le point de grandir… et, déjà, rivalisaient entre eux en exercices de dévotion… en sermons visionnaires... – Yokhanan les écoutait, le front plissé et le regard baissé, reproduisant, par la forte contention de son esprit, le hiératisme minéral d’un lézard amalgamé à la pierre. – Emportés sur les ailes de l’enthousiasme, les autres s’exaltaient… Élargissant le cercle des sujets palpitants qu’ils voulaient partager, ils se sont fait alors l’écho des actions de cet ancien disciple du maître : Yeshu, dont le nom bruissait maintenant à travers le réseau des initiés… c’était un murmure permanent, entêtant, comme celui d’une brise qui circule dans les hautes herbes… Ceux qui l’avaient rencontré prétendaient qu’assurément il se distinguait du commun des mortels par une autorité de prophète, mais pas seulement… et qu’il pourrait bien se révéler un meneur d’hommes… – L’ascète a commencé à mouvoir un œil. –… Un meneur d’hommes, mais certains disaient un agitateur… une espèce de magicien selon d’autres ; nombreux étaient ceux qui le peignaient en éveilleur des consciences et le comparaient à lui-même : Yokhanan ; mais on le réputait également bon médecin, guérisseur… on racontait aussi qu’il possédait une sorte de génie pour s’introduire dans l’esprit des gens et subjuguer ; à cause de cela, parfois il faisait peur… En tout cas, il était incontestable qu’il soulevait autour de lui des envies de changement, de redressement ; le peuple, à son contact, poussait tel une pâte en fermentation après l’incorporation d’un levain… Au fur et à mesure que le discours hésitant et filandreux des disciples s’allongeait, des spasmes de plus en plus secs ébranlaient la personne de Yokhanan, au point que, pris d’une sorte de fièvre, sa carcasse tout entière s’est mise à vibrer ; les muscles de sa figure se contractaient sans contrôle, comme si les pensées qui tournaient maintenant dans son âme cherchaient à se graver dans la chair en écriture compulsive… Brusquement aiguillonné par une sorte de sentiment d’urgence, il a saisi l’un et l’autre visiteur par l’épaule pour les pousser vers la porte, en les priant de se mettre en route tout de suite, sans attendre, et partir en quête de Yeshu… le trouver… parler avec lui… l’interroger en détail… recevoir de sa bouche des déclarations solides… des confirmations sérieuses après tous ces bavardages… Sur le seuil du cachot, il les a bénis afin de les encourager devant ce long voyage qu’ils voulaient bien accomplir, aller et retour.

    (à suivre)

  • Passion selon Menahem - 9

    Pascal Gautrin - Mangeur d'Ombres

     

    Passion selon Menahem

     

    9

    Nos aventures s’enchaînaient et, vue à travers le prisme des confrontations et des incidents de parcours, l’image que je formais de Yeshu continuait à me paraître vertigineusement mouvante, mais en se révélant à la fois de plus en plus précise et colorée. Le triste épisode de Nazareth me l’a fait aimer et admirer encore davantage s’il était possible… après qu’il m’avait montré à nu son visage de mamzer. (Par ailleurs la révélation de sa condition de réprouvé m’apportait l’explication de son célibat, lequel m’intriguait jusque-là parce que tellement contraire à la coutume hébraïque ; son frère puîné Yaakov, pour sa part, avait été marié quelques années plus tôt avec une fille de Cana. – Soit dit en passant, c’est en fêtant la noce de Yaakov, que la famille avait connu le bonheur de sa recomposition puisque Yeshu y était venu, honorant même le repas par le cadeau d’amphores pleines d’un vin mûr et fruité dont s’étaient régalés les convives, lesquels, sans l’apparition de cette manne inespérée, étaient condamnés à s’enivrer avec le mauvais ginglard que la bourse étriquée des mariés leur avait seulement permis de servir. – Mariam-la-jeune était mariée depuis deux ans ; on parlait des fiançailles imminentes de Yossef, puis de Salomé…)

    À force d’écouter les uns et les autres, en m’incrustant au milieu des groupes qui palabraient à tour de bras, je suis devenu assez savant au fil des jours ; notamment, j’ai appris bien des choses au sujet de Nazareth et des autres cités bâties autour de la citadelle de Hérode Antipas… La tradition révélait que les lignées issues de la foisonnante descendance de David avaient élu cette région pour se perpétuer secrètement après la fin du règne de la dynastie. Dans ces modestes villages, des générations s’étaient succédé à Nazareth et dans les alentours, vivant dans l’obscurité et la simplicité. Mes compagnons disaient que Mariam appartenait à une de ces lignées et que dans les veines de Yeshu coulait le sang du patriarche David. Et Yokhanan le Baptiseur était lui-même originaire d’un village, situé sur un autre versant des collines, où s’était établie autrefois la lignée des Lévi, la branche davidique des prêtres. Tout s’éclairait. Tout prenait son sens… Yeshu et Yokhanan, l’attelage bicéphale du prince et du prêtre reconstitué en vue de la refondation d’Israël, de l’instauration du royaume des Justes… Le roi et le prêtre : David et Abiathar… Moshé et Aharon… accouplés à nouveau afin de conduire la grande marche des serviteurs du Dieu vivant jusqu’au havre de justice… jusqu’à la terre promise, l’œuvre ultime projetée par Elohim, où fleurira la joie éternelle… Mon émotion était indescriptible. J’avais conscience d’être embarqué dans une aventure inouïe. Avec des pleurs de gratitude, je bénissais Elohim à toute heure du jour parce qu’il m’avait fait la grâce de naître en ces temps définitifs… Le Ciel était sur le point de s’ouvrir en grand ; un torrent de lumière et de sagesse allait déferler par cette vaste trouée… Une cascade d’amour sublime submergera le monde… Et j’allais vivre ça !...

    (à suivre)