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  • UNE HISTOIRE FABULEUSE – Conte – 6

    Mangeur d'Ombres et autres contes – Pascal Gautrin

     

    Une Histoire fabuleuse (suite)

     

    Le ciel nuageux posait une grisaille de cendre sur Notre-Dame, dont la bonne femme contemplait avec dévotion la grande nef étayée par ses forts arcs-boutants et, plus loin, les deux grandes tours carrées. Après avoir baigné l’île Saint-Louis, la Seine s’écartelait autour du jardin de la Cité ; une partie du courant s’enfilait dans le bras plus étroit du lit du fleuve – dans ce qu’on appelle la petite rivière et qui longe l’île par bâbord – pour courir sous l’enfilade des deux ponts de l’Hôtel-Dieu et du Petit-Pont. Comme à l’accoutumée, il régnait sur la berge une agitation laborieuse ; les ouvriers des commerces de bois ou de charbon fourmillaient sur les chantiers, allant et venant au long des grandes barges rangées tête à queue, courant dessus, piétinant alentour. Parmi celles-ci se trouvait amarré un gros bateau chargé de foin, une meule gigantesque, véritable colline, qui dégueulait ses herbes fanées de tous côtés et par-dessus bord… La sébile de bois, avec son cierge allumé et son pain emballé dans une coiffe, s’en vint tranquillement tournoyer auprès, on aurait dit comme par jeu, comme par taquinerie. Avec sa petite langue de feu, le cierge entreprit de léchouiller les grandes tiges sèches qui pendaient indolentes, en bouquets, au-dessus de l’eau. La flamme s’entortilla à elles, s’accrocha, courut au long jusqu’à grimper à bord comme si elle avait rencontré là une passerelle souple qu’on lui aurait tendue. En un clin d’œil, elle s’empara joyeusement de toute la cargaison… Et voilà que l’embarcation n’était déjà plus qu’un brasier ardent, crépitant, éclaboussant le ciel et les alentours d’étincelles et de fétus incandescents ! Le maître propriétaire du bateau se tenait debout sur la rive, fasciné devant le spectacle de son commerce en feu. Rendu stupide par le désarroi, il restait la bouche bée et les bras ballants, sourd aux grands cris d’effroi qui fusaient autour de lui, le pressant de réagir. Les bateliers voisins jetaient les mains au ciel, hurlaient, qu’il fasse quelque chose ! vite ! vite ! avant que l’incendie gagne leurs propres cargaisons… Qu’il défonce la coque ! Qu’il coule bas la barque avec son satané foin, sacredieu !... Désespérant de sortir le quidam de sa torpeur, un marchand armé d’une lourde hache tenta un assaut de la dernière chance ; mais la chaleur était à présent bien trop forte pour qu’il pût s’approcher et prendre le temps d’ouvrir une brèche dans la coque. Il se précipita alors vers la proue et entreprit de trancher les amarres en deux coups bien ajustés, puis il courut vers la poupe où il fit de même. Soudain libéré, le bateau s’écarta du bord et sans tergiverser partit au gré du courant, emportant sa formidable meule de flammes. Il glissa au bas du flanc sud de la cathédrale qu’il sembla un moment escorter, tel un canot chargé de fusées festives accompagnant gaiement le retour au port d’un gros navire… Au fil de sa dérive, il s’en alla frapper aux piles du premier pont de l’Hôtel-Dieu ; là, tâtonna un peu à l’aveugle contre la pierre, cherchant l’issue, sans causer aucun dommage au manteau ; bientôt découvrit la voie et, s’engouffrant sous l’arche, continua son chemin… Jusqu’au second pont où il procéda de même en réussissant à nouveau le passage. Il s’enfila, repartit et glissa jusqu’au Petit-Pont, devant le petit Châtelet.

     À ce point-ci, il se trouva bien empêché… les arches étaient encombrées de poutres et de pièces de bois qui s’étaient entremêlées et coincées en travers des piles au lieu de continuer à descendre la Seine au fil de l’eau. Retenu malgré lui par ce barrage inopiné, l’immense brasier flottant parut s’irriter et, se prenant à fouetter impatiemment le tablier du pont, il s’étira vers le haut comme s’il cherchait à franchir l’obstacle en se hissant par-dessus. Il atteignit les premières maisons en bois qui, étant construites sur le pont, étroites et serrées pour former une ruelle. Les flammes commencèrent à les dévorer par la base et y trouvèrent de quoi se nourrir goulûment. Plusieurs habitants de ces vieilles bâtisses, surpris par l’assaut fulgurant de l’incendie, rôtirent tout vifs à l’intérieur. Des maisons situées de l’autre côté de la ruelle et donc encore épargnées, quelques occupants eurent le temps de sauter par les fenêtres ; certains parvinrent à rejoindre la rive à la nage, on en vit d’autres s’enfoncer dans le courant sans plus jamais refaire surface… Enhardi, déchaîné, le feu gagnait en force et en ampleur. Excité par le festin de planches et de poutres entremêlées qu’il avait trouvé sur sa route et dont finalement il eut vite raison, il s’était engouffré entre les piles et prenait maintenant par l’arrière ce deuxième rang de maisons qu’il entamait au niveau du rez-de-chaussée ; en même temps, par-dessus, il avait traversé la ruelle étroite et les attaquait aussi de face. Les petites bicoques, assaillies sur les deux fronts, s’embrasèrent d’un coup en une gerbe inouïe qui monta dans le ciel… formant un haut campanile mouvant qui semblait entraîné dans des transes démoniaques comme pour narguer les tours hiératiques de la cathédrale voisine… Le Petit-Pont n’était plus qu’une seule torche géante enjambant la petite rivière.

    Plus féroce et insatiable à mesure que son appétit trouvait à se satisfaire, le feu cherchait déjà d’autres proies à se mettre sous la dent.  À sa gauche, il se heurta aux pierres séculaires du Petit-Châtelet qui lui coupèrent l’accès vers le quartier Saint-Séverin. Cette contrariété parut attiser sa rage, il fonça sur sa droite... Monstre furieux, rugissant, il mordit sauvagement les premières bâtisses dressées au bord de l’île ; en à peine plus de temps qu’il ne faut pour le dire, il y fit un carnage... Il n’avait plus que quelques toises à franchir pour être à l’Hôtel-Dieu, le vieil hôpital insalubre installé depuis onze siècles devant le parvis de Notre-Dame... On avait sonné l’alerte dans les salles où gisaient une centaine de malades et d’indigents. On y courait en tous sens, on se démenait comme des diables pour évacuer les occupants, mais l’opération se révélait insensée. Un petit nombre parmi les moins invalides avait réussi à gagner une issue et fuyait en direction de la cathédrale, en chemise, à moitié nu.... Les grabataires, les souffreteux s’étaient jetés à bas de leurs châlits ; vaille que vaille, traînant leurs membres à demi-morts, s’agrippant aux murs, rampant sur le sol, ils tentaient avec la dernière énergie du désespoir d’atteindre une porte ou une fenêtre... Ce fut alors que le feu assaillant, soucieux de parachever l’œuvre de destruction là où il sévissait encore, dépêcha en avant-garde sur le vieil asile des volutes noires de fumées pestilentielles qui investirent la place par toutes les ouvertures, les failles et les brèches, sidérant sans merci les fuyards pris à la gorge, asphyxiés, aveuglés ; ceux qui rampaient sur le pavé résistèrent un peu, mais quelques minutes seulement… Bientôt les flammes tentaculaires apparurent en personne par-dessus le toit. En quelques coups de langues, elles eurent tôt fait de scier les plus grosses poutres de la charpente ; la toiture, comme un grand plateau de feu, s’effondra d’un bloc entre les murs de pierre, anéantissant sous elle tout ce qui survivait peut-être encore à l’intérieur.

    (à suivre)